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Le coroner demande à la SQ d’en faire plus pour la santé mentale de ses policiers

Le quartier général de la Sûreté du Québec en Abitibi-Témiscamingue et dans le Nord-du-Québec, à Rouyn-Noranda.

Le quartier général de la Sûreté du Québec en Abitibi-Témiscamingue et dans le Nord-du-Québec, à Rouyn-Noranda.

Photo : Radio-Canada / Marie-Hélène Paquin

Un coroner recommande à la Sûreté du Québec d’améliorer l’accès aux services psychologiques de ses employés et d’embaucher des psychologues qui seront disponibles sur les lieux de travail. Ces recommandations font suite au décès de l’enquêteur de Rouyn-Noranda Martin Bernier, qui s’est enlevé la vie dans les bureaux de la SQ le 5 novembre 2019.

Dans son rapport, le coroner constate que Martin Bernier souffrait probablement d’un état dépressif non diagnostiqué dont le lien avec son travail ne fait aucun doute, mais il refusait de lever le voile sur sa vulnérabilité ou de partager ses anxiétés et ses idées noires.

L’ex-policière Josée Querry, qui est maintenant conférencière et auteure, comprend très bien la détresse que pouvait vivre Martin Bernier. Policière pendant 20 ans à la GRC, elle a souffert de choc post-traumatique.

Une photo professionnelle de Josée Querry, souriante.

Josée Querry a été policière pour la GRC pendant une vingtaine d'années.

Photo : gracieuseté

J’ai laissé ça traîner de peur de paraître faible. J’ai été diagnostiquée en dépression majeure et je me disais "bien non, c’est impossible qu’une femme forte comme moi souffre d’une maladie mentale". J’ai voulu me rentrer dans un mur de ciment en voiture et je l’ai finalement évité de quelques secondes, tout ça parce que j’avais peur de ce qu'allaient penser mes collègues de travail. [...] On m’a forcée d’aller voir une psychologue et ça m’a sauvé la vie, affirme Josée Querry, qui s'est donné la mission de sensibiliser les gens à la détresse psychologique et aux chocs post-traumatiques, qui sont souvent tabous dans les corps policiers, mais aussi dans la population en général.

Quand je lisais le rapport du coroner, c’est tellement venu me frapper. Je me suis dit : "mon dieu, s’il avait donc pu avoir l’aide que j’ai eue, il serait encore là aujourd’hui avec sa femme et ses enfants", j’en suis convaincue. C’est tellement difficile de passer à travers, mais au fond de moi, je suis convaincue que tout le monde peut s’en sortir, ajoute Josée Querry.

Martin Bernier était enquêteur depuis une vingtaine d’années à Rouyn-Noranda et était très apprécié par ses pairs. Il montrait beaucoup de rigueur dans son travail, mais refusait selon ses proches de s’ouvrir sur les difficultés qu’il pouvait y vivre. Son décès a aussi eu l’effet de sensibiliser beaucoup de ses collègues à la détresse psychologique.

Martin Bernier sourit à la caméra dans un parc.

Martin Bernier a laissé dans le deuil sa femme et ses deux enfants.

Photo : gracieuseté Maryse Perreault

Plusieurs études démontrent que les métiers du domaine de l’urgence sont plus à risque d'être touchés par des problématiques comme la détresse psychologique, le stress et les syndromes post-traumatiques.

Des études québécoises suggèrent que le pourcentage de policiers affectés par un événement potentiellement traumatisant dans le cadre de leurs fonctions varie entre 32 % et 50 %.

La professeure-chercheuse à l’Université du Québec à Rimouski en Sciences de la gestion Andrée-Ann Deschênes s’intéresse à la santé psychologique chez les policiers depuis 2014.

En 2017, j’ai pu constater que le soutien psychologique offert aux policiers dans le cadre de leurs fonctions ne correspondait pas aux attentes, j’ai donc décidé d’investiguer davantage en ce sens et on a compris que la fonction policière, l’exposition à des événements potentiellement traumatiques à répétition était un enjeu important pour rendre le policier plus vulnérable sur le plan de la détresse psychologique, mais à notre grande surprise, ce n’est pas l’événement qui rend le policier si vulnérable, mais tout ce qui l'entoure, donc le système de soutien psychologique autour de lui, précise Andrée-Ann Deschênes.

L’un de ses constats est en ligne droite avec une recommandation du coroner concernant le décès de Martin Bernier. Le coroner recommande que des psychologues soient engagés par la Sûreté du Québec afin d’être disponibles en milieu de travail.

On a pu constater que le soutien psychologique offert aux policiers devrait l’être par des psychologues qui comprennent le contexte de travail des policiers, pas seulement des spécialistes du trauma. Les policiers, présentement, sentent une lacune sur ce plan, sur la compréhension de leurs enjeux lorsqu’il y a consultation avec un psychologue.

Bien qu’il existe environ 9000 psychologues au Québec, très peu d’entre eux sont formés à intervenir en prévention à la suite d’un événement potentiellement traumatique en tenant compte des particularités du métier de policier.

Andrée-Ann Deschênes a constaté dans ses recherches qu’un policier sur deux a déjà consulté.

Elle travaille actuellement sur une importante étude en collaboration avec différentes organisations, dont l’École nationale de police du Québec et l’Association des policiers et policières provinciaux du Québec, afin de mesurer l’efficacité de différentes méthodes de soutien psychologique pour les policiers.

Ils vont tester à l’automne les différents protocoles d’interventions post-trauma. On va proposer un protocole à différentes organisations participantes. Lorsqu’il va arriver un événement potentiellement traumatique, un protocole va être effectué, une série de soutiens psychologiques sera offerte et six mois plus tard, on va voir si elle a été efficace pour le maintien de la santé psychologique des policiers, affirme la professeure.

La Sûreté du Québec assure être ouverte aux recommandations

La Sûreté du Québec nous a fait savoir que la santé mentale de ses employés est prise très au sérieux et que différentes initiatives sont offertes aux policiers en ce moment.

Aucun suicide n’aurait été constaté en 2020 à la Sûreté du Québec, mais le corps de police assure demeurer vigilant face à tout signe de détresse chez ses employés.

L’organisation a mis en place certains programmes visant à porter assistance et soutenir ses policiers. Des services de soutien psychologique sont accessibles aux policiers, s’ils le demandent. Certaines catégories d’employés, surtout ceux qui sont exposés à des situations pouvant s’avérer traumatisantes sur le plan psychologique, doivent obligatoirement rencontrer au moins deux fois par année un spécialiste en soutien psychologique.

Les policiers de la Section de l’Identité judiciaire, entre autres, doivent rencontrer deux fois par année un intervenant en soutien psychologique; ces rencontres visent justement à leur permettre d’extérioriser des émotions négatives et de parler de situations traumatisantes qu’ils ont rencontrées.

Le coroner Jean E. Brochu précise dans son rapport qu’il pourrait en être de même pour les enquêteurs et d’autres employés, qui sont toujours appelés à intervenir sur ces mêmes scènes avant ou au moins en même temps que les agents de la Section de l’Identité judiciaire.

Une proposition qui faisait partie des projets de recherche de la professeure Andrée-Ann Deschênes.

Une photo professionnelle d'Andrée-Ann Deschênes.

La professeure-chercheure à l’Université du Québec à Rimouski en Sciences de la gestion Andrée-Ann Deschênes

Photo : gracieuseté

Oui c’est intéressant de le rendre obligatoire, on va tester cette option après un événement potentiellement traumatique, toutefois les policiers ne veulent pas non plus être pris par la main et victimiser chaque événement qui se produit. Ils ne veulent pas que ce soit trop, donc ça doit être juste équilibré, affirme la professeure Andrée-Ann Deschênes.

La Sûreté du Québec n’a pas voulu nous dire si elle comptait mettre en application les recommandations du coroner, mais on assure que le rapport sera analysé.

Nous sommes très ouverts de pouvoir adapter au mieux nos pratiques ou nos interventions auprès de nos membres. Maintenant, on va prendre le temps de regarder ce qu’il est possible de faire, mais je vous dirais qu’actuellement les mesures qui sont mises en place ou qui ont été mises en place, elles viennent apporter ce dont les policiers ont besoin. On est très proactifs en ce sens, si jamais il y a quelque chose de mieux qui est possible à faire, l’organisation est toujours ouverte, affirme la porte-parole Ann Mathieu.

La chercheuse Andrée-Ann Deschênes constate que depuis 2019, les employeurs sont de plus en plus sensibilisés à cette problématique, mais l’ex-policière Josée Querry assure qu’il y a encore du travail à faire.

Je donne des conférences et il y a beaucoup d’employeurs qui ne veulent pas trop me voir dans les parages, parce qu’ils se disent "elle va déclencher quelque chose chez quelqu’un et je vais le perdre deux ou trois mois", alors ça existe encore, affirme Josée Querry.

De l’aide existe

La maison de thérapie La Vigile située près de Québec a pour mission d’accompagner toutes les personnes ayant porté l’uniforme, que ce soit un ambulancier, un policier, un agent correctionnel, un soldat, etc. On y offre des services pour des problématiques de dépendance, mais aussi pour les gens vivant avec des problèmes d’anxiété, des symptômes de dépression ou de syndrome post-traumatique.

La plupart de ces employés retraités ainsi que leur famille peuvent bénéficier de leurs services gratuitement.

Au début, c’est beaucoup plus avec les syndicats qu’il y a eu des ententes, mais tranquillement pas vite, on sent que les employeurs s’intéressent de plus en plus à nos services, parce qu’ils sont de plus en plus sensibles à la détresse de leurs employés, affirme la directrice générale Geneviève Arguin, qui croit que cette formule a fait ses preuves.

Geneviève Arguin, directrice de la Maison La Vigile

Geneviève Arguin, directrice de la Maison La Vigile (archives)

Photo : Radio-Canada / Valérie Marcoux

Ils sont tous de premiers répondants ici, alors ils se sentent plus à l’aise de parler. Ils créent un très fort lien peu importe le corps de métier et ils ont des similitudes dans leur travail. La différence c’est que nos professionnels connaissent la réalité des premiers répondants. Très rapidement, on peut travailler sur la source du problème, ajoute Geneviève Arguin.

Le principal obstacle selon elle, c’est que la plupart n’ose pas faire les premiers pas et demander de l’aide. C’était le cas de Martin Bernier.

Les porteurs d’uniformes sont là pour répondre aux besoins de la population, donc ce sont eux qui apportent l’aide et quand ils en ont besoin c’est très difficile, ils ont de la difficulté à mettre le genou à terre. C’est l’expression qu’ils utilisent souvent et de dire "OK, j’ai besoin d'aide". C’est un signe de faiblesse pour eux, ils doivent être forts, estime Geneviève Arguin.

Façade du centre d'accueil.

La vigile vient en aide aux intervenants d'urgence comme les pompiers, policiers et travailleurs de la santé. (archives)

Photo : Radio-Canada / Kassandra Nadeau-Lamarche

Conscientiser les plus jeunes

Le coroner Jean E.Brochu recommande de mettre en place les formations appropriées pour sensibiliser les aspirants policiers aux éventuelles difficultés personnelles et psychologiques auxquelles ils seront exposés dans leur travail.

L'École nationale de police du Québec n’a pas souhaité réagir, mais nous a fait savoir par courriel que cette recommandation était en ligne droite avec l’objectif que souhaite atteindre l’établissement pour sensibiliser davantage ses étudiants.

La façade extérieure de l'établissement.

L'école nationale de police du Québec (ENPQ), à Nicolet (archives)

Photo : Radio-Canada

L’ex-policière Josée Querry assure que cet ajout est nécessaire. Dans les cégeps, c’est tellement puissant la conférence. Il y a deux ou trois ans, j’ai fait une conférence et un étudiant m’a dit "moi j’ai appris le Code criminel et à mettre des menottes, mais avant aujourd’hui, je n’avais jamais appris qu’il fallait que je prenne soin de moi". Pour moi, ça parle beaucoup, estime Josée Querry, qui croit que c’est le travail de tous de déceler si un ami a besoin d’aide.

Souvent on va arriver et dire salut ça va? Puis on n’écoute même pas sa réponse, parce que tout va trop vite, mais c’est tellement important, si vous voyez des changements de comportements chez quelqu’un de lui tendre la main, c’est peut-être juste ça qui va lui sauver la vie, ajoute Josée Querry.

Tous les acteurs de l’organisation doivent être sensibilisés à la santé psychologique, les gestionnaires aussi et non pas seulement les ressources humaines, conclut pour sa part la professeure Andrée-Ann Deschênes.

Besoin d'aide pour vous ou pour un ou une proche?

  • Si vous êtes en détresse, qu’un ou une proche vous inquiète ou que vous vivez un deuil lié au suicide, composez le 1-866-APPELLE. Ce service panquébécois est offert 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, et est gratuit.

  • Pour connaître la ressource locale en intervention de crise dans votre région, au Québec, vous pouvez consulter le site web des Services d’intervention de crise du Québec (RESICQ) au centredecrise.ca (Nouvelle fenêtre).

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