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« Nous méritons mieux » : faire tomber les préjugés, un logo sportif autochtone à la fois

Des gens manifestent en tenant à bout de bras des pancartes sur lesquelles il est inscrit : « Less Wahoo? No Wahoo » et « Act Progressively against Racism. Change the Name ».

Des gens manifestent avant une partie de baseball, aux États-Unis, en 2018, contre l'utilisation par les Indians de Cleveland du Chef Wahoo comme logo sportif (archives).

Photo : La Presse canadienne / Tony Dejak

Thalia D’Aragon-Giguère

Les Indians de Cleveland ont donné le coup d'envoi à ce qui pourrait être l’une de leurs dernières saisons sous cette bannière controversée dans le baseball majeur. Pendant ce temps, des dizaines de municipalités ontariennes sont encouragées à saisir la balle au bond en adoptant une politique sur l’usage des noms et logos à référence autochtone dans leurs installations sportives.

Je ne voulais pas emmener mes enfants à ce parc, mentionne Evan Dodd. Métis originaire du Manitoba, il a été adopté à l’âge de deux ans par une famille de Creemore. Cela n’a pas été facile de grandir dans le sud de l’Ontario sans connaître mes racines.

Assis dans les gradins déserts du parc Gowan Memorial, il confie y remettre les pieds pour la première fois depuis un bon moment. Je ne voulais pas que mes filles croisent le regard du Chef Wahoo [sur les marqueurs du terrain de baseball de l’équipe locale], dit-il. Le visage de clown avec la peau rouge, c’est blessant.

Evan Dodd est assis dans les gradins d'un parc et regarde au loin. Il porte une casquette sur laquelle il est inscrit : « Métis ».

Evan Dodd est le père de deux fillettes âgées de 4 et 9 ans.

Photo : Radio-Canada

Une violation des droits de la personne

En août 2020, le conseil municipal du canton de Clearview a été interpellé par la Commission ontarienne des droits de la personne (CODP) au sujet de l’usage par une organisation sportive d’un nom et d’un logo à référence autochtone. L’équipe en cause : les Braves de Creemore.

Cette dernière figure sur la liste d’une quarantaine d’associations sportives dans la ligne de mire de la CODP depuis l’affaire Gallant v Mississauga qui a mené, en 2018, à l’adoption d’un règlement exigeant le retrait des installations sportives municipales de tous les symboles, noms et mascottes d’origine autochtone utilisés par des organisations allochtones.

Nous croyons que la participation aux activités sportives n’est pas égale ni inclusive pour tous les groupes en Ontario, et en particulier pour les communautés autochtones, considère Jeff Poirier, analyste principal des politiques à la CODP. Les noms et les images péjoratifs peuvent avoir un effet négatif profond et entraîner de la discrimination et du harcèlement.

Ce type de discrimination dans le sport peut avoir des répercussions psychologiques et sociales plus larges, incluant la façon dont les personnes autochtones sont perçues et traitées dans leur communauté.

Une citation de :Jeff Poirier, analyste principal des politiques à la CODP

La CODP exhorte les municipalités à adopter une politique empêchant l’usage de logos et de noms à référence autochtone dans leurs établissements. Sa mise en place permet de régler les situations existantes tout en prévenant celles qui pourraient arriver dans l’avenir, fait valoir M. Poirier.

Un marqueur de terrain de baseball sur lequel figurent le logo du Chef Wahoo et le nombre 300.

Le logo du Chef Wahoo n’est plus utilisé depuis une dizaine d'années par les Braves de Creemore, mais demeurait visible sur les marqueurs de terrain au parc Gowan Memorial.

Photo : Photo offerte par Evan Dodd

Lorsque nous avons reçu la lettre de la Commission ontarienne des droits de la personne, nous avons immédiatement pris des mesures pour retirer le logo offensant [du Chef Wahoo] de notre parc, indique Doug Measures, maire du canton de Clearview. Nous avons ensuite entamé le processus d’élaboration d’une politique.

Celle-ci a été adoptée à l’unanimité le 8 février 2021. La politique a été rédigée de manière à ce que les logos et les noms autochtones, comme celui des Braves, ne soient plus autorisés [dans nos installations], affirme le maire Measures.

Pour Evan Dodd, ce moment a été grandement valorisant. C’est comme si un poids venait de tomber de mes épaules, se rappelle-t-il. Je souhaite seulement que mes filles puissent grandir dans un milieu où elles ne seront pas confrontées à des images raciales déplacées.

Pour certains, l’emploi du terme Braves peut sembler être une simple technicité du langage, mais pour un Autochtone comme moi, c’est offensant. C’est ainsi que nous avons été dépeints pendant des centaines d’années dans les bandes dessinées et à la télévision.

Une citation de :Evan Dodd, résident de Glencairn

Le père de famille était alors loin d’imaginer qu’il allait devenir la cible de messages haineux sur les réseaux sociaux. Je ne veux pas faire de généralisations, mais il y a une forte opposition [au changement], raconte-t-il. J’ai l’impression que les gens voient cela comme un combat. Pour moi, ce n’est pas le cas. C’est une question d’acceptation et de compréhension.

Un manque d’encadrement

L’adoption de la politique a eu l’effet d’une bombe dans la petite communauté d’un peu plus de mille habitants. Je n’ai jamais pensé que c’était un gros problème, indique Marc Dupuis, ancien président de la ligue de baseball mineur de Creemore. Le nom des Braves a été utilisé par intermittence pendant plus de 50 ans.

À la suite de l’annonce, sa femme et lui ont décidé de tirer leur révérence après avoir porté à bout de bras l’association sportive pendant plus de cinq ans. Cela fait un moment que nous souhaitions prendre du recul et cette politique a accéléré le processus, explique M. Dupuis. En tant que bénévole, je ne veux pas qu’on me dise quoi faire.

L'uniforme de l'équipe de baseball sur lequel il est inscrit sur la manche gauche « Creemore Braves » et où figurent deux tomahawks croisant la lettre « C ».

Deux tomahawks figurent sur le logo de l'équipe de baseball locale de Creemore.

Photo : Photo offerte par Marc Dupuis

M. Dupuis regrette la manière dont la décision a été prise. Il n’y a pas eu suffisamment de communication entre les différentes parties, mentionne-t-il. Nous n’avons reçu aucune directive claire et il n’y a pas vraiment de définition de ce qu’est un logo autochtone. Existe-t-il une liste de certaines choses que nous ne pouvons pas utiliser?

Pour la prochaine saison, les deux tomahawks qui servent désormais de logo seront recouverts d’un morceau de tissu sur l’uniforme des joueurs. Pour le nom, je pense que ce sera seulement Creemore, ajoute M. Dupuis.

Je crains que beaucoup de choses s'effacent de l’histoire. Qu’en est-il du temple de la renommée sportive de Clearview? Certains joueurs ne pourront-ils pas être intronisés en raison de l’uniforme jugé offensant sur leur photo?

Une citation de :Marc Dupuis, ancien président de la ligue de baseball mineur de Creemore

Pour sa part, le maire de Clearview assure que des subventions sont disponibles pour aider l’association sportive à faire peau neuve. J’espère que l’équipe sera en mesure de rectifier la situation pour que le sport mineur demeure actif et que les jeunes puissent continuer à jouer au baseball, insiste-t-il.

Doug Measures pose à la caméra lors d'une entrevue devant la mairie de Clearview.

Doug Measures, maire du canton de Clearview

Photo : Radio-Canada

M. Dupuis fonde toutefois peu d'espoir sur ce financement. C’est une chose de dire cela, mais une autre lorsque vient le temps de régler la facture, croit-il. L’année dernière, j’ai dû payer de ma poche pour rembourser les parents après l’annulation de la saison en raison de la COVID-19.

Depuis 2019, une dizaine de municipalités ontariennes ont répondu positivement à la requête de la CODP. Si la plupart ont ouvert le dialogue avec leurs équipes locales, très peu ont à ce jour adopté une politique en la matière. Certains progrès ont entre autres été freinés par la pandémie. D’autres villes se disent toujours dans l’attente de clarifications.

[Nous] avons discuté de la question avec le chef de la communauté autochtone locale et il n'avait aucun problème avec le logo. Nous sommes toutefois conscients qu'il s’agit d'un enjeu plus large, explique Bev Hand, mairesse de Point Edward. À ce moment-là, nous avons envoyé une lettre conjointe avec la Ville de Sarnia à la Commission ontarienne des droits de la personne, incluant des questions précises, mais n'avons jamais reçu de réponse.

Une participation citoyenne

À Newmarket, au nord de Toronto, l’Association de hockey mineur (AHMN) a quant à elle assumé les coûts relatifs au changement d’image. En mai 2020, le nom des Redmen de Newmarket a officiellement été remplacé par celui des Renegades.

Nous avons travaillé en étroite collaboration avec l’association sportive et sommes très heureux de leur réponse rapide, affirme John Taylor, maire de Newmarket. Mon fils a maintenant son nouvel uniforme des Renegades!

Je pense que les gens comprennent que l’heure est au changement et je suis fier que notre communauté ait été capable d’avoir une conversation respectueuse à ce sujet.

Une citation de :John Taylor, maire de Newmarket

En décembre 2019, l’association sportive a lancé un appel à ses membres pour qu’ils suggèrent des noms d’équipe en prévision de la saison 2020-2021. L’engouement a été tel que le comité organisateur a reçu près de 300 propositions.

La tâche n’a pas été facile, car plusieurs excellentes idées ont été présentées, indique Jennifer Neale dans un communiqué de l’AHMN. Le nom des Renegades, né des Rébellions de 1837, évoque la force et la fougue tout comme celles de nos joueurs.

Une enseigne sur laquelle figure le nouveau logo de l'Association de hockey mineur de Newmarket, soit un bouclier sur lequel un « N » est traversé par un éclair. À droite de l'image, il est inscrit « Home of the Newmarket Renegades ».

Le nouveau logo de l'Association de hockey mineur de Newmarket a été adopté en mai 2020.

Photo : Radio-Canada

Le nouveau logo a été conçu par Kyle Ospreay, fondateur de l’entreprise locale Nanuq Design. Je leur ai proposé mon aide comme je suis en partie Inuk, mentionne le créateur. Je considérais que prendre part à ce processus était non seulement une expérience enrichissante pour mon portfolio, mais aussi culturellement en raison de mon héritage familial.

Il explique que l’objectif derrière ce graphique était de trouver un symbole davantage axé sur le hockey. Je voulais ajouter des éléments d’attaque et de défense, dit-il. L’élément de défense vient du bouclier et l’élément d’attaque vient de l’éclair qui traverse le "N" de Newmarket.

Kyle Ospreay pose à la caméra lors d'une entrevue devant l'aréna de Newmarket.

Kyle Ospreay, fondateur de Nanuq Design et enseignant d'anglais à Newmarket.

Photo : Radio-Canada

Bien que cette approche inclusive ait été saluée par la CODP, la Municipalité de Newmarket n’a toujours pas adopté de politique sur l’usage des noms et des logos à référence autochtone. Nous aurons une politique, assure toutefois le maire Taylor. Sa mise en œuvre a été retardée par la COVID-19.

Pour sa part, Evan Dodd espère de tout cœur que la ligue de baseball mineur de Creemore revienne en force avec une nouvelle proposition pour son équipe. Je serais heureux de me tenir dans les gradins et de regarder mes enfants jouer au baseball dans un uniforme inclusif, tout en faisant partie de la communauté en tant que parent, conclut-il.

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