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Barrages de castors : des « bombes à retardement » qui coûtent cher

Un castor gruge un morceau de bois dans l'eau.

Dans la municipalité de Grenville-sur-la-Rouge, plusieurs citoyens se plaignent des risques d’inondations causés par la présence de barrages de castors et des routes qu’ils endommagent.

Photo : Radio-Canada / Maxime Corneau

De plus en plus d’agriculteurs et de municipalités sont victimes d’inondations causées par des barrages de castors. Un problème complexe, qui coûte cher et qui pousse certains vers des méthodes dangereuses pour se débarrasser de ces rongeurs.

Dans la petite municipalité de Grenville-sur-la-Rouge, dans les Laurentides, l’agriculteur John McCart attend avec impatience la période des semailles. Mais comme chaque printemps, il redoute qu’une portion de ses terres soit inondée en raison de la présence d’un barrage de castors sur un cours d’eau avoisinant.

Quand il y a trop d’eau dans les champs, les semences ne poussent pas, résume celui qui cultive du maïs, du soya et du blé sur une centaine d'hectares situés en bordure de l’autoroute 50.

John McCart siège sur le conseil d'administration de l'Union des producteurs agricoles (UPA) de la région Outaouais-Laurentides, où les ravages causés par les castors font l’objet de vives discussions. Il ne fait aucun doute, selon lui, que le phénomène prend de l’ampleur d’année en année, et ce, partout au Québec.

« Je suis très frustré, c’est un problème [persistant], on perd du temps et de l’argent. »

— Une citation de  John McCart, cultivateur et membre du conseil d’administration de l’UPA de la région Outaouais-Laurentides
Un agriculteur devant sa ferme.

Chaque année, John McCart dépense environ 3000 $ pour éliminer les castors et les barrages qui nuisent à ses activités agricoles.

Photo : Radio-Canada / Eloic Hamel

Le maire de Grenville-sur-la-Rouge ne manque pas de mots pour décrire l'ampleur du problème qui secoue la région. Le castor, c’est une peste, comme les souris et les rats, c’est une vraie peste, lance Tom Arnold.

Avec environ 200 barrages et 800 castors présents sur le territoire, la municipalité vit rien de moins qu’un cauchemar, selon lui.

Chaque année, Grenville-sur-la-Rouge reçoit en moyenne une trentaine de plaintes reliées à des barrages de castors. Les agriculteurs et les entrepreneurs de l’industrie forestière sont à l’origine de la majorité d’entre elles, dit M. Arnold.

En inondant des terres, les castors créent parfois des milieux humides, qui eux, sont protégés par la loi. Le maire explique que plusieurs propriétaires ont ainsi vu une grande partie de leurs terres condamnées. Et si on a un nid de hérons qui se plante dans le milieu humide créé par le castor, la grandeur de la superficie protégée est encore plus grande, raconte-t-il avec mécontentement.

Ultimement, cela réduit la valeur des terrains, ce qui entraîne une diminution des impôts fonciers pouvant être perçus par la municipalité, selon Tom Arnold. Notre rôle d’évaluation baisse en valeur, alors le fardeau retombe sur les autres payeurs de taxes.

L’élu ajoute que les coûts reliés aux dommages causés par ces rongeurs sont astronomiques. L’an dernier, on a enlevé deux kilomètres de pavage sur le chemin Kilmar. Ça va nous coûter entre 500 000 $ et 700 000 $ juste pour repaver cette section-là, cite le maire en exemple.

Panneau municipal de Grenville-sur-la-rouge

À Grenville-sur-la-Rouge, les résidents du secteur rural sont davantage tolérants vis-à-vis l’animal, alors que les résidents des secteurs urbains estiment plutôt qu’il s’agit d’une nuisance, selon le Plan d’intervention de la municipalité relié à la présence de castors.

Photo : Radio-Canada / Denis Babin

Les municipalités ne peuvent pas ignorer la présence de barrages sur leur territoire, prévient Guy Godreau, un avocat à la retraite spécialisé en droit municipal. Si on ne s’en occupe pas, avec mon expérience dans différents dossiers, je peux vous dire que les barrages de castors sont des bombes à retardement, affirme celui qui a défendu les propriétaires d’un gîte inondé à deux reprises en raison de la rupture d’un barrage de castors. Les deux poursuites qu’il a pilotées ont forcé la Municipalité régionale de comté (MRC) de Charlevoix-Est à verser des centaines de milliers de dollars aux propriétaires (Nouvelle fenêtre).

Depuis 2006, les MRC ont une responsabilité particulière de voir à l'écoulement normal d'un cours d'eau lorsqu'elles sont informées qu'il y a une nuisance causée par des obstructions, indique-t-il.

L’avocat à la retraite remarque que de plus en plus de MRC et de municipalités jouent la carte de la prudence. Plusieurs font maintenant des inspections annuelles pour éviter de faire l’objet d’une poursuite judiciaire qui pourrait leur coûter cher.

Une présence de plus en plus problématique

Dans son bilan de l’exploitation du castor 2014-2015, le ministère québécois des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) jugeait déjà que l’espèce était abondante et sans doute sous-exploitée par les trappeurs. Le gouvernement estimait que cela pouvait entraîner une augmentation des conflits.

Et pourtant, le gouvernement ne détient aucune donnée sur le nombre de castors présents sur le territoire québécois. Les populations de castor se portent bien et il n’est pas utile d’estimer leur abondance, indique Daniel Labonté, porte-parole du MFFP, dans un courriel.

Le ministère devrait minimalement effectuer un inventaire de l’espèce pour prendre conscience des risques potentiels à plus long terme, croit la biologiste Alexia Couturier.

Il y a vraiment une hausse de cas problématiques liés à la hausse de la population, note la directrice générale de l’Organisme de bassins versants des rivières Rouge, Petite Nation et Saumon.

La diminution du trappage et la baisse du nombre de prédateurs en périphérie des milieux urbains, comme les coyotes et les loups, expliquent en partie le phénomène, selon elle.

Mme Couturier ajoute que les changements climatiques pourraient aggraver la situation dans les prochaines années, particulièrement en Outaouais et dans les Laurentides. Ces régions connaîtront de plus en plus de phénomènes météorologiques extrêmes, ce qui va augmenter les risques de ruptures des barrages.

Le MFFP a refusé d’accorder une entrevue à Radio-Canada sur le sujet.

Un barrage de castor sur un cours d'eau près de Grenville-sur-la-rouge

John McCart trouve régulièrement des barrages de castors sur les cours d'eau situés près de ses champs.

Photo : courtoisie / John McCart

Ces problèmes ne sont pas uniques au Québec. L’Union des cultivateurs Franco-Ontariens (UCFO) affirme que certains de ses membres doivent composer avec les mêmes défis.

Le ministère ontarien des Richesses naturelles et des Forêts effectue rarement des inventaires des populations de castors et s’en remet aux observations des trappeurs pour juger de leur état.

Si des informations suggèrent une préoccupation quant à l’abondance des castors, nous pourrions entreprendre des évaluations plus actives et détaillées de l’abondance des castors, écrit dans un courriel la porte-parole Jolanta Kowalski.

Les trappeurs de castors, une denrée rare

Les trappeurs qui acceptent de piéger le castor pour contrôler l’espèce se font rares et coûtent cher, déplore le maire de Grenville-sur-la-Rouge, Tom Arnold, qui n’est pas au bout de ses peines.

Malgré une entente entre la Fédération des trappeurs gestionnaires du Québec et la section locale de l’UPA, John McCart affirme que plusieurs agriculteurs se butent à des délais qui sont beaucoup trop longs avant de pouvoir compter sur l’aide d’un trappeur pour se débarrasser de rongeurs nuisibles. Le MFFP doit être avisé, analyser la situation et émettre un permis.

En agriculture, tout est une question de timing, lance le cultivateur John McCart. Quand c’est urgent, aucun producteur ne va attendre trois ou quatre semaines pour avoir le droit d’enlever un barrage. Plusieurs, optent donc pour des actions drastiques.

« Certains vont trouver une personne avec une arme pour tuer le castor. »

— Une citation de  John McCart, cultivateur et membre du conseil d’administration de l’UPA pour la région Outaouais-Laurentides

En contournant les règles, certains risquent de tuer d’autres animaux par inadvertance, comme des canards ou des loutres, avertit Claude Gagnon, président par intérim de la Fédération des trappeurs gestionnaires du Québec. C’est la bêtise humaine, il y a des gens qui sont impatients, dit-il.

M. Gagnon reconnaît toutefois que les délais posent problème. Il ajoute que les trappeurs n’ont aucun incitatif à capturer les castors en dehors de la saison de trappage.

Trapper, c’est un peu comme cueillir des petits fruits, illustre Claude Gagnon. Les trappeurs aiment trapper quand le fruit est mûr, quand la venaison est bonne et que la fourrure est à son meilleur. Si on trappe l’été, c’est uniquement pour éviter des ennuis aux municipalités et aux cultivateurs.

Un homme installe un dispositif de trappage de castor sous la glace.

Claude Gagnon a été initié au trappage par son père lorsqu’il était enfant. Il aime trapper le castor et déguster sa viande.

Photo : Courtoisie Johanne Saint-Laurent

En outre, les mouvements de défense des droits des animaux, comme celui piloté par l’ancienne actrice Brigitte Bardot, ont nui au marché de la fourrure et fait chuter le prix de la peau de castor, affirme M. Gagnon.

Pour rentabiliser l’activité, la Fédération des trappeurs gestionnaires du Québec a entrepris des démarches auprès du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation pour pouvoir récolter la viande de castor et la vendre, notamment aux restaurateurs. Cela pourrait aider, par la bande, au contrôle de l’espèce.

Un trappeur et des castors morts.

Le piégeage des castors à des fins commerciales est en diminution depuis 2006 au Québec. Cette diminution s’explique, entre autres, par la baisse du prix des fourrures.

Photo : courtoisie Jean-Pascal Trudeau

Cohabiter avec le castor : la solution?

Mais le trappage des castors ne pourra pas éliminer les risques d’inondation à long terme, prévient Michel Leclair, un spécialiste du castor qui est consultant pour la Commission de la capitale nationale (CCN) depuis une trentaine d’années.

Il est d’avis que les municipalités auraient avantage à apprendre à cohabiter avec le rongeur, plutôt que de tenter de l'éradiquer. Lorsqu’on enlève l’animal, l’habitat reste propice et un autre animal va s’y installer et ainsi de suite, explique-t-il.

Au fil des ans, Michel Leclair a développé une expertise pour prévenir les inondations causées par les castors, en installant notamment des drains dans les barrages érigés dans le parc de la Gatineau.

Un milieu humide causé par un barrage de castor

Plusieurs types de dispositifs peuvent être installés aux abords ou à l'intérieur des barrages de castors pour prévenir les risques de rupture d'inondation.

Photo : courtoisie Michel Leclair

Toutefois, encore trop peu de municipalités ont la volonté de récolter des données sur les castors et de développer une vision à plus long terme, se désole-t-il. Les décideurs sont en poste quatre ans, ça coûte moins cher sur le coup de régler ça [avec le piégeage].

« Pour une piastre que tu investis en prévention, tu sauves huit dollars au bout de la ligne. Ça prend un début quelque part, mais c’est le politique qui va décider. »

— Une citation de  Michel Leclair, trappeur et spécialiste du castor
Un homme tient une peau de castor dans un piège métallique.

Le spécialiste du castor Michel Leclair souligne que la présence du castor serait bénéfique : il permet notamment de filtrer l’eau et enrichit la biomasse animale et végétale.

Photo : Radio-Canada / Jonathan Dupaul

S’il y a une problématique récurrente, ça vaut la peine de s’y attarder, croit Guillaume Lamoureux, maire de La Pêche, une municipalité voisine du parc de la Gatineau.

L’élu reconnaît toutefois que dans bien des cas, les municipalités rurales adoptent une approche réactive. Nous avons de grands territoires et puis on n’a pas nécessairement le temps pour porter beaucoup d’attention à des problèmes spécifiques comme ceux-là.

Le parc de la Gatineau, un sanctuaire

À la fin des années 1970, la CCN a fait le pari d’adopter une approche de cohabitation, car le nombre de bêtes tuées dans le parc de la Gatineau ne cessait d’augmenter pour limiter les inondations.

L’installation de mécanismes comme des prébarrages a fait passer le nombre d’animaux capturés d’environ 260 à seulement une cinquantaine par année, soutient Catherine Verreault, gestionnaire principale du programme de gestion de l’habitat du castor pour la CCN.

Un arbre grugé par un castor dans le parc de la Gatineau

Dans les années 1940, la Commission de la capitale nationale a décidé de réintroduire neuf paires de castors dans le parc de la Gatineau aux lacs Fortune, Black, Charette, Lusk et Clair. La CCN estime maintenant qu’il y a entre 1200 et 1400 castors dans le parc.

Photo : Radio-Canada / Michel Aspirot

Les animaux sont principalement capturés dans une cinquantaine de zones de tolérance zéro, où la présence d’un barrage pourrait, par exemple, poser un risque imminent d’inondation pour une résidence ou une route importante.

Catherine Verreault explique que les carcasses d’animaux sont enterrées ou laissées dans le parc, loin des sentiers et font partie de la chaîne alimentaire.

« En tant que biologistes, c’est la dernière chose qu’on veut faire, mais la capture est un mal nécessaire pour préserver les choses que l’humain a bâties. »

— Une citation de  Catherine Verreault, gestionnaire principale du programme de gestion de l’habitat du castor, CCN

Avec 171 points de surveillance, on contrôle un peu mieux ce qui se passe et ça nous permet de diminuer les coûts d’entretien, qui sont, à certains endroits, cinq fois moins élevés maintenant, met en perspective Mme Verreault.

L’an dernier, 167 barrages étaient en partie réaménagés par la CCN, précise un appel d’offres publié cet hiver pour la gestion du castor dans le parc.

Tous ces aménagements aident aussi à diminuer les ravages causés par les castors dans les municipalités avoisinantes du parc, confirme la gestionnaire principale du programme de gestion de l’habitat du castor.

Carte illustrant les dizaines de points de surveillance du castor dans le parc de la GatineauAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Points de surveillance du castor dans le parc de la Gatineau

Photo : Graphisme Yosri Mimouna

La CCN a d’ailleurs commencé à organiser des séances d'informations pour sensibiliser les municipalités et les inciter à changer d’approche pour diminuer le nombre de castors piégés.

Plaidoyer pour des règles plus souples

La municipalité de Grenville-sur-la-Rouge alloue déjà un budget annuel de 10 000 $ au trappage et à l’installation d’engins de contrôle de niveau de l’eau. Pour le maire, il n’est pas question d’investir des sommes supplémentaires pour cohabiter avec les castors.

« La solution, c’est de faire la même chose qu’on fait avec les souris et les rats, la seule solution, c’est de s’en débarrasser. »

— Une citation de  Tom Arnold, maire de Grenville-sur-la-Rouge

Tom Arnold envisage même d'interpeller le gouvernement pour assouplir la réglementation. Il veut avoir plus de flexibilité pour gérer ces animaux.

Le cultivateur John McCart abonde dans le même sens. Il rêve même d’un programme de compensation pour éponger les pertes des agriculteurs liées à la présence d’animaux nuisibles. En attendant de voir des changements, il doit s’en remettre à dame nature pour préserver ses récoltes.

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