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Bien plus que des légendes : la tradition orale autochtone dans un contexte actuel

D'une discipline à une autre, les récits oraux jouent encore un rôle clé.

Deux hommes en tenue traditionnelle en prestation devant un public au festival Innucadie.

La tradition orale a longtemps été considérée comme une menace pour les sociétés coloniales. Aujourd'hui, ses défenseurs continuent de démontrer sa pertinence.

Photo : Radio-Canada / Jean-Louis Bordeleau

L'oralité chez les peuples autochtones est loin d'être folklorique et superflue, même si c'est souvent l'image que nous vend l'héritage colonial. Cette tradition reprend des forces dans une myriade de secteurs de la société contemporaine, allant de l’écologie jusqu'au droit.

On nous a souvent dit que c'était des contes pour enfants, que ça n'avait pas de valeur, que c'était de la légende et tout ça. Mais c'est beaucoup, beaucoup plus que ça, dit Pierrot Ross-Tremblay, professeur à l'Institut de recherche et d'études autochtones de l'Université d'Ottawa.

Ces récits collectifs forment une vision pour le monde, dit-il, parce qu'ils transmettent de manière élaborée une façon d'être, en passant par la philosophie, l'astronomie, le droit, l'écologie, les valeurs morales et familiales.

Les grands récits anciens sont très pédagogiques, très didactiques. Ils sont aussi faits de façon à ce qu'ils puissent être transmis aux enfants [...], et pour qu'ils soient faciles à transporter et à mettre dans son sac, si on peut dire.

Une citation de :Pierrot Ross-Tremblay, professeur en études autochtones

Pierrot Ross-Tremblay constate un éveil progressif à l'égard des contes et des récits oraux, longtemps considérés comme une menace pour les sociétés coloniales.

D'anciens savoirs pour renouer avec la Terre

La relation entre l'humain et la planète, directement enracinée dans la tradition orale, fait partie de cet éveil. Alors qu’aux quatre coins du monde des manifestants réclament une plus grande ambition sur le plan écologique, les récits autochtones sont tranquillement rétablis comme point de référence.

Pierrot Ross-Tremblay au microphone de l'émission Ça parle au Nord.

À travers ses recherches, Pierrot Ross-Tremblay tente de libérer des récits oraux qui ont été enfouis, dont ceux des femmes autochtones.

Photo : Radio-Canada / Patrick Wright

[La protection de la Terre] a été et est encore parfois perçue comme un obstacle au développement économique, à travers cette idée que protéger la Terre-Mère, ce n'est pas monnayable.

Une citation de :Pierrot Ross-Tremblay

C'est un moment charnière, je pense, pour ramener les visions des traditions orales à l'ordre du jour. Mais il faut reconnaître qu'il y a tout un conditionnement dont il faut se dissocier, affirme-t-il.

Si la source de cette tradition n'est pas tarie, c'est largement grâce à ses défenseurs autochtones qui ont réussi à préserver ces trésors face à la répression de leurs pratiques culturelles, intellectuelles et spirituelles.

Ça démontre encore à quel point ces récits sont puissants.

L'oralité aux yeux de la loi

En droit aussi, la tradition orale prend sa place et contribue peu à peu à repenser nos institutions.

On peut d'abord penser à l'affaire Delgamuukw, en 1997, lorsque la Cour suprême du Canada a permis d'admettre en cour des récits oraux à titre de preuve.

La preuve orale est riche en valeur, souligne l’avocate et professeure métisse et anichinabée Aimée Craft. Elle en a été témoin lorsqu'elle codirigeait un projet de recherches sur les responsabilités à l’égard du nibi, le mot en anishinaabemowin servant à désigner l’eau.

On avait la version écrite en anglais, puis la version interprétée en anishinaabemowin, et il fallait les regarder une à côté de l’autre pour essayer les comprendre ensemble, raconte-t-elle.

Ce qui est intéressant, c’est que la version rédigée en anglais prend environ 15 minutes à lire, et l’interprétation orale, 45 minutes.

Une citation de :Aimée Craft, avocate et professeure en droit
Une balance sur une table en bois, devant des livres

La preuve par tradition orale est admise à la cour depuis 1997.

Photo : iStock / Vladimir Cetinski

Cette langue autochtone est très descriptive et axée sur les verbes, explique Aimée Craft. Par conséquent, elle a un impact direct sur notre compréhension des choses.

[En anishinaabemowin], un stylo n’est pas simplement ‘‘un objet fixe’’, mais plutôt ‘‘quelque chose qui m’aide à écrire sur un bout de papier’’. On voit déjà comment la description orale est plus longue, mais aussi, en un sens, beaucoup plus exacte.

Une citation de :Aimée Craft

L’action au cœur de la tradition orale est une des caractéristiques qui la démarquent des autres traditions.

Quand on pense à la valeur juridique de quelque chose qui est plus exact par rapport à l'intention et l'action, on peut voir à quel point ça peut être utile.

Un autre facteur qui distingue cette tradition à l’intérieur du système juridique comme à l’extérieur, c’est sa nature interprétative.

Une femme souriante vêtue d'une chemise fleurie colorée.

Aimée Craft, Métisse de la rivière Rouge, est avocate et professeure de droit.

Photo : Aimée Craft

Si j'ai un problème et que je vais voir un aîné, très souvent, il ou elle ne répondra pas à ma question, mais me racontera plutôt une histoire, dit Aimée Craft. Je vais l'interpréter à ma façon et songer au choix de l'aîné qui a choisi de me raconter cette histoire. La tradition orale est vivante et sujette à interprétation. [En même temps] les récits comprennent une rigueur interne.

La tradition orale pour mieux comprendre les traités

Les traités, qui devaient représenter l’autonomie des peuples autochtones, sont couramment perçus comme étant une série de fausses promesses du gouvernement canadien. Pour mieux mettre en œuvre les droits des peuples autochtones à l’avenir, il faut nécessairement se pencher sur la tradition orale, selon Aimée Craft.

Dans la négociation des traités, on a une version orale comprise par les chefs autochtones qui est très différente de celle, écrite, des commissaires, précise l’avocate.

Les négociations de ces traités ont engendré de grandes tensions entre les communautés autochtones et le gouvernement, et elles se sont essentiellement conclues avec le document original proposé par Ottawa.

À son avis, le mécontentement de certains chefs indique qu'il existe quelque chose de plus que le document qui a été écrit.

Une femme est assise à l'entrée d'une grande tente.

Catherine Kaltush, participante au Festival du conte et de la légende de l'Innucadie, à Natashquan.

Photo : Radio-Canada / Michel Goulet

La législation occidentale a rendu presque invisibles d’importantes valeurs familiales chez les Autochtones, dont l’autonomie des femmes et des enfants. Si on veut progresser et mettre la lumière sur certaines vérités, il faut faire appel à des ressources propres aux traditions juridiques autochtones, comme l’oralité, explique Aimée Craft.

Les récits oraux ont souvent été transmis en cachette à l'époque de la colonisation. Mais, aujourd’hui, d’énormes efforts sont déployés à l’échelle du pays pour préserver les voix de ceux qui les détiennent.

Selon Aimée Craft, des enregistrements ont déjà été recueillis auprès d'aînés dans le but de préserver la pertinence des anciens récits dans l’univers juridique contemporain.

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