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Un corridor énergétique autochtone se dessine dans l’Ouest

Un regroupement de Premières Nations en Saskatchewan, en Alberta, en Colombie-Britannique et dans les Territoires du Nord-Ouest mène des discussions préliminaires en vue d’élaborer un projet de corridor énergétique, mais aussi possiblement minier et forestier.

On voit le drapeau du Traité no 8 sur un mur, à côté de celui du Canada et de celui de l'Alberta.

Le drapeau du Traité no 8 est installé dans une salle communautaire à Fort Chipewyan, dans le nord de l’Alberta, en novembre 2018, à l’occasion des audiences publiques d’un mégaprojet pétrolier sur le territoire du Traité.

Photo : Radio-Canada

Geneviève Normand

Pendant que la planète lutte contre la pandémie de coronavirus, des leaders autochtones de l’Ouest canadien mijotent l’idée, loin de la sphère publique, de développer un « corridor » visant à déconfiner les ressources naturelles en en facilitant le transport, a appris Radio-Canada.

De toute évidence, ce concept de corridor en est à ses premiers balbutiements. Nous sommes à l’étape des discussions, a expliqué dans un entretien téléphonique le grand chef du Traité no 8, Arthur Noskey. Nous sommes en train de nous organiser.

Le grand chef Noskey est à la tête du plus vaste traité numéroté du pays en termes de superficie. Le territoire couvert par le Traité no 8 regroupe le nord-ouest de la Saskatchewan, la moitié nord de l'Alberta, le nord-est de la Colombie-Britannique ainsi qu’une partie du sud des Territoires du Nord-Ouest.

Un coup d’oeil sur une carte géographique suffit pour réaliser qu’il s’agit précisément d’une région reconnue pour son abondance en pétrole, où se trouve la troisième réserve du monde en importance.

Le territoire couvert par le Traité no 8 regroupe le nord-ouest de la Saskatchewan, la moitié nord de l'Alberta, le nord-est de la Colombie-Britannique ainsi qu’une partie du sud des Territoires du Nord-Ouest.

Le territoire couvert par le Traité no 8 regroupe le nord-ouest de la Saskatchewan, la moitié nord de l'Alberta, le nord-est de la Colombie-Britannique ainsi qu’une partie du sud des Territoires du Nord-Ouest.

Photo : Radio-Canada

Nous sommes encore en train d’élaborer le concept et de mettre la puce à l’oreille des gouvernements et de l’industrie, explique le grand chef, précisant que des ministres provinciaux et fédéraux ont été approchés pour entamer la conversation, dont la ministre albertaine de l’Énergie et les ministres fédéraux des Services aux Autochtones et des Ressources naturelles.

Derrière cette idée de corridor se rangent avec lui de nombreux autres leaders autochtones, dont le chef Isaac Laboucan-Avirom, de la Première Nation des Cris de Woodland, située dans la région de Grande Prairie, dans le nord-ouest de l’Alberta.

C’est un travail en cours, décrit le chef à propos du projet sur la table à dessin. Mais nous avons l’unité en ce moment au sein des gouvernements du Traité no 8.

Les deux chefs posent avec trois autres chefs, tous portent une coiffe autochtone.

Le grand chef du Traité no 8 Arthur Noskey (complètement à gauche) et le chef de la Première Nation des Cris de Woodland Isaac Laboucan-Avirom (complètement à droite)

Photo : Courtoisie

Le chef Laboucan-Avirom est responsable du développement économique au sein du Traité qui regroupe en tout 40 Premières Nations sur le territoire, la majorité se trouvant en sol albertain.

Avant de rejoindre le conseil de bande, le chef a porté plusieurs chapeaux. Il a notamment été mécanicien de chantier dans l’industrie pétrolière, puis forestière. Il a aussi été pompier. J’ai un fort lien avec notre environnement, dit-il d’entrée de jeu de l’autre bout du fil.

Quand j’ai commencé au conseil, on traversait l’une des meilleures périodes économiques au monde, presque. Le [baril de] pétrole était à 100 $. Je présumais que ma nation se portait bien. Toutes les ressources étaient extraites de notre cour arrière, raconte-t-il. Puis je suis arrivé au conseil et je me suis rendu compte que c’était exactement le contraire.

Quand les temps étaient prospères, il y avait beaucoup de travail, mais pas tellement de participation ni de contrôle [de la part des Autochtones] dans la ressource. Et pourtant, elle provient de la terre où nous avons grandi et dont nous avons hérité.

Une citation de :Isaac Laboucan-Avirom

Il affirme que son expérience avec l’industrie énergétique, son attachement à la terre et ses années de service public l’ont convaincu que ce projet de corridor méritait d’être poursuivi.

Isaac Laboucan-Avirom souhaite que les communautés autochtones, en particulier celles d’où sont exploitées les ressources naturelles, participent au développement économique et deviennent maîtres de leur destinée.

La notion d’un corridor énergétique a largement été reprise par les conservateurs fédéraux lors de la dernière campagne électorale. Il y a maintenant quelques années, dit-il, que les discussions ont cours à propos du concept.

C’est une initiative directe du Traité no 8 et la raison, c’est parce que la majorité de la ressource se trouve sur les terres du Traité no 8, explique-t-il.

Étant donné que le projet est encore en développement – et aussi parce que le débat public sur les pipelines au Canada est polarisant – le chef des Cris de Woodland choisit volontairement de ne pas en parler en utilisant le mot pipeline.

Pas juste les énergies fossiles

Le chef des Cris de Woodland explique par ailleurs que les discussions portent sur un corridor qui pourrait servir au transport de plusieurs marchandises et ressources, et pas seulement les produits pétroliers et gaziers.

La foresterie, l’exploitation minière, l’électricité, la fibre optique, toutes ces options sont à l’étude, dit-il. L’important, à ses yeux, c’est de se doter d’un accès à un corridor qui permettrait aux ressources d'accéder à une côte maritime.

Isaac Laboucan-Avirom ne s’est pas avancé à propos du tracé, mais le grand chef Arthur Noskey a dévoilé son jeu. Le corridor irait vers l’Ouest. C’est ce sur quoi nous travaillons. Les pourparlers sont en cours en ce moment. Ça génère un momentum de la part de chefs, a-t-il expliqué.

Au bout du compte, quand ce projet sera approuvé, il y aura un accès pipelinier et il y aura, au besoin, un accès ferroviaire. Et les Premières Nations en bénéficieront.

Une citation de :Le grand chef Arthur Noskey
On voit le grand chef Noskey assis à une table avec d'autres représentants autochtones.

Le grand chef Arthur Noskey lors d'une rencontre de leaders autochtones avec le premier ministre Jason Kenney à Edmonton, le 10 juin 2019

Photo : La Presse canadienne / JASON FRANSON

Un corridor par et pour les Autochtones

En entrevue, les deux leaders autochtones ont exprimé vouloir que ce projet, bien qu’embryonnaire, permette aux communautés autochtones du Traité no 8 de prospérer au même titre et au même rythme que le reste de la société.

Arthur Noskey et Isaac Laboucan-Avirom savent bien que le corridor qu’ils s’apprêtent à développer devra, pour aller de l’avant, franchir l’étape de l'acceptabilité sociale.

Le grand chef a dit vouloir éviter une situation comme celle qui s’est produite au début de l’année dernière en territoire Wet’suwet’en. La crise s’était intensifiée au point de mener à la paralysie du réseau ferroviaire national.

Quand cette entente sera en place, dit Arthur Noskey, il n’y aura pas de Première Nation qui manifeste ou qui bloque quoi que ce soit. Ça prendra l’acceptabilité sociale des chefs pour que ça se concrétise.

Ce corridor sera mis en place sans restriction, à condition que l’entente soit convenue par les deux paliers de gouvernement, l’industrie et le Traité no 8 dans son ensemble.

Une citation de :Le grand chef Arthur Noskey

Relancer l’économie albertaine

L’idée d’un corridor autochtone pourrait aider à remettre l’Alberta sur le chemin de la prospérité, croient ses défenseurs.

L’Alberta veut stimuler son économie, n’est-ce pas? Non seulement c’est un désir, mais c’est un besoin, insiste le chef Laboucan-Avirom. Les gens veulent retourner au travail.

L’ancien mécanicien de chantier voit en cette notion de corridor une occasion de redresser l’industrie pétrolière et gazière, qu’il a vue s'effondrer.

Nous sommes la seule solution. Le Traité no 8 a absolument besoin d’être engagé dans le développement d’un corridor sur notre territoire.

Une citation de :Isaac Laboucan-Avirom, chef de la Première Nation des Cris de Woodland

Par ailleurs, ce dernier affirme que l’idée du Traité no 8 fait son chemin avec plus de vigueur depuis l’annonce récente de l’abandon du projet d’oléoduc Keystone XL, qui aurait permis aux ressources albertaines d’être transportées vers le golfe du Mexique, aux États-Unis.

Je crois que la planète peut à la fois être plus verte et avoir accès à notre gaz naturel, estime le chef Isaac Laboucan-Avirom.

Ottawa et Edmonton à l’écoute

Appelés à réagir à la proposition de corridor autochtone, des représentants des gouvernements provincial et fédéral ont tous deux soumis une déclaration écrite.

Par courriel à Radio-Canada, une porte-parole du ministère de l’Énergie a fait savoir que le gouvernement de l’Alberta est toujours intéressé à discuter avec des intervenants à propos de l’accès au marché pour nos produits du pétrole et du gaz.

Depuis que nous formons le gouvernement, nous avons eu un certain nombre de discussions en lien avec le concept de corridors énergétiques nationaux comme moyen de permettre l’accessibilité aux marchés.

Une citation de :Extrait du courriel du ministère de l’Énergie de l’Alberta

La ministre Sonya Savage a participé à une rencontre d’introduction avec les chefs du Traité no 8 en novembre dernier.

Le ministère des Ressources naturelles, à Ottawa, a quant à lui affirmé demeurer pleinement engagé en faveur d'un développement économique responsable en partenariat avec les peuples autochtones.

Les bons projets ne peuvent être construits que de la bonne manière, et en consultation approfondie avec les communautés autochtones, a-t-il fait valoir.

Le ministre fédéral Seamus O’Regan a participé la semaine dernière à une rencontre avec les chefs autochtones du Traité no 8.

Ces derniers se réunissent habituellement tous les mois, selon Isaac Laboucan-Avirom. Il ne cache pas que l’idée du corridor énergétique prendra probablement du temps à développer, vu l’envergure du concept. Je pense qu’on pourra accomplir plusieurs choses une fois qu’on aura la compréhension sociale, a-t-il dit.

La prochaine étape, selon lui, est d’établir une structure corporative et désigner un président-directeur général pour faire progresser le projet. Cette nomination pourrait se faire dans le courant des deux prochaines semaines. On bouge assez vite, dit-il en conclusion à propos de l’échéancier visé pour la suite des choses.

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