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Les ministres du Québec s’organisent pour mettre leur empreinte sur le budget

Avec un lieutenant politique à leur tête, les libéraux du Québec espèrent que des gains pour la province leur ouvriront la porte à une demi-douzaine de sièges lors des prochaines élections.

Un homme en veston regarde la caméra

Pablo Rodriguez est le lieutenant du Québec à la Chambre des communes.

Photo : Radio-Canada / Benoit Roussel

Les 10 ministres libéraux du Québec à Ottawa ont développé une stratégie pour laisser leur marque sur le prochain budget, espérant que des victoires politiques pour la province leur serviront de munitions lors des prochaines élections.

Selon de nombreuses sources de Radio-Canada, ces ministres fédéraux se concertent depuis plusieurs semaines pour établir des priorités communes pour le Québec.

Leur liste d'épicerie est longue, avec comme principale demande un investissement massif dans le domaine de l’aéronautique.

De plus, ils souhaitent obtenir de l’aide pour le tourisme, la culture et les aînés, ainsi que des investissements en matière d’électrification des transports et pour le train à grande fréquence entre Toronto et Québec.

D’ici les prochaines élections, les libéraux cherchent aussi une solution pour peindre le pont de Québec et envoyer des contrats au chantier naval de Davie, à Lévis.

L’équipe du Québec à Ottawa espère ainsi démontrer son nouveau pouvoir au sein du conseil des ministres, mais aussi contrecarrer l’image de seconds violons qui lui a été affublée après l’arrivée au pouvoir des libéraux de Justin Trudeau en 2015.

Pour y arriver, les ministres doivent convaincre Chrystia Freeland, qui détient désormais les cordons de la bourse. Nommée aux finances l’an dernier, elle déposera le premier budget du gouvernement libéral depuis qu’il a été réduit à une minorité en 2019.

Chrystia Freeland, une feuille dans la main droite, parle dans un micro.

La vice-première ministre du Canada, Chrystia Freeland (archives)

Photo : La Presse canadienne / Cole Burston

Il s’agit aussi du premier budget depuis la nomination du député montréalais Pablo Rodriguez au poste de lieutenant du Québec.

Pour ce cycle budgétaire, M. Rodriguez a ainsi fait des représentations au nom de ses collègues du Québec auprès de Mme Freeland. Les ministres du Québec se sont aussi activés pour passer leur message auprès de la ministre et du reste de l’équipe libérale, dont le premier ministre et son cabinet, qui est encore dominé par la filière de Queen’s Park.

Le budget est un des outils dont on dispose, mais ce n’est pas une fin en soi. On a réglé plusieurs dossiers à l’extérieur du budget, on va essayer d’en régler certains dans le budget. L’important, c’est qu’à travers l’année, on puisse régler les priorités du Québec.

Une citation de :Pablo Rodriguez, lieutenant du Québec à Ottawa

En plus de la sortie publique récente de M. Trudeau contre le Québec bashing, les efforts de son équipe québécoise ont été remarqués par le gouvernement Legault à Québec. Selon une source de haut niveau au sein de l’appareil québécois, la bureaucratie fédérale semble réagir plus rapidement cette année.

Les ministres sont capables de faire arriver des choses sans qu’on passe toujours par le cabinet du premier ministre Trudeau, affirme cette source au sein du gouvernement du Québec.

La spécificité québécoise

Pour ce reportage, Radio-Canada s’est entretenu avec une douzaine de sources de haut-niveau du Québec et du reste du Canada, dont certaines ont requis l’anonymat car elles n'avaient pas l’autorisation de parler publiquement.

Selon de nombreuses sources, les libéraux croient qu’ils peuvent espérer reprendre cinq ou six sièges au Québec lors des prochaines élections, surtout si le budget du 19 avril contient une offre politique taillée sur mesure pour la province. Aux dernières élections fédérales, les libéraux avaient gagné 35 des 78 sièges au Québec, suivi du Bloc avec 32 sièges, du Parti conservateur avec 10 et du NPD avec un seul siège.

Afin d’aider les perspectives économiques dans les couronnes nord et sud de Montréal, les libéraux espèrent que leur gouvernement vienne en aide aux secteurs de l’aviation et de l’aérospatial, selon nos sources.

Jusqu’à maintenant, le gouvernement Trudeau a hésité à offrir de l’aide directe aux secteurs économiques les plus affectés par la pandémie, se concentrant sur des programmes à large portée comme la subvention salariale. Selon nos sources, la bataille pour une aide accrue à des secteurs spécifiques se joue ces jours-ci.

Le secteur de l’aérospatial a beaucoup d’avenir dans une économie verte.

Une citation de :Source dans l’entourage du premier ministre

Par exemple, un plan d’aide à l’industrie aérienne pourrait contenir des conditions pour forcer les bénéficiaires à s'approvisionner auprès d’entreprises implantées dans la grande région montréalaise. Des joueurs comme Pratt & Whitney et CAE sont bien enracinés dans le paysage et sont cruciaux pour maintenir un bassin d’emplois spécialisés et bien rémunérés.

Le budget peut certainement démontrer que le gouvernement libéral va livrer des emplois au Québec et va être capable d’aider les Québécois à avoir accès à des opportunités, même à la sortie de la pandémie, affirme Mélanie Joly, ministre du Tourisme et du Développement économique.

Aux yeux de plusieurs sources libérales québécoises, le prochain budget ne peut pas se limiter à des investissements dans des programmes dans les domaines des garderies ou de l’assurance-médicaments. Ceux-ci sont en demande ailleurs au pays, mais ils existent déjà au Québec.

Ce qui marche dans le reste du pays ne marche pas nécessairement au Québec. Ça prend quelque chose de spécifique pour le Québec, explique un autre ministre libéral à Radio-Canada.

Le travail de coulisses

La réforme de la Loi sur les langues officielles, annoncée en février par Mme Joly, a nécessité des mois de travail en coulisses par M. Rodriguez et l’équipe québécoise du premier ministre, dont son conseiller sénior pour le Québec, Olivier Duchesneau.

Cette équipe a en quelque sorte contourné certains conseillers anglophones moins susceptibles d’appuyer le projet pour obtenir l’assentiment personnel de M. Trudeau, selon des sources libérales. M. Trudeau s’est rapidement mis derrière l’idée d’appliquer les mêmes mesures contenues dans la loi 101 aux entreprises sous juridiction fédérale au Québec, une première pour le fédéral.

Ottawa a récemment investi plus de 400 millions de dollars pour amener Internet haute vitesse dans toutes les régions du Québec, aidant M. Legault à remplir une de ses promesses électorales. Selon nos sources, les ministres québécois et le premier ministre ont poussé pour que des fonds pré-alloués à d’autres provinces soient redirigés vers le Québec, quitte à renflouer le fonds pour la bande passante dans le prochain budget.

François Legault et Justin Trudeau assis à la table de la conférence de presse, séparés par des plexiglas.

Les premiers ministres Legault et Trudeau lors de l'annonce d'un investissement de 826 millions de dollars pour l'accès à Internet haute vitesse au Québec le 22 mars dernier.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Il y a beaucoup de gens qui ont travaillé très fort pour que ça se matérialise, affirme un conseiller de M. Trudeau.

M. Rodriguez affirme que le dossier de l'accès à Internet en région démontre la capacité d’Ottawa de s’ajuster aux besoins du Québec.

On a vu que Québec avait une excellente idée alors on a adapté notre propre programme pour pouvoir embarquer, dit-il. C’est un dossier qui est réglé.

Les libéraux entrevoient les prochaines élections au Québec avec plus de réalisme qu’en 2019, alors qu’ils croyaient pouvoir faire de nombreux gains dans la province pour compenser des défaites ailleurs au pays. Finalement, ils avaient perdu un total de cinq sièges.

Les efforts en fonction de gains éventuels sont concentrés dans les couronnes nord et sud de Montréal, en plus de comtés comme Shefford (qui inclut la ville de Granby) et Trois-Rivières entre Montréal et Québec. Les libéraux sont conscients qu’ils ne doivent pas pour autant négliger leur forteresse dans la métropole.

Le dilemme, c’est de ménager la base montréalaise du parti et de faire des gains en régions, où nos assises sont moins naturelles, explique un stratège libéral.

L’opposition sur un pied de guerre

Tant du côté du Bloc que du Parti conservateur, on juge que le gouvernement Trudeau continue de négliger les intérêts du Québec.

C’est un gouvernement en réaction, qui n’est pas proactif, lance le député bloquiste Alain Therrien.

Le leader parlementaire du Bloc se félicite d’avoir inspiré les priorités libérales pour le Québec, citant notamment leurs demandes d’aide pour le secteur aéronautique.

Un homme en veston regarde la caméra avec en arrière-plan, une rivière.

Le député du Bloc québécois, Alain Therrien

Photo : Radio-Canada / Benoit Roussel

Tous les gains pour le Québec ont germé dans l’action du Bloc québécois, déclare-t-il. On fait de l’éducation. C’est bien! À un moment donné, ils vont finir par comprendre que cela a bien du sens, ce qu’on dit, s’exclame-t-il avec ironie.

Le Bloc réclame maintenant de l’aide pour les aînés de 65 ans et plus, l’octroi de contrats au chantier Davie et une augmentation récurrente des transferts en santé à hauteur de 35 % des dépenses totales encourues par les provinces à ce chapitre.

Le gouvernement fédéral doit faire sa part. Et sa part, ce n’est pas de mettre des normes, puis de faire la belle-mère, déclare Alain Therrien.

Le lieutenant du Québec du Parti conservateur, Richard Martel, accuse les libéraux de trop souvent briser leurs promesses.

Le gouvernement ne livre pas, c’est toujours en retard, lance le député conservateur en entrevue.

Pour le prochain budget, il demande de l’aide financière aux entreprises dans les secteurs comme l’aviation, le tourisme et la restauration, sans oublier une hausse sans conditions des transferts fédéraux en matière de santé aux provinces.

Le député conservateur Richard Martel prend la parole durant la période de questions à la Chambre des communes

Le député conservateur Richard Martel à la Chambre des communes

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Le gouvernement libéral, c’est un gouvernement paternaliste. Il faut qu’il soit capable de laisser les provinces gérer leurs affaires, affirme M. Martel.

Les libéraux avaient hésité à attaquer le Bloc québécois lors des premières semaines de la campagne électorale de 2019, préférant cibler les conservateurs. Les bloquistes étant maintenant trois fois plus nombreux à Ottawa, ils sont devenus une cible de choix pour l’équipe libérale du Québec.

Il n’y a jamais une job qui a été créée par le Bloc québécois, lance Mme Joly.

Le député bloquiste Alain Therrien riposte que quand on a des choses à prouver, c’est peut-être qu’on en a pas fait beaucoup.

Valser avec Legault

Les libéraux du Québec sont conscients que leur sort aux prochaines élections réside aussi entre les mains de M. Legault. Ce dernier a manifesté son pouvoir sur l’électorat québécois avec ses sorties en 2019 contre les libéraux de M. Trudeau sur la question de la loi 21 sur la laïcité, donnant un sérieux coup de pouce au Bloc.

Tant à Ottawa qu’à Québec, il y a une reconnaissance que les deux premiers ministres ne vont pas s’entendre du jour au lendemain sur des questions comme la laïcité ou l’existence du racisme systémique. Ils se sont tous deux envoyés quelques flèches durant la pandémie, nourrissant l’impression qu’ils étaient des adversaires politiques.

Toutefois, un sondage paru dans L’actualité a récemment démontré que le Parti libéral du Canada et la Coalition Avenir Québec partagent un important électorat.

L’arrivée de Mme Freeland aux Finances l’an dernier et de François-Philippe Champagne à l’Innovation en janvier, entre autres, ont redynamisé les relations entre Ottawa et Québec, selon nos sources. À Québec, il y a une impression qui se dégage que le centre du pouvoir au fédéral n’est plus uniquement à Toronto, comme c’était le cas avec Bill Morneau aux Finances et Navdeep Bains à l’Innovation.

Une source gouvernementale de haut niveau à Québec affirme que les décisions finales ne sont pas prises, mais que M. Legault ne fera pas d’effort particulier pour mettre de bâtons dans les roues des libéraux fédéraux s’il y a des élections prochainement.

M. Legault en conférence de presse.

Le premier ministre du Québec, François Legault

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Québec continuera de demander une hausse des transferts fédéraux en matière de santé, mais sa liste de demandes sera pragmatique et incluera des projets facilement réalisables.

Post-pandémie, la situation est différente. Le focus des gouvernements va être sur la relance de l’économie, et là-dessus, on a une belle collaboration du gouvernement fédéral, affirme cette source québécoise. Que ce soit rouge à Ottawa et bleu à Québec, ça peut être une formule avantageuse pour nous.

À Ottawa, l’objectif est de continuer à faire des deals avec Québec sur les sujets où les gouvernements se rejoignent.

On apprend à se connaître, on s’apprivoise, on collabore sur des dossiers et on a des succès communs.

Une citation de :Pablo Rodriguez, lieutenant du Québec

Choisir ses batailles

Certains membres de l’équipe libérale croient que le Québec a été pris pour acquis lors du mandat de 2015 à 2019. A l’interne, il y a eu une impression que ceux qui défendaient les intérêts de la province étaient parfois pris à ramer tout seul.

Au début, M. Trudeau avait tourné au ridicule la notion d’un lieutenant québécois au sein de son équipe, affirmant que le général – en sa personne – était de la province.

Après avoir perdu sa majorité en 2019, M. Trudeau a promis une nouvelle approche pour se rapprocher des Canadiens qui n’avaient pas voté pour son parti, y compris dans les régions du Québec.

Mes chers Québécois, j’ai entendu votre message [...]. Vous voulez continuer d’avancer avec nous, mais vous voulez aussi vous assurer que la voix du Québec se porte encore plus à Ottawa, avait-il déclaré le soir de l’élection.

La première étape a été de nommer M. Rodriguez au poste de lieutenant. Ce dernier a demandé la création d’un bureau autonome basé à Montréal comprenant une dizaine de personnes pour coordonner ses activités.

Le député d'Honoré-Mercier, Pablo Rodriguez et le premier ministre Justin Trudeau s'échange un regard en souriant.

Le député Pablo Rodriguez se voit confier les fonctions de lieutenant lors de la cérémonie d'assermentation en novembre 2019.

Photo : Reuters / Blair Gable

Sous la gouverne de M. Rodriguez, les ministres du Québec se rencontrent avant les réunions du Conseil des ministres pour établir leur priorité, planifier leurs batailles et choisir une stratégie pour arriver à leurs fins.

Cela fait en sorte qu’à chaque fois qu’il y a des discussions sur des programmes ou des thèmes, le Québec n’est jamais dans l’angle mort, affirme M. Rodriguez.

Malgré tout, des sources libérales affirment que les Québécois ne doivent pas oublier qu’ils sont minoritaires autour de la table et faire attention de ne pas s’éparpiller au sein de l’appareil fédéral. La garde rapprochée de M. Trudeau demeure encore majoritairement ontarienne.

On a moins de cartouches, affirme une source québécoise. Les anglophones ont le luxe de pouvoir choisir plus de batailles.

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