•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

L'enquête de la GRC sur le Dr Ngola ouverte après une déclaration de Blaine Higgs

Le médecin du Restigouche avait été montré du doigt par le premier ministre après avoir contracté la COVID-19.

Montage de deux photos du docteur Ngola et du premier ministre Higgs.

Le Dr Jean-Robert Ngola, médecin (à gauche) et Blaine Higgs, premier ministre du Nouveau-Brunswick (à droite)

Photo : Mia Sheldon (CBC) et Andrew Vaughan (La Presse canadienne)

Radio-Canada

C’est à la suite des attaques lancées par le premier ministre du Nouveau-Brunswick contre un médecin de Campbellton que la Gendarmerie royale du Canada (GRC) a déclenché une enquête criminelle sur le Dr Jean Robert Ngola, selon des documents déposés en Cour provinciale par les avocats de ce dernier.

Ces documents montrent également la manière dont les fonctionnaires du gouvernement se sont efforcés de mettre en contact la police et le Réseau de santé Vitalité pour qu’une plainte soit déposée contre le Dr Ngola, et témoignent de la résistance de la médecin hygiéniste en chef régionale à cette idée.

Un médecin pris à partie pour une éclosion

Le 27 mai 2020, la région de Campbellton, dans le nord du Nouveau-Brunswick, régressait en phase orange du plan de lutte provincial contre le coronavirus en réaction à la première éclosion majeure à survenir dans la province.

Le premier ministre néo-brunswickois, Blaine Higgs, montre immédiatement du doigt un travailleur de la santé - sans le nommer - qu’il qualifie publiquement d’irresponsable pour ne pas s’être isolé à son retour du Québec pour des motifs personnels.

Blaine Higgs, premier ministre du Nouveau-Brunswick, le 20 mai 2020.

Blaine Higgs, premier ministre du Nouveau-Brunswick, en conférence de presse le 27 mai 2020

Photo : Radio-Canada

Ce médecin, le Dr Jean Robert Ngola, pratiquait à Campbellton. En mai 2020, il s’est rendu au Québec à la demande de son ex-conjointe pour aller chercher leur fille de 4 ans.

Selon le Dr Ngola, les responsables de la santé publique du Nouveau-Brunswick lui auraient dit qu’il n’avait pas besoin de s’isoler pendant 14 jours après son retour du Québec, puisqu’il était un travailleur essentiel. Le médecin a fait des consultations virtuelles avec ses patients à son arrivée à Campbellton, et croit avoir contracté la COVID-19 en travaillant aux urgences de l’hôpital.

Aucun d'entre nous n'était au courant, dit un policier

En conférence de presse le 28 mai à Fredericton, Blaine Higgs affirmait que le dossier avait été confié à la GRC pour qu'elle examine la possibilité de déposer des accusations contre le médecin.

Dans des documents obtenus par les avocats du Dr Jean Robert Ngola et déposés le 23 mars 2021 en Cour provinciale, on remarque que la GRC semble prise de court par la déclaration de Blaine Higgs.

Le premier ministre a mentionné aux médias que la GRC prenait en charge l'enquête. À ce moment-là, aucun d'entre nous n'était au courant que nous allions être impliqués, écrit le sergent Jean-Marc Paré, sous-officier responsable de l'Unité des crimes majeurs, le 29 mai.

Quatre jours plus tard, le sergent Paré déclare que la plainte a été déposée officiellement le 30 mai par Vitalité. Cependant, je crois que le premier ministre Higgs a annoncé le jeudi 28 mai que la GRC enquêtait. Je ne suis pas certain de comment on va gérer ça, dans un courriel à la caporale Jullie Rogers-Marsh, qui était alors la responsable des communications de la GRC au Nouveau-Brunswick.

Pas encore de plainte contre le Dr Ngola

Le 29 mai, l’Unité des crimes majeurs étudie la possibilité de déposer des accusations de négligence criminelle contre le Dr Ngola, apprend-on dans un rapport sur la situation qui a été approuvé par le commandant Larry Tremblay.

Les enquêteurs se butent à un premier obstacle : personne n’a porté plainte contre le Dr Ngola.

Un homme en entrevue avec une femme.

Jean Robert Ngola a rencontré une équipe de CBC/Radio-Canada pour une entrevue télévisée à la fin de l'été 2020.

Photo : Mia Sheldon/ CBC

Il y a déjà quelques problèmes, le premier étant que l'on ne sait pas vraiment qui est notre plaignant. Hier soir, j'ai parlé avec la médecin hygiéniste en chef de cette région, Mariane Paquet, et elle ne veut pas me parler pour des raisons de confidentialité, écrit le sergent Jean-Marc Paré.

La Dre Mariane Paquet, médecin hygiéniste en chef régionale dans le nord du Nouveau-Brunswick, informe la GRC que ni elle ni son département n’ont porté plainte contre Jean Robert Ngola.

La médecin hygiéniste régionale se méfie de la police. La Dre Paquet dit avoir elle-même informé le Dr Ngola de son diagnostic, mais refuse de divulguer à la GRC les détails de son entretien avec lui si la force policière n’obtient pas un mandat pour l’interroger.

Pas de mandat, je ne dis rien, aurait-elle déclaré au caporal Jonathan Simard, selon le rapport rédigé par ce dernier.

Elle m'a répondu qu'elle avait l'impression que je tentais de la piéger, se plaint l’enquêteur.

Selon le caporal Simard, la Dre Paquet serait, de plus, inquiète car Dr Ngola est peut-être en danger et elle craint pour [sa] sécurité ainsi que celle de sa fille. Elle aurait dit que peut-être la police devrait protéger Dr Ngola, car le public est très fâché de la situation.

Le PDG de Vitalité porte plainte

C’est à Gilles Lanteigne, à l’époque président-directeur général du Réseau de santé Vitalité, que reviendra la tâche de formuler une plainte contre Jean Robert Ngola.

Un homme devant un mur de briques grises.

Gilles Lanteigne, président-directeur général du Réseau de santé Vitalité, en 2019

Photo : Radio-Canada

Les fonctionnaires se mettent à l'œuvre, jusqu'au plus haut échelon de l'administration publique.

Andrew Easton, du ministère de la Justice et de la Sécurité publique au Nouveau-Brunswick, écrit à Gilles Lanteigne le 29 mai : Les services de police ont besoin d'une plainte avant qu'elle puisse commencer une enquête. Comme vous avez une connaissance personnelle de la question qui touche notre système de soins de santé, vous souhaiterez peut-être conseiller les membres [de la] GRC.

Gilles Lanteigne, le président du Réseau de santé Vitalité, va déposer une plainte à ce sujet, écrit Jacques Babin, le directeur exécutif du ministère de la Sécurité publique du Nouveau-Brunswick, au caporal Jonathan Simard, de la GRC.

Le 30 mai, le gendarme Martin Primeau reçoit un courriel de M. Lanteigne [...] Il demande officiellement qu'une enquête soit amorcé [sic] par la GRC pour les comportements du Dr Ngola dans l'histoire du Corona Virus [sic].

La plainte nécessaire au déclenchement d’une enquête criminelle de la GRC sur les actions du Dr Jean Robert Ngola est déposée le 30 mai, trois jours après la conférence de presse dans laquelle le premier ministre Blaine Higgs s’en prenait à un médecin de Campbellton et affirmait qu'une enquête devait avoir lieu.

De l'acharnement , croit un politologue

Le professeur de sciences politiques à l'École des hautes études publiques de l'Université de Moncton Roger Ouellette décrit cette situation comme de l'interférence de la part du premier ministre.

Le politologue Roger Ouellette (archives).

Le politologue Roger Ouellette (archives)

Photo : Radio-Canada / Patrick Lacelle

On voit ici une espèce d'instrumentalisation à la fois de la GRC et de Gilles Lanteigne, parce qu'il faut quelqu'un qui porte une plainte, et l'instrumentalisation d'autres fonctionnaires. Tout ça est de mauvais augure. Je n'ai jamais vu ça où il y avait une interférence aussi directe du premier ministre Higgs, dit-il.

Selon Roger Ouellette, il s'agit d'un acharnement politique directement commandé par le premier ministre lui-même.

Toujours aucune accusation criminelle

Accusé d’avoir enfreint la Loi sur les mesures d’urgence du Nouveau-Brunswick en ne s’isolant pas à son retour du Québec, Jean Robert Ngola a plaidé non coupable et un procès doit débuter le 15 juin. Pour cette infraction non criminelle, il risque une amende de 240 $ à 1200 $.

Jean Robert Ngola s’est toujours défendu d’avoir été le patient zéro de l’éclosion de mai et juin 2020 dans le Restigouche. Le doute subsiste quant à sa responsabilité.

D’ailleurs, 10 mois après les événements, aucune accusation criminelle n’a été déposée contre lui.

Le Dr Jean Robert Ngola pratique désormais la médecine en Mauricie, au Québec.

Le bureau du premier ministre, le Réseau de santé Vitalité et la Gendarmerie royale du Canada ont décliné nos demandes d'entrevue, préférant s'abstenir étant donné que cette affaire est devant les tribunaux.

D’après le reportage de Nicolas Steinbach

Commentaires fermés

L’espace commentaires est fermé. Considérant la nature sensible ou légale de certains contenus, nous nous réservons le droit de désactiver les commentaires. Vous pouvez consulter nos conditions d’utilisation.