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Une enquête sur les allégations de viol visant le vice-amiral Haydn Edmundson

Le vice-amiral Haydn Edmundson, photographié de près.

Selon les sources de CBC News, les plaintes visant le vice-amiral Haydn Edmundson remontent à 1997.

Photo : La Presse canadienne / Justin Tang

Radio-Canada

Le vice-amiral et responsable des ressources humaines des Forces armées canadiennes, Haydn Edmundson, est en congé pour une durée indéterminée alors qu’il fait l’objet d’une enquête criminelle sur des allégations de viol remontant aux années 1990.

Un texte d'Ashley Burke et Kristen Everson

Le Service national des enquêtes des Forces armées canadiennes a ouvert une enquête sur le haut commandant militaire après que CBC a informé le ministère de la Défense nationale que le réseau anglais de Radio-Canada était sur le point de publier un article contenant des propos de la femme concernée.

Les allégations contre le commandant sont les plus graves à avoir été formulées à ce jour contre un haut dirigeant des Forces armées.

Stéphanie Viau avait 19 ans la première fois que Haydn Edmundson lui aurait exposé ses parties génitales alors qu’ils étaient tous les deux à bord d’un navire déployé dans l’océan Pacifique.

Elle dit avoir crié et avoir tout de suite dit à Haydn Edmundson qu’il s’agissait-là d’un comportement inacceptable, mais le haut gradé des Forces armées canadiennes aurait poursuivi ses inconduites. Quelques jours plus tard, alors que le navire était amarré à Pearl Harbour, en novembre 1991, il l'aurait forcée à avoir une relation sexuelle non consensuelle.

Il ne voulait pas me laisser partir, a affirmé Mme Viau en entrevue à CBC.

Je ne peux pas dire que c’était une situation violente, mais il m’a en quelque sorte poussée contre le mur et il a commencé à me déshabiller, a-t-elle poursuivi. Puis, il m’a retournée et il m’a violée. Il n’y a pas d’autre façon de le dire… Mon corps s’est figé, je ne savais pas quoi faire, j’étais terrifiée.

Stéphanie Viau n’avait pas signalé l’agression dont elle dit avoir été victime à l’époque. Elle dit avoir eu peur de parler contre le troisième officier du navire au chapitre des grades.

Aujourd’hui, elle dénonce une culture du silence omniprésente à propos des inconduites sexuelles dans l’armée. Elle évoque également un manque de soutien de la part de la chaîne de commandement et la crainte de représailles professionnelles si elle parlait.

Elle souhaite maintenant partager son histoire pour s’en libérer et pour en guérir, mais aussi parce qu’elle veut que des accusations soient portées et qu’une enquête indépendante ait lieu.

Le vice-amiral Edmundson nie les allégations

Le vice-amiral Edmundson parlant derrière un micro et un lutrin.

Si Haydn Edmundson a nié catégoriquement avoir eu des relations sexuelles non consensuelles avec qui que ce soit, le ministère de la Défense nationale a déclaré plus tôt mercredi avoir transmis le dossier à la police militaire.

Les Forces armées canadiennes sont très troublées par ces allégations et, par-dessus tout, sont préoccupées par le bien-être de la victime qui porte ce fardeau depuis 30 ans, a écrit le ministère dans un communiqué.

Mardi après-midi, CBC a demandé à M. Edmundson de répondre à une liste détaillée en 12 points concernant les allégations, ainsi que le lieu et le moment où les agressions auraient eu lieu. Ce à quoi il a répondu ne pas avoir suffisamment de détails ni le temps nécessaire pour répondre aux allégations de manière détaillée.

Un problème systémique

Stéphanie Viau n’est pas la seule qui dit avoir été la cible de comportements inappropriés de la part de Haydn Edmundson. De telles allégations concernant ce dernier avaient déjà été rapportées par CBC plus tôt au mois de mars. Des allégations qui, semble-t-il, n’avaient pas encore affecté sa carrière.

À la fin des années 1990, une enquête militaire sur des allégations de commentaires sexuels non désirés, de comportement prédateur et de relations inappropriées avec des subordonnées sous sa chaîne de commandement n'avait conclu à aucun acte répréhensible.

Des sources avaient toutefois qualifié l’enquête d'imparfaite, car tous les témoins et plaignants n’avaient pas été interrogés.

Megan MacKenzie, qui est titulaire de la chaire de recherche Simons en droit international et en sécurité humaine à l’Université Simon Fraser, considère que le cas de Haydn Edmundson démontre que l’armée n’a pas de politique de tolérance zéro en matière d’agression sexuelle.

Selon elle, M. Edmundson aurait dû être retiré de ses fonctions jusqu’à ce que les allégations soient correctement examinées et évaluées.

C’est juste un signe de la nature systémique de ce problème.

Une citation de :Megan Mackenzie, titulaire de la chaire de recherche Simons en droit international et en sécurité humaine à l’Université Simon Fraser

Elle considère également que le manque de sanctions entourant ces déclarations affaiblit l’affirmation selon laquelle le problème est pris au sérieux.

Le ministre de la Défense nationale, Harjit Sajjan, qui dit avoir été mis au courant des allégations visant M. Edmundson, a quant a lui affirmé que l’officier Wayne Eyre, qui occupe le poste de chef intérimaire de l’état-major de la Défense depuis le 24 février dernier, a traité l’affaire directement en coopération avec la police militaire et le personnel militaire.

Il a également confirmé que Haydn Edmundson est en congé et qu’il n’occupe pas présentement son poste de commandant général du personnel militaire.

Harjit Sajjan a aussi déclaré qu'un soutien est offert à Stéphanie Viau, qui comprend l’aide à l’obtention de l’enquête policière appropriée.

Une demande de recours collectif

L’année dernière, Stéphanie Viau avait déjà nommé Haydn Edmundson dans sa demande d'inscription au recours collectif relatif à l’inconduite sexuelle dans les Forces armées canadiennes et au ministère de la Défense nationale, selon des documents consultés par CBC.

Dans cette réclamation, elle affirme avoir été agressée sexuellement par deux autres supérieurs au cours de ses deux premières années dans l'armée, avant l’événement allégué impliquant M. Edmundson.

Dans sa demande de recours collectif qui est actuellement à l’étude, Mme Viau avait décrit une culture sous-jacente de misogynie à bord du NCSM Provider au début des années 1990. Elle y décrivait des collègues masculins qui montraient des vidéos pornographiques dans le salon du navire, des hommes qui la surprenaient pendant qu'elle prenait sa douche et d'autres qui faisaient fréquemment des commentaires sexuels non désirés sur son apparence.

Selon elle, lorsque le navire était en mer lors d’un exercice appelé NZAUS SOPLOY, du 4 septembre au 20 novembre 1991, Haydn Edmundson aurait commencé à dormir nu et à lui exposer de plus en plus son corps. Mme Viau croit également que ce dernier faisait semblant de dormir pour qu'elle ait à passer plus de temps à essayer de le réveiller.

La dernière fois qu’il a fait ça, je suis allée le réveiller et il était sur le dos, complètement nu, a déclaré Stéphanie Viau. J’ai allumé les lumières et j’ai commencé à crier : "Je ne peux plus supporter ça. Je ne peux pas croire que c’est ce que je dois faire pour travailler. Je veux dire, c’est inacceptable", a-t-elle ajouté.

Quelques jours plus tard, tandis que le navire était amarré à Hawaï, elle a raconté être allée chercher les lunettes d’un autre militaire à l'avant du navire pour qu’ils puissent aller à la plage de Waikiki. Selon elle, Haydn Edmundson l’aurait alors vue et aurait demandé de lui parler dans sa cabine. Alors qu’elle croyait qu’il s’excuserait pour s’être exposé devant elle, il l’aurait plutôt pénétrée contre ma volonté, raconte-t-elle dans sa demande d'inscription au recours collectif.

Une source interviewée par CBC a confirmé que Mme Viau était introuvable au moment de l’agression présumée.

Je me souviens d’être allée la chercher et de l’avoir appelée par son nom, a déclaré la femme, qui a demandé à ne pas être nommée parce qu’elle craint que cela nuise à sa carrière.

Mme Viau a également raconté que pendant l'agression sexuelle qu'elle dit avoir subie aux mains de Haydn Edmundson, elle avait essayé de rappeler son amie, mais que M. Edmundson aurait mis sa main sur sa bouche.

Stéphanie Viau a ensuite déclaré avoir été réprimandée plus tard par la chaîne de commandement et avoir reçu un avertissement à son dossier pour avoir parlé français plutôt qu’anglais à bord du navire. Selon elle, on lui a demandé de se comporter de façon irréprochable pendant les six mois suivants et on l'a avertie qu'elle risquait d’être renvoyée des Forces canadiennes.

Deux autres militaires soutiennent les allégations

Haydn Edmundson n’est qu’un des militaires nommés dans la plainte en recours collectif de 10 pages de Stéphanie Viau. Le document contient une série d’allégations d’agressions sexuelles allant de commentaires inappropriés à l’obligation de poser en maillot de bain sur scène, en passant par des rapports sexuels non consensuels avec des supérieurs pendant sa carrière qui a duré de 1989 à 1997.

Mme Viau allègue qu’à son réveil, un caporal-chef l’aurait agressée sexuellement dans sa cabine de caserne en février 1990, pendant un entraînement à la base de Saint-Jean, au Québec. Elle allègue également que son superviseur direct au sein de la police militaire l’aurait violée au champ de tir militaire Connaught, à Ottawa, alors qu'elle y était en service temporaire à l’été 1990.

Le 23 novembre 2020, le programme des Anciens Combattants du Canada a approuvé sa demande de prestation d’invalidité pour un syndrome de stress post-traumatique, selon des documents gouvernementaux consultés par CBC News.

CBC a également examiné les antécédents professionnels de Mme Viau, son dossier personnel et son certificat de service, qui confirment tous sa chronologie des événements.

Une copie d’un carnet de croisière de NZAUS SOPLOY, qui a été consultée par CBC, contient également une série de photos confirmant la présence de Stéphanie Viau et de Haydn Edmundson sur ce navire pendant la période en question.

CBC a aussi interviewé deux personnes qui ont servi avec Stéphanie Viau et qui ont corroboré une grande partie de son histoire.

Les deux personnes ont déclaré à CBC qu’elles avaient été agressées sexuellement pendant leur séjour dans l’armée. L’une d’elles a dit qu'elle ne l'avait pas signalé en raison de la culture dominante dans les Forces canadiennes à l’époque. Elle a également déclaré que son agresseur présumé aurait répandu des rumeurs qui ont conduit d'autres personnes à se moquer d'elle et à l’humilier publiquement.

Stéphanie Viau, qui souhaite voir Haydn Edmundson être accusé d’agression sexuelle, demande aujourd’hui à Justin Trudeau d’ordonner la tenue d’une enquête indépendante.

Selon Michel Drapeau, colonel à la retraite et expert en droit militaire, il n’y a pas de limite de temps pour signaler une agression sexuelle, ajoutant qu’une victime peut se manifester et signaler le crime des décennies après qu’il s'est produit.

Il incomberait donc aux militaires d’enquêter, a-t-il dit, puisque l’incident se serait produit à bord d’un navire militaire.

Cependant, Stéphanie Viau veut une enquête indépendante parce qu’elle ne fait pas confiance à l’armée pour enquêter correctement et poursuivre son dossier.

Un système mal équipé

L’émission The Fifth Estate de CBC rapportait ce mois-ci qu’un ancien enquêteur de la police militaire avait déclaré que le système judiciaire de l’armée était mal équipé pour traiter de tels crimes. L’ex-enquêteur dit avoir eu affaire à des commandants qui s’ingéraient dans les affaires d’agression sexuelle et à des procureurs qui hésitaient à porter des accusations.

Les statistiques de 2014 à 2017 montrent que les taux de condamnation pour agression sexuelle dans l’armée étaient bien inférieurs à ceux du système judiciaire civil.

Stéphanie Viau appelle le premier ministre Trudeau à changer cela. Afin qu’il soit possible pour des personnes comme moi de divulguer et aussi de demander justice, a-t-elle ajouté.

Je veux que justice soit faite pour moi, mais je veux aussi la justice pour les autres, résume-t-elle.

Le bureau du premier ministre n’a pas fait de commentaires spécifiques sur cette affaire. Il a toutefois indiqué que Justin Trudeau avait déclaré qu’il était important pour les militaires de bénéficier d’un environnement de travail sûr et de disposer des ressources et du soutien nécessaires pour faire part de toute préoccupation ou allégation.

Comme l’ont dit le premier ministre et le ministre Sajjan, nous continuerons à prendre des mesures pour nous assurer non seulement que nous offrons ce soutien aux personnes qui se présentent, mais aussi que nous mettons en place des mécanismes indépendants pour mettre fin une fois pour toutes à ces allégations profondément troublantes et à ce comportement, a écrit un porte-parole du cabinet du premier ministre.

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