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Dépression : une psychiatre se bat pour offrir un traitement prometteur en Estrie

La psychiatre est dehors juste devant l'hôpital de Granby,

La psychiatre Nancy Bédard se bat depuis huit mois pour ouvrir une clinique de kétamine en Estrie qui permettrait d'offrir un traitement prometteur à certains patients souffrant de dépression majeure.

Photo : Radio-Canada / Marion Bérubé

« Je me dis que j’ai vraiment fait tout ce que j’ai pu ». La Dre Nancy Bédard est à bout de ressources. La psychiatre de Granby se bat depuis des mois pour ouvrir une clinique de kétamine en Estrie, mais sans succès. Ce traitement récent a fait ses preuves, là où les antidépresseurs échouent. Mais par manque de personnel et de locaux, le CIUSSS tarde à offrir le médicament.

L'histoire commence à l'été 2020, alors que la Dre Bédard traite une patiente qui souffre d’une dépression majeure. Cette dernière fait partie du tiers des patients pour qui les antidépresseurs ne donnent pas le résultat escompté.

Cette patiente-là a eu plusieurs antidépresseurs. Pas juste deux, elle en a eu au moins une dizaine, révèle la médecin. Au niveau pharmacologique, on avait à peu près tout essayé pour elle.

La psychiatre tente une nouvelle approche : la kétamine. À fortes doses, la substance a des propriétés psychédéliques, mais lorsqu'on l'administre à petites doses, en perfusion, elle permet d'avoir une action sur des neurotransmetteurs pour soigner certaines formes de dépression.

On est habitué de travailler avec des antidépresseurs qui vont jouer sur la sérotonine, la dopamine, la norépinéphrine, explique Nancy Bédard. [La kétamine] va chercher d’autres neurotransmetteurs. Donc, il y a des patients qui ne répondent pas aux traitements habituels, et qui vont avoir une réponse avec ça.

Une patiente, étendue sur une chaise, reçoit une perfusion de kétamine.

En perfusion, la kétamine peut avoir des effets positifs sur les personnes souffrant de dépression.

Photo :  courtoisie

La kétamine est utilisée comme anesthésiant lors d'interventions chirurgicales depuis plus de 50 ans. Ce n'est que récemment que des recherches ont démontré que le médicament agit rapidement pour réduire les symptômes dépressifs.

Un traitement prometteur

À Montréal, le psychiatre du CHUM Paul Lespérance traite des patients dépressifs à la kétamine depuis deux ans. Il a lui-même été surpris de son efficacité. Ça peut diminuer les symptômes dépressifs à l’intérieur de 24 heures, mentionne-t-il. 

Par contre, il admet qu’on en sait encore peu sur ses effets à long terme. Il y a quand même pas mal de données qui montrent que c’est sécuritaire, mais on peut avoir une augmentation de la pression artérielle, et il peut y avoir des difficultés respiratoires pendant le traitement.

C’est un traitement assez impressionnant quand on voit son effet, et surtout, sa rapidité. Je dois dire que moi-même, j’étais plus ou moins sûr que ça serait d’une telle efficacité pour les patients hyper réfractaires qu’on nous réfère, mais j’ai eu des surprises.

Une citation de :Dr Paul Lespérance, psychiatre, Centre hospitalier de l'Université de Montréal

La Dre Nancy Bédard constate quant à elle un changement majeur chez sa patiente, quelques semaines à peine après avoir commencé le traitement à la kétamine. 

Souvent, son conjoint me dit qu’elle n’est pas du tout la même par rapport à ce qu’elle était quand elle était en dépression. Il retrouve la femme qu’il connaît. La joie de vivre, le sens de l’humour, le goût de faire des choses, se réjouit-elle.

La spécialiste soutient que d'autres patients pourraient répondre positivement à la kétamine. Selon elle, au moins une quinzaine de personnes réfractaires aux autres traitements pourraient bénéficier du médicament dans la région.

J’ai des collègues qui ont aussi des patients réfractaires, qui veulent commencer le traitement. On nous refuse le droit de commencer sous prétexte qu’on n’a pas d’endroit où le donner, et qu’on n’a pas le personnel infirmier suffisant pour partir des cliniques de kétamine, soutient la psychiatre.

Plusieurs étapes à franchir

Le CIUSSS de l’Estrie - CHUS n’a pas voulu accorder d’entrevue sur le sujet. L’établissement indique par courriel que des travaux sont toujours en cours relativement à l'offre de services en lien avec la kétamine.

Les étapes suivent leur cours normalement et nous souhaitons pouvoir offrir rapidement ce médicament, et ce, dès que les modalités pour son administration seront bien définies.

Une citation de :Courriel du CIUSSS de l'Estrie - CHUS

Le réseau de la santé pense être en mesure d’offrir le traitement, qui nécessite la supervision d'infirmières, seulement à l’automne prochain. Une éternité pour Nancy Bédard, qui s’inquiète pour ses patients.

Je ne veux pas attendre à l’automne, je veux pouvoir offrir maintenant les traitements de kétamine à mes patients qui en ont besoin. De mars à octobre, ça fait huit mois. Huit mois à souffrir quand tu es déprimé, et que tu as des idées suicidaires. C’est inhumain, c’est inacceptable, se désole-t-elle.

Quand les gens prennent des décisions comme ça, c’est parce qu’ils ne voient pas les patients qui souffrent. Nous, on les voit.

Une citation de :Dre Nancy Bédard, psychiatre à l'Hôpital de Granby

La psychiatre s’est également tournée vers le cabinet du ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, pour obtenir de l’aide. Ses attachés m’ont répondu qu’ils allaient faire ce qu’ils peuvent, mais ça n’avance pas. La médecin a épuisé toutes ses ressources. Elle cite en exemple la toile Le Cri, d’Edvard Munch, pour illustrer son état d’esprit.

une peinture expressionniste où une figure humanoïde a une expression horrifiée

« Le Cri », de l'artiste norvégien Edvard Munch (1893)

Photo : EM

Quand tu arrives au bout de tes moyens avec un patient, tu sais que tu vas le voir et que tu ne sais plus quoi faire pour le soulager, tu as beau en parler avec des collègues, aller chercher d’autres idées, tu ne sais plus quoi faire. Tu as toi-même un sentiment d’impuissance. Cette image-là, Le Cri de Munch, me revient.

Des fois oui, il y a de la colère par rapport aux gens qui prennent la décision de mettre [le traitement] sur la glace. Je me dis : ''s’ils voyaient ce que je vois dans mon bureau, s’ils ressentaient comment je me sens quand je suis face à un patient que je n’arrive pas à aider’’, il me semble que leurs décisions ne seraient pas les mêmes, renchérit-elle.

Selon elle, une clinique de kétamine lui permettrait également de se libérer pour pouvoir traiter plus de patients. 

Quand on a un patient qu’il faut voir régulièrement parce qu’il est en dépression réfractaire, si on le traite avec [la kétamine] et que ça marche, ce patient-là nous demande moins de temps. On peut être libéré pour s’occuper d’autres patients.  

Nancy Bédard espère tout de même être bientôt porteuse de bonnes nouvelles auprès de ses patients aux prises avec des idées noires.

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