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L’ONG canadienne qui n’aimait pas la contraception

Développement et Paix reçoit des millions d’un gouvernement dit « féministe » à Ottawa. Or l’ONG canadienne a coupé les vivres à des partenaires à l’étranger qui s’étaient ouvertement prononcés en faveur de la contraception ou de l’avortement.

Une croix au sommet du clocher d’une église catholique à Montréal.

Une croix au sommet du clocher d’une église catholique à Montréal.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Masturbation, homosexualité, identité de genre. Mais surtout, surtout : contraception et avortement.

Des enquêteurs ont passé trois ans à analyser une soixantaine de sites Internet et de réseaux sociaux à la recherche de ces mots synonymes de péché, de scandale, pour la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC), qui ne pouvait plus tolérer que Développement et Paix, une ONG créée à la fin des années 60 par l’Église catholique, finance des ONG à l’étranger qui puissent notamment appuyer, de près ou de loin, l’accès à des avortements sécuritaires, à la pilule contraceptive ou à la pilule du lendemain.

Il faut comprendre que D&P n’a pas de coopérants, mais finance des projets d’ONG locales qui travaillent sur le terrain dans des pays pauvres ou en guerre, explique Robert* (nom fictif), un ex-employé de Développement et Paix qui a quitté l’ONG l’année dernière.

Développement et Paix, D&P pour les intimes, est un gros joueur dans le monde de l’aide internationale canadienne. Le gouvernement d’Ottawa lui a versé près de 40 millions de dollars en subventions entre 2017 et 2019. Ce même gouvernement qui mettait en place en 2017 une politique d’aide internationale dite féministe et qui, selon le site Internet d’Affaires mondiales, met de l’avant l’engagement du Canada à améliorer la santé sexuelle des femmes, notamment en matière d’accès à la contraception et à des avortements sécuritaires.

En 2018-2019, près de trois millions de femmes ont eu accès à de la planification familiale, à des moyens contraceptifs modernes ou à des avortements sécuritaires grâce à l’intervention canadienne, rapportait la journaliste Laura-Julie Perreault dans un article de La Presse, publié en février 2020, sur la politique féministe du Canada.

Or, à cette même période, D&P et la CECC se sont lancés dans l’examen de la morale de leurs partenaires en matière de sexualité, de contraception et d’avortement sécuritaire.

Cette revue des partenaires était un exercice interne entre Développement et Paix et la CECC, nous a écrit Romain Duguay, directeur général adjoint de Développement et Paix.

Les évêques voulaient avoir l’assurance que le travail des organismes respecte l’enseignement moral et social de l’Église.

Une citation de :Romain Duguay, directeur général adjoint de Développement et Paix

En février dernier, un communiqué officiel publié par la Conférence des évêques catholiques du Canada et Développement et Paix annonce les résultats de cet examen. Sur les 205 partenaires de D&P, 63 ONG ont été scrutées, 24 ne recevront plus d’aide financière et 19 ententes partenariales arrivant à échéance ne seront pas renouvelées.

En examinant les partenaires, le sous-comité conjoint a axé ses travaux autour de plusieurs questions, notamment celle de savoir si ces organismes prônaient quoi que ce soit de contraire à l’enseignement moral ou social catholique, expliquait le communiqué, avant d’annoncer les décisions qui en découlent.

Depuis une dizaine d'années, les éléments les plus réactionnaires de l’Église catholique essaient d’imposer leurs points de vue de droite pour que D&P cesse de financer des organisations progressistes ou féministes. Leur obsession a toujours été l’avortement, explique Robert en soupirant. C’est ce camp réactionnaire qui a gagné!

les deux hommes sont souriants.

Philippe Vaillancourt et Francois Gloutnay

Photo : Radio-Canada / Présence/Daniel Roussel

Le scoop de l’agence de presse Présence Info

En avril 2018, alors même que le gouvernement Trudeau appuie sur la pédale de l’accélérateur pour sa politique féministe d’aide internationale, l’évêque d’Edmonton, Richard Smith, publie un communiqué. Il annonce son intention de retenir les dons de charité de ses ouailles destinés à Développement et Paix, tant et aussi longtemps que tous les organismes à qui ils sont destinés n’auront pas subi un examen qui démontre un respect total de la sainteté de la vie humaine.

À l’occasion du carême, les églises de partout au Canada organisent des collectes de fonds et, selon ses principes de gouvernances, Développement et Paix doit rendre des comptes à la Conférence des évêques catholiques du Canada. Quatre évêques siègent, depuis novembre 2020, au conseil d’administration.

Le journaliste François Gloutnay, de l’Agence spécialisée en informations religieuses Présence Info, raconte que cette missive officielle de l'évêque d’Edmonton attire son attention sur ce qui se passe chez D&P. Depuis, Présence Info n’a pas cessé de s'intéresser à l’affaire, explique M. Gloutnay.

Au début du mois de mars 2021, une source a fait passer aux journalistes de l’agence de presse le document qui devait demeurer confidentiel, le fameux rapport d’examen menant à la purge.

Ce rapport ne s'intéressait pas aux projets financés ou à la gouvernance des partenaires, mais exclusivement aux questions liées à la sexualité, affirme Philippe Vaillancourt, rédacteur en chef du service de presse.

Voici un extrait de son article intitulé Santé sexuelle des femmes et peur du scandale, Développement et Paix : voici pourquoi les partenaires ont été rejetés, publié le 3 mars dernier.

Pour tous les partenaires, le processus de mise en accusation est le même : on a parcouru leurs sites Internet pour y chercher certains termes précis se rapportant à la sexualité. [...] La pratique montre que les partenaires étaient dès lors présumés coupables et que le fardeau de justifier la présence de ces références leur incombait.

Radio-Canada a aussi pu consulter des extraits de ce fameux rapport d’examen. Pour protéger ces ONG qui travaillent dans des pays où il peut être dangereux d’aider les femmes, nous avons décidé de taire les noms des pays dans lesquels elles œuvrent et leurs champs d’action.

Dans un pays miné par des conflits, l’examen rapporte que l’un de ses dirigeants a participé à la rédaction d’un document réclamant au gouvernement de son pays un accès plus large à la contraception et à des services de santé reproductive adéquats. L’organisme ne pratique ni de près ni de loin des avortements. Mais le sort en est jeté.

Étant donné l’appui explicite du partenaire à la légalisation de l’avortement et l’offre plus large de contraception dans son pays [...] Il est recommandé de ne pas continuer le partenariat.

Une citation de :Extrait du rapport

Voici le genre d’information qu’on y rapporte aussi : Le partenaire a préparé et publié en 2018 un document d’éducation sexuelle qui suggère l’assouplissement de la législation sur l’avortement, encourage l’usage de contraceptifs et la masturbation et présuppose des idées postmodernes de genre.

Le rapport rapporte des faits qui relèvent souvent de l’anecdote. Par exemple, on note des activités extérieures suspectes chez les dirigeants d’une ONG qui ne pratique, elle non plus, ni de près ni de loin des avortements. Deux représentants du partenaire ont assisté, en 2014, à une conférence sur le droit reproductif, écrivent les examinateurs de D&P et de la Conférence des évêques catholiques du Canada.

On rapporte qu’un des dirigeants d’un autre partenaire participe activement à une organisation qui encourage l’utilisation de contraceptifs parmi les jeunes [...] Il est probable que le maintien du partenariat dans ces conditions causerait du scandale. Dans un autre pays, un partenaire a rapporté (publiquement) qu’il était en faveur de la planification des naissances comme droit, peut-on y lire.

Et dans un autre cas, l’examen mentionne des rumeurs selon lesquelles un organisme qui aide des femmes pauvres posséderait, sous ses locaux, un tunnel menant à une clinique soupçonnée de fournir des avortements et moyens de contraceptions.

Le rapport de Développement et Paix recommande donc de cesser de financer l’organisation, car la poursuite du financement causerait un scandale et minerait la crédibilité de Développement et Paix et des évêques du Canada.

Nous avons demandé à une collègue de Radio-Canada née dans le pays d’une des organisations ayant fait l’objet d’une enquête de passer un coup de fil à sa dirigeante. Au téléphone, Madeleine* (nom fictif) raconte qu’un membre de la direction de D&P l’a menacée de lui retirer son financement parce qu'elle a appuyé publiquement l’accès à des avortements sécuritaires pour les victimes de viol. Le viol est un fléau chez nous, a-t-elle raconté à notre collègue.

La communauté a été fondée par Marie Gérin-Lajoie en 1923.

Sœur Gisèle Turcot, supérieure générale des Sœurs du Bon-Conseil de Montréal.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Des catholiques dénoncent la CECC et D&P

Les révélations de Présence Info ont fait bondir certains catholiques. Le 18 mars dernier, l’agence de presse rapportait que La Conférence religieuse canadienne (CRC) presse aujourd'hui Développement et Paix de corroborer ou d’infirmer les informations divulguées.

Sœur Gisèle Turcot, supérieure générale des Sœurs du Bon-Conseil de Montréal, ne mâche pas ses mots. On assiste à une véritable dérive, on a détourné la mission de Développement et Paix.

À 81 ans, la religieuse, qui a consacré sa vie à la justice sociale, raconte que D&P a été fondé par des catholiques progressistes qui croyaient au développement des peuples et à la solidarité. La morale sexuelle a été définie dans l’Église principalement par des hommes et, comme femme, je trouve que cet exercice étroit traduit une incompréhension des conditions de vie concrètes des femmes. Or la morale de l'Église est faite pour les humains.

Je trouve inadmissible qu’une partie des catholiques monopolise D&P.

Une citation de :Sœur Gisèle Turcot, supérieure générale des Sœurs du Bon-Conseil de Montréal

Sœur Gisèle en veut particulièrement aux évêques qui laissent, à son avis, la droite s’emparer d’une organisation fondée sur l’idée de justice sociale et l’en détourner. Sœur Gisèle se rattache à l’Évangile et aux enseignements du Christ, et le silence complice de certains évêques la choque. Je suis indignée que les évêques laissent faire. Ils sont en train de perdre de la crédibilité.

Le 22 mars dernier, Présence Info relaie, cette fois-ci, l'inquiétude des Jésuites qui dénoncent par la voie officielle le virage effectué par D&P et la Conférence des évêques catholiques du Canada.

Les Jésuites du Canada ont appris avec une profonde tristesse qu'une quarantaine de partenaires de Développement et Paix ne recevraient plus de financement de la part de cet organisme, peut-on lire dans le communiqué de cet ordre religieux signé par le père Erik Oland, supérieur provincial des Jésuites du Canada.

Le père Erik Oland dirige l'ordre des Jésuites au Canada.

Le père Erik Oland, de l'ordre des Jésuites au Canada.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

À 62 ans, le père Oland est Jésuite depuis 27 ans et a été très influencé par Vatican II. Chez les Jésuites, nous croyons à une meilleure justice sociale entre les peuples. Il est de notre devoir dans les pays riches de prendre soin des pays pauvres! Et notre tristesse vient du fait que des innocents vont souffrir de la décision de D&P.

Le père Oland, me dit qu’en cette semaine sainte, il réfléchit beaucoup à la souffrance de Jésus et à la souffrance des gens. Soulager la souffrance, aider les pauvres, c’est la base de notre religion!, rappelle-t-il. Il ajoute que l’examen des organismes mené par D&P et la CECC traduit une façon de penser très étroite.

L’homme d’Église, qui se définit comme féministe, dénonce d’ailleurs le patriarcat de l’Église qui s’exprime à travers la purge de D&P au nom de la doctrine. La morale catholique n’est pas uniquement une histoire de sexe, dit-il en riant.

La morale, c’est le bien-être des personnes, c’est l’égalité, c’est le souci pour les plus pauvres du monde, pas sur la façon dont les femmes disposent de leur corps.

Une citation de :Le père Oland

Les évêques et le gouvernement féministe d’Ottawa

Richard Gagnon, archevêque de Winnipeg, est le président de la Conférence des évêques catholiques du Canada. Mais à son bureau, une secrétaire nous apprend que ce sera un évêque du Québec qui répondra à nos questions. Monseigneur Pierre Goudreault, évêque de Sainte-Anne-de-la-Pocatière et membre du bureau de direction de la CECC, siège depuis novembre au Conseil d’administration de Développement et Paix.

Comment expliquer cette purge? lui a-t-on demandé. L’ecclésiastique tourne autour du pot pendant plusieurs minutes. Il nous parle des partenaires qui bénéficient toujours de l’aide de D&P, il évoque l’avenir, les projets en cours, dit que le processus d’examen a porté sur un ensemble de facteurs et non pas seulement sur la morale sexuelle.

Enfin, l’évêque finit par nous dire ceci : Toute organisation est libre d’avoir certains critères pour choisir ses partenaires. Le respect de la vie, ajoute-t-il, est une valeur importante pour l’Église catholique.

D&P s’est aussi débarrassé de ses employés progressistes qui les dérangeaient dans leur dessein d’assainissement obscurantiste, nous a dit Robert, l’ex-employé, qui se demande maintenant ce que le gouvernement canadien va faire dans la mesure où il fournit à l’ONG la moitié de son budget annuel.

On s’entend, le gouvernement canadien ne pouvait pas ne pas savoir.

Une citation de :Robert, un ex-employé de D&P

De son côté, Développement et Paix affirme continuer à travailler main dans la main avec Ottawa dans la mise en place de sa politique féministe.

Cette revue des partenaires [...] n’a eu aucun impact sur les différents projets financés par AMC [Affaires mondiales Canada], nous a écrit la directrice des communications de D&P. Dans le cadre de sa Politique internationale féministe, AMC travaille avec un large spectre d’organisations canadiennes pour mettre en œuvre des projets à l’international, dont Développement et Paix, précise Kelly Di Domenico.

Nous avons demandé une entrevue à l’honorable Karina Gould, ministre du Développement international, pour savoir comment le gouvernement composait avec une ONG qui s’inscrit en porte-à-faux de sa politique féministe.

Mais en guise de réponse d’Ottawa, nous avons reçu par courrier électronique quelques phrases de Patricia Skinner, du service des relations avec les médias d’Affaires mondiales Canada. Les voici : Le Canada est conscient des développements récents à Développement et Paix; Le Ministère a pour mandat de mettre en œuvre la Politique d’aide internationale féministe du Canada; il a mis en place des outils [...] pour évaluer et sélectionner les organisations qui recevront du financement dans le cadre de la mise en œuvre de projets de développement.

Comme les Saintes Écritures, ces propos laissent place à l’interprétation.

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