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Une plante nommée kratom fait une première victime au Québec

La mort de Victor Hacala, un Montréalais de 27 ans, serait directement reliée à la consommation de kratom en tisane. La vente de cette plante disponible notamment sur le web n’est pas autorisée au pays.

Portrait en noir et blanc de Victor Hacala.

Victor Hacala consommait du kratom.

Photo : Famille Louise Thibault

« C'était un vendredi soir. J'étais ici à la maison, en train de souper avec mon conjoint », se rappelle Louise Thibault.

Le 7 décembre 2018, Louise Thibault reçoit un appel de sa fille, inquiète pour son frère qui ne répond pas à la porte. Elle accourt et trouve son fils inanimé, mort depuis quelques heures.

Louise Thibault remarque un pichet de jus vert presque vide à côté de son lit. Cette tisane verte, Louise Thibault l’a reconnue. Son fils ne pouvait plus s’en passer, il en avait toujours avec lui. Il était devenu dépendant.

Je me suis dit que ça doit être sa tisane, son thé, [...] c'était le choc, vraiment, il est mort en buvant de la tisane, en se croyant à l'abri.

Une citation de :Louise Thibault

Le kratom : un piège

Tisane de kratom.

Une tisane de kratom peut entraîner une dépendance.

Photo : Radio-Canada

Le kratom est un arbre qui pousse en Asie du Sud-Est. Ses feuilles contiennent des substances psychoactives et sont utilisées en médecine traditionnelle ou en automédication.

Par exemple, des travailleurs chiquent des feuilles de kratom pour se soulager de douleurs et de la fatigue après de longues journées de travail.

C'est une plante qui a des propriétés psychotropes, donc qui peut modifier l'état d'esprit, explique Marie-Ève Morin, médecin généraliste, qui traite des patients qui souffrent de dépendance.

Il y a des gens, que j'ai vus arriver dans mon bureau, me dire : "docteure Morin je suis pris sur l'héroïne, j'aimerais m'en sortir avec le kratom. On peut faire un traitement de substitution avec le kratom".

Une citation de :Marie-Ève Morin

Le kratom n’est pas considéré comme une drogue récréative. Ses promoteurs assurent qu’elle constitue une alternative aux opioïdes.

Victor Hacala n’était pas opiomane. Il aurait consommé du kratom quotidiennement comme remède à son anxiété et pour atténuer les symptômes du médicament qu’il prenait pour son trouble de déficit de l’attention.

J'imagine qu'il avait trouvé là une balance parfaite et croyait vraiment avoir trouvé la formule parfaite pour lui-même, ajoute sa mère.

Victor Hacala devant un écran d'ordinateur.

Victor Hacala étudiait dans une école de joaillerie.

Photo : Famille Louise Thibault

Victor Hacala était un artiste multidisciplinaire. Il avait trouvé sa passion à l’école de joaillerie où il étudiait depuis plus de 3 ans. En début de journée, à l’école, il prenait sa tisane, alors que d’autres préparaient leur café.

Personne autour de Victor, ni à l’école, ni ses amis, ni sa mère, pourtant médecin, ne s’est méfié de cette tisane.

Je lui proposais de la verveine. La camomille. Il disait : "non, non, maman… ça me rend calme. Ça m'apaise. Je vais bien".

Une citation de :Louise Thibault

Le piège du kratom, c’est que, comme les opioïdes, il peut entraîner une dépendance. C’est ce qui est arrivé à Victor Hacala.

Je ne l'ai jamais vu sans kratom dans les dernières années, il était toujours à proximité de ça. Il y en avait toujours près de lui, se souvient son ami Christophe Marois.

Le kratom : légal d’en consommer, interdit d’en vendre

Dans plusieurs pays d’Asie et d’Europe, le kratom est considéré comme une drogue, la consommation et la vente y sont interdites. Au Canada, le kratom n’est pas une drogue. C’est un produit naturel. Il est légal d’en consommer et d’en acheter. Mais il est interdit d’en vendre.

La docteure Marie-Ève Morin condamne la facilité avec laquelle on peut encore acheter du kratom.

Le kratom au Canada n'est pas vraiment réglementé en ce moment. Écoutez, vous allez sur des sites web, commandez ça, c'est livré chez vous par la poste sans contrôle, peu importe la qualité. [­­­...] On en vend en disant justement, ça va être bon pour votre trouble d'attention. C'est bon contre les douleurs, c'est bon contre la dépendance. C'est de la promotion pour un produit qu'on ne connaît pas.

Une citation de :Marie-Ève Morin

Le kratom est un produit naturel réglementé par Santé Canada (Nouvelle fenêtre). Depuis 2017, lors de visites de contrôle, l’agence canadienne a saisi du kratom dans huit magasins et un distributeur au pays.

En février dernier, Santé Canada a donné un avertissement au propriétaire de la boutique le Psychonaut, située sur le boulevard Saint-Laurent à Montréal, qu’il lui était interdit de vendre du kratom.

Lorsque notre collaborateur s’est présenté à la boutique pour en acheter, le vendeur lui a répondu qu’il ne pouvait pas lui en vendre pour l’instant. Il a pris ses coordonnées et a promis de l’aviser lorsqu’il le pourrait.

À peine 24 heures après notre visite en boutique, le propriétaire lui en a livré chez lui.

Joint au téléphone, le propriétaire du Psychonaut, André Levert, a reconnu les faits et s’est défendu en disant qu’il ignorait que le kratom était si dangereux et a promis de ne plus en vendre.

Le kratom fait des victimes

Victor Hacala est le premier décès documenté directement lié au kratom. Le coroner affirme dans son rapport que le kratom est la cause la plus probable de son décès.

On compte deux autres décès au Québec et au moins huit autres ailleurs au pays. Dans ces autres décès, le kratom était mélangé avec d’autres substances.

Aux États-Unis, les Centres de contrôle et de prévention des maladies (CDC) recensent une centaine de décès liés en partie au kratom.

Portrait de Victor Hacala.

Victor Hacala consommait régulièrement du kratom.

Photo : Famille Louise Thibault

Louise Thibault a accepté de parler du décès de son fils pour alerter la population face à cette tisane aux allures inoffensives qui entraîne une dépendance.

Je veux que les gens le sachent. Que les utilisateurs le sachent. Que les familles, l'entourage le sachent. [...] Tout le monde constatait qu'il y avait un problème avec cette tisane à cause de son intérêt grandissant pour en avoir toujours avec lui, indique Louise Thibault.

Si on avait su, se dit aujourd’hui Christophe Marois. Il y avait de l'information qui manquait sur les effets du kratom sur ce que ça pouvait faire.

L’Association américaine du kratom estime à près de 15 millions le nombre de consommateurs américains. Selon le département de l’Agriculture américain, 4800 tonnes de kratom sont importées chaque mois en provenance de l’Indonésie principalement.

Au Canada, il n’est pas possible d’obtenir de données statistiques semblables. Le kratom semble être moins populaire au pays comparativement aux États-Unis.

Des scientifiques croient au potentiel psychoactif de cette plante pour traiter, entre autres, des dépendances aux opioïdes et à d’autres substances.

Santé Canada y croit aussi. Des essais cliniques sont en cours en Ontario pour évaluer des dosages qui pourraient être sécuritaires. Des informations que l’on ignore pour l’instant.

Le reportage de Johanne Faucher et de Denis Roberge est diffusé à Enquête le jeudi à 21 h sur ICI Télé.

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