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Envoyée spéciale

Où est papa, où est maman? demandent des enfants ouïgours réfugiés en Turquie

Ils ont fui le Xinjiang pour se réfugier en Turquie. Des Ouïgours gardent espoir de retrouver leurs proches, dont la plupart seraient détenus dans des camps.

Des enfants assis à un pupitre.

En classe, des enfants ouïgours.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Les yeux rivés au tableau vert, les enfants récitent à l’unisson les 32 lettres de l’alphabet ouïgour et les déclinaisons phonétiques de chacune. Dans cette classe d’un quartier modeste d’Istanbul, ils ont tous en commun l’exil. Et la majorité d’entre eux partage aussi la perte d’un parent.

La plupart de nos enfants sont orphelins, 80 % n’ont plus leurs parents, ils sont morts ou en prison raconte une enseignante, Reyhan Gul. Si Dieu le veut, on va leur apprendre l’ouïgour, notre propre langue, vu qu’en Chine ils essaient de la faire disparaître.

L’institutrice au visage intégralement voilé vient, comme les enfants de sa classe, du Xinjiang. Ils sont issus de la minorité musulmane ouïgoure, la plus importante de la région du nord-ouest de la Chine.

Reyhan Gul habite Istanbul depuis plusieurs décennies, mais elle avait l’habitude de revenir souvent chez elle.

Je suis allée au pays il y a 11 ans. Je suis allée voir la fille de ma tante, Fatma. J’apprends qu’elle est tombée après avoir donné naissance. Je l’ai rejointe à l’hôpital et j’apprends qu’on lui a retiré l’utérus. Là-bas, on donne un médicament aux hommes pour les rendre stériles et on retire l’utérus ou on donne la pilule pour l’avortement aux femmes. Je l’ai vu de mes propres yeux il y a 11 ans. Quand j’ai posé des questions, on m’a jetée de l’hôpital. Ils ont trouvé des excuses et m’ont éjectée du pays.

Elle n’est plus jamais retournée en Chine. Elle a perdu tout contact avec toute sa famille. Elle raconte cette séparation forcée qui lui ronge l’existence entre des vagues successives de sanglots.

Reyhan Gul les mains sur son visage.

On ne peut pas leur parler. Quand on appelle, ça dit que c’est un mauvais numéro. On a essayé tellement de fois, à la fin on a arrêté. Aujourd’hui, nous n'avons aucune nouvelle d’à peu près 30 membres de notre famille. Pas de nouvelles depuis 11 ans.

Il ne lui reste plus que quelques photos aux coins usés dont la couleur est aussi délavée que ses souvenirs.

Reyhan Gul brandit une photo.

Reyhan Gul avec une photo d'un souvenir familial.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

La mémoire du jeune Abdul Malik est tout aussi floue.

Avant, on avait une maison, j’avais des amis, mais maintenant je ne me souviens plus de leur visage.

Abdul Malik a 11 ans. Il se retrouve seul en Turquie après une cavale qui l’a mené du Xinjiang à l’Égypte avec ses grands-parents puis ici, en banlieue d’Istanbul. Il est hébergé dans un pensionnat pour des enfants ouïgours en périphérie d’Istanbul. Il partage sa chambre avec trois autres garçons orphelins.

Abdul Malik câline un chat.

Abdul Malik a fui le Xinjiang avec ses grands-parents.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

C’est dur de s’occuper d’enfants qui n’ont pas de parents, d’essayer de combler les manques, raconte Abdul Rahman Taïmas, le directeur de l’établissement. S’ils n’ont pas d’argent, on peut leur en donner, des vêtements, de la nourriture, des livres, on peut, mais l’affection des parents, on ne peut pas. On essaie, mais c’est impossible. Parfois, nous avons vraiment des tout-petits qui nous demandent : "Où est papa, où est maman? Maman me manque".

Trop souvent, se désole le directeur, il doit leur annoncer de mauvaises nouvelles. Quand ils ne sont pas morts, leurs parents se retrouvent la plupart du temps en prison.

Portrait d'Abdul Rahman Taïmas.

C'est le sport qui a mis Abdul Rahman Taïmas dans l'embarras.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

C’est un lieu dont M. Taïmas a une connaissance intime. En plus de ses études religieuses, le directeur avait développé une passion pour la boxe.

On m’a dit : "Toi, c’est pour t’opposer à la Chine que tu fais du sport" et pour cette raison j’ai été mis en prison. J’ai été emprisonné pendant cinq ans. De 1994 à 1999. Après, chaque année, dès qu’il y avait une célébration religieuse, l’Aïd, le ramadan, ils me remettaient en prison. C’est pour cela qu'il m’est devenu impossible de rester. Sans arrêt on me demandait : "Où es-tu? Que fais-tu? Qui as-tu vu? Qui est venu chez toi?", ils m’ont sans arrêt suivi. Ma santé mentale était vraiment mise à mal.

Une citation de :Abdul Rahman Taïmas

Il n’avait que seize ans quand il a été écroué. De son séjour, il garde un souvenir douloureux et humiliant.

Les défenseurs des droits estiment que plus d'un million de Ouïgours et d'autres minorités musulmanes du Xinjiang sont ou ont été détenus dans des camps dans cette région du nord-ouest. Ils accusent la Chine d'avoir stérilisé de force des femmes et imposé des travaux forcés.

Dans un rapport publié plus tôt en mars, le groupe de réflexion américain Newlines Institute for Strategy and Policy affirme sans équivoque que les politiques du gouvernement chinois au Xinjiang constituent en droit international un génocide contre le peuple ouïgour. Ce rapport indépendant et rédigé par plus de 50 experts mondiaux des droits de la personne, des crimes de guerre et du droit international, accuse Pékin de violer toutes les dispositions de la Convention des Nations unies sur le génocide.

Une tour d'observation derrière une clôture avec des barbelés.

Des défenseurs des droits de la personne pensent que des membres de la minorité musulmane ouïgoure sont détenus dans des camps de rééducation en Chine comme celui-ci. La photo a été prise en mai 2019.

Photo : Getty Images / AFP / GREG BAKER

Pékin a toujours nié les allégations de violation des droits de la personne au Xinjiang et affirme que les centres de détention sont là pour prévenir l’extrémisme religieux et le terrorisme.

C’est ce dont ont été accusés les parents et deux des frères de Nursimangul Abdurashid. Elle faisait sa maîtrise en commerce international à Istanbul quand ils ont été arrêtés au Xinjiang. Depuis décembre dernier, elle retrouve aussi souvent qu’elle le peut un groupe de manifestants devant le consulat de Chine pour réclamer leur libération.

Nursimangul Abdurashid brandit une pancarte.

Nursimangul Abdurashid demande la libération de membres de sa famille.

Photo : Radio-Canada / Marie-Eve Bédard

Je viens pour donner une voix à ma mère qui est une femme si forte, gentille et timide. Maintenant, elle est enfermée dans un camp et subit toutes sortes d’abus.

La Turquie, culturellement proche des Ouïgours, s’est toujours montrée accueillante envers eux, mais ils craignent aujourd’hui d’être sacrifiés au nom des intérêts économiques et sanitaires d’un pays en pleine crise.

Le 26 décembre dernier, la Chine a ratifié un traité d’extradition avec la Turquie. Un texte qui pourrait favoriser le retour de Ouïgours que la Chine accuse de terrorisme.

Pas question que le traité serve à expulser les Ouïgours réfugiés en Turquie, assure le chef de la diplomatie. Mais la communauté ouïgoure n’est pas rassurée.

La Turquie a besoin de liquidités et de vaccins. La Chine possède les deux, explique Nursimangul. C’est clair que la Chine essaie d’acheter le silence du monde avec ses vaccins et avec son argent. Et je crois que, si le monde garde le silence, si le monde écoute la Chine, c’est si triste. Les Ouïgours du Xinjiang pourraient disparaître.

La semaine dernière, l'Union européenne, le Royaume-Uni, les États-Unis et le Canada ont imposé des sanctions coordonnées contre des dirigeants passés ou actuels de la région du Xinjiang pour violations flagrantes et systématiques des droits de la personne.

En ce moment, des pays comme le Canada, les États-Unis et la Hollande ont reconnu le génocide, ça me donne de l’espoir. Cela a rendu très heureux les enfants. J’ai espoir qu’ils seront réunis avec leur famille, si bien sûr leur mère et leur père sont vivants. Mais pour l’instant, nous n’avons aucune idée de qui est vivant, de qui est emprisonné et de qui est mort dans les camps.

Une citation de :Abdul Rahman Taïmas

C’est au fond la plus grande angoisse qu’ils partagent tous. Qui des leurs reste-t-il? Et qui est à jamais disparu?

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