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Envoyée spéciale

La génération désenchantée de la Turquie

La police turque arrête un homme à l'entrée de l'université Bogazici à Isanbul,

La police turque arrête un homme à l'entrée de l'université Bogazici à Istanbul, le 1er février 2021, lors d'une manifestation à l'extérieur du campus.

Photo : afp via getty images / BULENT KILIC

Depuis janvier dernier, la jeunesse turque se mobilise contre le pouvoir en place. Des manifestations ont commencé sur le campus d’une prestigieuse université d’Istanbul pour dénoncer le parachutage d’un recteur proche de la présidence avant de se propager ailleurs au pays. Elles semblent révélatrices d'une lassitude de la jeunesse face à un chef d'État autoritaire qu'elle a toujours connu au pouvoir.

C’est le genre de décision administrative qui n’est pas de nature à soulever les passions. Mais en Turquie, la nomination d’un nouveau recteur à l’université de Bogaziçi en janvier a mis le feu aux poudres.

Melih Bulu est un proche du Parti de la justice et du développement, l’AKP, le parti du président Erdogan. Lui-même ancien candidat politique, il a été installé par le président Erdogan, rompant ainsi une tradition de nomination par consensus.

Furkan Dogromagi, un diplômé de l'université du Bosphore.

Furkan Dogromagi fait partie d’un mouvement de contestation auquel se sont joints professeurs et citoyens concernés, des jeunes surtout, qui se poursuivent depuis janvier.

Photo : Radio-Canada

C’est une question d’autonomie universitaire. Pour nous, tous les recteurs devraient être élus et pas nommés, dénonce Furkan Dogramagi, un diplômé de l’université. Le campus, c'était comme une zone intouchable, mais avec ce changement, on a perdu notre dernière zone libre, explique Furkan Dogromagi.

Furkan fait partie d’un mouvement de contestation auquel se sont joints professeurs et citoyens concernés, des jeunes surtout, qui se poursuit depuis janvier.

Depuis que l’état d’urgence a été décrété en Turquie dans la foulée de la tentative de coup d’État en 2016, les universitaires sont devenus suspects : arrêtés, congédiés, beaucoup ont quitté le pays.

Erdogan est aujourd’hui seul maître du pays, déplore Furkan.

On ne peut que le qualifier de dictateur. Le signe le plus important que le pays n’est plus une démocratie, c’est que les gens ont peur de parler. Ce que je dis là par exemple peut très bien se retourner contre moi. Je peux avoir des problèmes avec la loi, être poursuivi. Il y a une véritable atmosphère de peur et d’oppression.

Une citation de :Furkan Dogromagi, un diplômé de l'université du Bosphore
Un jeune homme joue au basket.

Depuis le début du mois de janvier, près de 700 personnes ont été arrêtées en Turquie. Les étudiants ont été qualifiés tantôt de terroristes, tantôt de vandales ou de déviants LGBT par le président et le ministre de l’Intérieur.

Le campus universitaire ressemble aujourd’hui plus à une forteresse militaire qu’à un haut lieu de savoir. On y est accueillis par les barricades, barbelés et un imposant déploiement de policiers anti-émeutes.

Mais cette répression n’arrive pas à faire taire la contestation.

Ils n’obtiendront pas gain de cause, mais ils font peur au pouvoir, affirme Furkan.

La présence de la police, ça suffit pour croire qu'ils ont peur. Et la campagne, de propagande qu'ils mènent, ça suffit pour dire qu'ils ont peur, je crois.

Le fantôme des manifestations de Gezi en 2013 plane sans doute au-dessus du mouvement étudiant. Ce qui avait commencé par un sit-in d’écologistes qui voulaient protéger l’un des rares espaces verts au cœur d’Istanbul avait fait boule de neige. Rapidement, des centaines de milliers de manifestants sont descendus dans les rues de 78 des 81 provinces turques avant d’être réprimés dans la violence par les policiers.

Melis Akyurek s’en souvient très bien. La jeune psychologue et activiste y était. Elle n’a pas hésité à rejoindre les étudiants de Bogaziçi en février, ce qui lui a valu d’être arrêtée et assignée à résidence encore aujourd'hui, affublée d’un bracelet électronique à la cheville qui épie tous ses mouvements.

Une femme et un chat.

Melis Akyurek est assignée à résidence, affublée d’un bracelet électronique à la cheville.

Photo : Radio-Canada

Je vis entre 4 murs dans une maison de 70 mètres carrés. Bien sûr, les conditions sont meilleures qu’une détention. Vous êtes entourés de vos affaires à domicile. Vous avez vos livres, vous pouvez voir les gens que vous aimez. Mais le plus important à relever, c’est que l’on vous a retiré votre liberté.

Une citation de :Melis Akyurek
Une jeune femme lit sur son canapé.

Melis Akyurek, une jeune psychologue et activiste.

Photo : Radio-Canada

Le mouvement étudiant actuel n’a pas atteint l’ampleur de celui de Gezi, mais il traduit une désaffection plus généralisée de la jeunesse envers le pouvoir islamoconservateur, le seul qu’elle ait jamais connu.

Selon un récent sondage d’opinion, 76 % des jeunes de moins de 30 ans songent à quitter le pays.

Pas moins de 27 % d’entre eux sont chômeurs. C’est deux fois plus que la moyenne nationale. Un tableau qui ne peut que s’assombrir après un an de pandémie.

La désillusion des jeunes augure bien mal pour la réélection de Recep Tayep Erdogan en 2023, alors que 5 millions d’entre eux voteront pour la première fois.

Asla Altinok porte elle aussi un bracelet électronique qui l’empêche de quitter la maison de ses parents. Tous les jours, elle colle à la fenêtre une nouvelle affiche. Quand elle nous reçoit, on peut lire depuis la rue le message qu’elle envoie au président Erdogan.

Une femme à la fenêtre de son appartement.

Asla Altinok porte elle aussi un bracelet électronique qui l'empêche de quitter la maison de ses parents.

Photo : Radio-Canada

Depuis que l’AKP est arrivé au pouvoir il y a des années, le parti n’arrive pas à contrôler la jeunesse ni à l’inclure à son électorat. Ainsi, même les enfants de leur propre famille ou des familles conservatrices se sont complètement éloignés de l’AKP et de leur atmosphère lorsqu’ils sont entrés à l’université.

Une citation de :Asla Altinok
Une jeune femme est assise sur son canapé avec un chien.

Selon Asla Altinok,la tactique de l'arrestation de la privation de liberté de mouvement trahit le désespoir du gouvernement actuel qui n'a plus rien à offrir à sa génération.

Photo : Radio-Canada

Elle estime que la tactique de l’arrestation de la privation de liberté de mouvement trahit le désespoir du gouvernement actuel qui n’a plus rien à offrir à sa génération. D’habitude, face à autant de pression, on se serait retirés, les gens auraient pris peur et se seraient enfermés chez eux, dit-elle. Mais maintenant, nous faisons face à un tableau complètement différent.

Nous discutions avec des étudiants de Boğaziçi, du jour où j’ai été arrêté, le 2 février. Sur les 94 personnes qui ont été arrêtées ce jour-là, il y avait 24 personnes dans le bus où j’ai été emmenée. Presque la moitié participait pour la première fois à une telle manifestation et était détenue pour la première fois de leur vie.

Une citation de :Asla Altinok

Le 20 mars, les chants de contestation ont de nouveau résonné dans les rues d’Istanbul.

Cette fois, la Turquie venait d’annoncer son retrait de la Convention d’Istanbul, un traité qui oblige les gouvernements à adopter une législation réprimant les violences domestiques, y compris le viol conjugal et la mutilation génitale féminine.

Au moins 300 femmes sont mortes sous les coups de leur conjoint en Turquie l’année dernière, selon le groupe de défense des droits We Will Stop Feminicide.

Une femme tient une affiche dans une manifestation.

Le 8 mars dernier, elle avait bravé son assignation à résidence, se libérant d’un bracelet électronique pour manifester.

Photo : Radio-Canada

Une statistique d’une cruelle ironie pour Gazme Toprak. Le 8 mars dernier, elle avait bravé son assignation à résidence, se libérant d’un bracelet électronique pour manifester.

Parce que l’assignation à résidence est apparue en disant que ces bracelets électroniques seraient rattachés aux meurtriers de femmes et aux cas liés à la maltraitance des enfants, explique-t-elle.

Mais aujourd’hui, on peut voir que les menottes électroniques prennent nos poignets, nous, des femmes qui exercent leur droit le plus démocratique. C’est pourquoi nous refusons ces menottes électroniques. Nous voulons retrouver ces menottes aux pieds des tueurs de femmes et non aux nôtres.

Une citation de :Gazme Toprak

Cette quête de justice et de liberté ne passera pas les tribunaux ou les bureaux de scrutin croit-elle. C’est ici, dans la rue qu’elle doit se faire. C’est ici, dans la rue, qu’elle a bien l’intention de rester.

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