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L’art urbain au pied du mur

Toronto pourrait perdre l’un de ses hauts lieux de culture urbaine en raison d’un projet résidentiel.

Un homme de dos face à un mur de graffitis.

Dylan Pitchford a peint et repeint le mur de la rue Keele des dizaines de fois au cours des 30 dernières années.

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Bien que Toronto célèbre l’année de l’art urbain en 2021, elle pourrait bien perdre l’un de ses hauts lieux de culture urbaine en raison d’un projet résidentiel. Une situation pas si rare dans la Ville Reine.

Derrière le bâtiment du 1660 rue Bloor Ouest, dans le quartier Parkdale, à Toronto, Dylan Pitchford s’avoue ému. J’ai presque envie de pleurer à l’idée de voir ce mur disparaître.

Dylan Pitchford pose devant le mur de la rue Keele.

Dylan Pitchford, un graffeur qui gère la page Instagram du Keele Wall, était l'un des quatre adolescents originaux qui ont commencé à peindre des graffitis sur le mur de Keele en 1991.

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Ce mur, c’est le Keele Wall, du nom de la rue adjacente. Devant lui, un énorme parc de stationnement surplombé par le métro aérien. Toutes les trois minutes, un train passe, dans un sens ou dans l’autre, offrant aux passagers une vue imprenable sur cette façade transformée en œuvre d’art collective depuis maintenant trois décennies.

C’était le lieu rêvé, se souvient Dylan. En 1991, le mur était sale et vandalisé, raconte-t-il. Passionné de hip-hop et d’art urbain, il a donc décidé avec trois amis de cogner à la porte du garage Midas, occupant des lieux, pour demander s’ils pouvaient l’embellir à l’aide de leurs bombes de peinture. On nous a dit : bien sûr, mais vous devez nous faire un gros logo Midas.

Vue arrière du 1660 rue Bloor Ouest à Toronto.

En 1991, quatre adolescents ont demandé l'autorisation au garage Midas d'utiliser son mur arrière pour pratiquer l'art urbain, ce à quoi l'entreprise a répondu positivement, à condition d'y inclure une peinture de son logo.

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

C’est ainsi qu’a commencé l’histoire du Keele Wall. Depuis, il est devenu un monument du hip-hop estime l’artiste local Greg Majster. Depuis des années, il recueille de l'information sur les œuvres qui s’y succèdent.

Le mur parle d'une génération et de ce qui se passe dans le monde. Et si vous comprenez l'histoire du hip-hop et la culture hip-hop, la toile, c’était la ville, parce que les jeunes n'avaient pas l'occasion de s'exprimer ailleurs.

Une citation de :Greg Majster, artiste

L’endroit s'est transformé en ce genre de lieu de rencontre pour que les gens de la ville viennent se promener et apprendre, renchérit Dylan Pitchford. L’histoire pourrait bien toucher à sa fin.

Projet résidentiel

En 2018, la propriété a été achetée par KingSett Capital, qui a soumis à la Ville des plans pour construire un immeuble résidentiel de 13 étages. Le projet a ensuite été abandonné lorsqu'un nouveau promoteur, Mattamy Urban Neighbourhoods Inc., a racheté la propriété pour 27,9 millions de dollars à la fin de 2020.

À l’heure actuelle, aucune proposition formelle n’a été soumise à la Ville, explique le conseiller municipal de l’arrondissement, Gordon Perks. Toutefois, son site Internet fait état d’un projet de bâtiment à usage mixte de 12 étages avec 119 unités locatives et des places de stationnement souterraines.

Le conseiller se veut rassurant. Bien que Mattamy soit connu pour être un constructeur résidentiel, l'absence de calendrier pour un projet immobilier pourrait signifier qu'un nouveau bâtiment ne voie jamais le jour. Impossible de présager de l’avenir, nuance-t-il.

Le conseiller municipal ajoute que, selon le projet, les démarches pourraient ne pas être acceptées et qu’elles devront inclure des consultations publiques. Même dans le cas le plus rapide humainement, cela prendrait encore un bon moment avant de voir arriver les bulldozers.

Gord Perks.

Le conseiller municipal Gord Perks

Photo : Radio-Canada / CBC News

Je vois que les propriétés changent de mains tout le temps, j'ai des gens qui viennent et disent vouloir développer quelque chose, puis ils disparaissent.

Une citation de :Gordon Perks, conseiller municipal de Parkdale - High Park

Il n’en reste pas moins que Mattamy a décidé de ne pas renouveler le bail des trois locataires commerciaux, y compris Midas et le magasin Pet Value, ce qui suscite l’inquiétude auprès des résidents du quartier.

Vide législatif

Ce n’est pas la première fois qu’est détruit un espace consacré à l’art urbain à Toronto.

Mique Michelle a participé à la création d’une murale réalisée intégralement par des femmes dans le Nord d’Etobicoke, en 2019. Il n’en reste aujourd’hui plus rien, le mur ayant été démoli pour laisser place à un chantier de construction de Metrolinx.

Une fresque aujourd'hui détruite.

« Cette fresque était une occasion importante pour les résidents de se voir reflétés dans la communauté et d'aider à redéfinir le récit du nord d'Etobicoke », a déclaré Arts Etobicoke dans un communiqué.

Photo : Radio-Canada / Paul Borkwood

Une vraie déception pour l'artiste franco-ontarienne, d'autant que les 33 œuvres individuelles devaient servir de lien communautaire et représentaient des images audacieuses de la rivière Humber, des récits autochtones et des expériences personnelles propres au lieu.

Je suis certaine qu’on peut déplacer les murs. Je suis certaine qu’on peut les mettre ailleurs… Je suis certaine qu’on est capables d’encourager ces artistes-là et de leur donner un autre mur!

Une citation de :Mique Michelle, muraliste

Le transporteur assure que l’opération était prévue de longue date et que le projet artistique était clairement temporaire. Un point que réfute Arts Etobicoke, qui a encadré le projet, en collaboration avec la Ville de Toronto.

Mique Michelle est assise sur un escabeau devant une murale qui dépeint une femme entourée de fleurs et de couleurs. En avant-plan : des cannettes de peinture à aérosol et d'autres escabeaux.

Mique Michelle devant une murale en cours

Photo : Courtoisie

C’est pas 2021, l’année de l’art urbain à Toronto? questionne avec ironie Mique Michelle.

Elle et les autres artistes sont par ailleurs bien démunis pour protéger leur forme d’art. Si la Loi sur le patrimoine ontarien permet de protéger des bâtiments historiques désignés par la Ville, il y a un vide législatif pour préserver l’art urbain, selon l’historienne Camille Bégin.

Il y a des débats récurrents pour savoir s'il faudrait mettre à jour cette Loi pour que la définition de ce qu’est le patrimoine change afin d’intégrer des choses comme l’art urbain, explique-t-elle.

Camille Bégin ajuste ses lunettes et pose devant un mur de graffitis.

L'historienne Camille Bégin estime qu'il n'existe pas d'outil législatif permettant de préserver les oeuvres d'art urbain.

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

La conservation du mur de la rue Keele et de lieux similaires reste donc au bon vouloir du promoteur, explique Mme Bégin. Elle ajoute que ces graffitis font partie d'une scène artistique plus large. L’art urbain a un lien évident avec l'histoire de la musique de Toronto, prend-t-elle en exemple.

Attrait et embourgeoisement

La situation soulève aussi un certain paradoxe, selon Tracey Bowen, directrice adjointe de l'Institut des communications, de la culture, de l'information et de la technologie de l'Université de Toronto à Mississauga.

Les peintures elles-mêmes et l’art urbain ont attiré les gens dans ces quartiers parce qu'ils aiment cette ambiance bohème et créative, dit-elle.

Or, ces représentations qui sont historiquement des critiques ou des formes de rébellions contre le système ont finalement transformé l’espace public, le rendant plus attrayant... à ses propres dépens.

Ce qui se passe, c’est que les développeurs arrivent et utilisent cette stimulation tout en repoussant les personnes qui en sont à l’origine, et la communauté peut se sentir mise à sa propre porte.

Une citation de :Tracey Bowen, directrice adjointe, Institut des communications, de la culture, de l'information et de la technologie, Université de Toronto

En attendant de connaître le sort de leur mur, les artistes de Parkdale espèrent le peindre une dernière fois… Et aimeraient, s’il doit être démoli, qu’il soit alors remplacé.

Un mur de graffitis avec un logo Midas et de nombreuses oeuvres.

Le mur de la rue Keele est devenu, au cours des 30 dernières années, un lieu de rassemblement pour la communauté et un haut lieu de la culture urbaine torontoise.

Photo : Radio-Canada / Rozenn Nicolle

Ce serait formidable de voir un autre mur qui permet de poursuivre la tradition, de maintenir cet héritage et ce lieu unique dans la ville, confie Dylan Pitchford.

Car si les graffitis sont connus pour leur caractère éphémère, le plus important selon lui, c’est qu’il reste toujours un canevas pour que la culture urbaine puisse s'exprimer.

Avec des informations de Jessica Ng

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