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Immigration Canada : « un bordel » pour les employeurs en manque de main-d'œuvre

Un chef en cuisine

Plusieurs restaurateurs et hôteliers se tournent vers la France pour combler leur brigade en cuisine, mais la pandémie et les règles d'Immigration Canada compliquent le recrutement des travailleurs étrangers.

Photo : AFP / OLIVIER CHASSIGNOLE

Après une année 2020 difficile, l’industrie touristique espère renflouer ses coffres cet été. La pénurie de main-d'œuvre risque toutefois de freiner sa relance, surtout que le recrutement de travailleurs étrangers est sérieusement compromis, selon certains employeurs, en raison des règles imposées par Ottawa.

Depuis 15 ans, David Cloutier trouve en France une main-d’œuvre compétente et volontaire, attirée par la nature québécoise et désireuse de vivre l’expérience canadienne.

Plus c’est loin, mieux c’est pour eux! se réjouit le directeur de l’Auberge des Falaises, un établissement de 43 chambres qui surplombe La Malbaie et le Saint-Laurent.

Malgré la pandémie, l’intérêt de la jeunesse française pour l’évasion au Québec ne se dément pas. David a investi quelques centaines de dollars en annonces bien ciblées sur Facebook. 

Après quelques jours, il avait déjà reçu 32 curriculum vitae.

J’ai référé une quinzaine de cuisiniers à d’autres établissements qui cherchent de la main-d’œuvre, comme moi. Il faut s’entraider, en région!

Une citation de :David Cloutier, directeur de l'Auberge des Falaises, à La Malbaie

Or, il ignore quand il pourra accueillir ses travailleurs à l’aéroport.

Un homme de profil devant un paysage vallonné

David Cloutier espère recruter cinq Français pour assurer son service en cuisine cet été. Il ignore s'il pourra les accueillir à temps pour la saison.

Photo : Radio-Canada / Sébastien Tanguay

C'est que, depuis quelques années, Ottawa exige que les empreintes biométriques de la main-d’œuvre étrangère, même temporaire, soient prélevées avant leur départ vers le Canada.

Cependant, la France fait face à une troisième vague et le centre de prélèvement de Paris est fermé jusqu’à nouvel ordre.

Le seul autre centre reconnu par Immigration Canada en territoire français se trouve à Lyon, à plus de 400 km de Paris.

Centres de prélèvement rarissimes

Ailleurs en Europe, la situation est encore pire, déplore David Cloutier.

L’Espagne et l’Italie, par exemple, en possèdent un seul chacune, à Madrid et à Rome. L’année dernière, je voulais engager un Français qui travaillait sur la Costa del Sol, explique David Cloutier. Il était super intéressé, mais il devait faire plus de 7 h de train pour se rendre au centre de Madrid. Il m’a rappelé pour me dire que finalement, il allait trouver ailleurs.

Le Mexique, partenaire du Canada en vertu de l’ACEUM, ne compte qu’un seul centre également, à Mexico. Le pays couvre une superficie d’environ 2 millions de km2.

Il s’agit d’un service essentiel, s’insurge David Cloutier. Pourquoi mes travailleurs ne peuvent-ils pas donner leurs empreintes une fois arrivés au Canada? Pour l’instant, de la manière dont le système est fait, leur dossier n’est même pas traité tant qu’ils n’ont pas remis leurs empreintes biométriques.

La région de Charlevoix accueille, à elle seule, quelque 250 Français chaque été en moyenne, calcule David Cloutier. 

Ce sont des travailleurs qui s’intègrent facilement. Ils parlent français, en deux semaines ils travaillent, ils se font des amis et vivent dans ma communauté. Ils dépensent, paient des taxes, des impôts et contribuent à la vitalité de ma p’tite région.

Une citation de :David Cloutier, directeur de l'Auberge des Falaises, à La Malbaie

Le traitement des demandes prend du retard et les candidats retenus par David Cloutier désespèrent de pouvoir venir travailler au Canada. La situation se détériore dans leur pays et rien ne garantit que le centre de Lyon ne fermera pas à son tour.

Non seulement ils vont arriver tard, mais je vais les perdre. Ces gens-là ne viendront pas au Canada s’ils doivent attendre en juillet pour pouvoir entrer au pays : ils vont trouver autre chose ailleurs, craint l’hôtelier de La Malbaie. C'est vraiment un bordel!

Dieu sait qu'on en a sacrément besoin, ajoute-t-il. Si on ne les a pas pour essayer de faire une bonne saison pendant que c'est possible, ça va être l'hécatombe.

Des assouplissements demandés

La pénurie de personnel frappe partout, et non seulement en région, explique Marjolaine De Sa, directrice générale de l’Association hôtelière de la région de Québec.

Des établissements ralentissent le rythme de réservation, présentement, parce qu’ils prévoient de ne pas pouvoir accueillir à pleine capacité par manque de main-d’œuvre.

L’été, dans les hôtels de la région de Québec, les travailleurs étrangers représentent environ 10 % du personnel, compte Mme De Sa. Sans eux, l’industrie craint de devoir tourner au ralenti, même si l’achalandage s’annonce bon malgré l’absence attendue des touristes internationaux.

Ça compromet notre relance, c’est certain.

Une citation de :Marjolaine De Sa, directrice générale de l'Association hôtelière de la région de Québec

Au Québec, les cuisiniers étrangers ont longtemps joui d’un processus d’admission accéléré. En début d’année, le gouvernement Legault a retiré ce privilège à la profession, rendant encore plus difficile leur embauche au moment où les restaurateurs se les arrachent.

Un cuisinier dispose d'appétissants légumes dans une assiette.

Au Québec, les cuisiniers étrangers ont longtemps joui d’un processus d’admission accéléré

Photo : iStock

Il faut maintenant prouver que nous avons affiché un poste pendant quatre semaines avant de pouvoir bénéficier du programme, déplore Martin Vézina, responsable des affaires publiques à l’Association Restauration Québec.

On demande que les cuisiniers retrouvent leur place sur ce qu’on appelle la fast track, renchérit Marjolaine De Sa.

Le recrutement de travailleurs étrangers temporaires, que ce soit de France ou d'autres pays, est une solution pour aider l'industrie à se relancer face à ce problème de main-d'œuvre.

Une citation de :Martin Vézina, responsable des affaires publiques à l'Association Restauration Québec

Il demande lui aussi aux autorités québécoises de faciliter l’embauche de cuisiniers internationaux. L’ARQ a d'ailleurs interpellé Immigration Canada au cours des dernières semaines.

On demande un assouplissement pour que les prélèvements d’empreintes soient faits sur le territoire canadien, indique le porte-parole de l’Association. Les centres sont disponibles, il y en a un peu partout au Québec.

Le Bloc québécois fait écho à ces revendications, en demandant notamment à Ottawa d'accélérer l'arrivée de travailleurs étrangers œuvrant en restauration et en hôtellerie. Nous voulons qu'ils jouissent des mêmes privilèges que dans le monde agricole, explique la députée de Beauport—Côte-de-Beaupré—Île d’Orléans—Charlevoix, Caroline Desbiens.

Pourquoi pas des travailleurs québécois?

La pandémie prive toujours d’emplois des dizaines de milliers de Québécois. Pourquoi ne pas les embaucher Simplement parce que peu d’entre eux postulent, particulièrement en région, estime l'ARQ.

Aller chercher des travailleurs à l'étranger, c'est loin d'être une partie de plaisir, souligne Martin Vézina. Il n'y a aucun exploitant qui le fait parce qu'il veut sauver de l'argent. C'est extrêmement coûteux, ça demande énormément de temps, c'est souvent la solution de dernier recours.

L’année dernière, j’étais mal pris et j’ai offert 22 $ de l’heure comme cuisinier, logement inclus. C’était plus que ce que je donne à mes Français et ça me coûtait beaucoup plus que les 2500 $ que je dois débourser pour les faire venir et les accueillir ici. J’ai reçu 3 ou 4 CV, tous des gens qui n’avaient jamais travaillé en cuisine.

Une citation de :David Cloutier, directeur de l'Auberge des Falaises, à La Malbaie

Les hôtels et les restaurants se préparent à accueillir les vacanciers cet été. Toutefois, plusieurs craignent que la pénurie de main-d’œuvre nuise non seulement à leurs affaires, mais aussi à la relance économique du Québec.

Moi, cet été, si je suis seulement capable de servir 20 clients par soir plutôt que 70 parce que je n'ai pas de cuisiniers, ça va avoir des conséquences, craint l'hôtelier de La Malbaie. Je vais envoyer moins de taxes et d'impôts au gouvernement; ça va être la même chose dans plein d'autres entreprises au Québec, seulement parce que nous n’avons pas pu faire venir la main-d’œuvre dont nous avons besoin.

Radio-Canada a interrogé jeudi le cabinet du ministre fédéral de l'Immigration Mario Mendicino à propos d'éventuels assouplissements aux règles d'admission des travailleurs étrangers temporaires.

Dimanche, ces questions demeuraient toujours sans réponse.

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