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Génocide : la France a « failli » au Rwanda, selon un rapport remis à Macron

Deux soldats sont assis dans un véhicule militaire entouré de Rwandais.

Des soldats français participant à l'opération Turquoise au Rwanda, le 26 juin 1994, près de la localité de Kayove.

Photo : Getty Images / PASCAL GUYOT

Agence France-Presse

La politique de la France au Rwanda entre 1990 et 1994, menée par un président et son entourage « aveuglés idéologiquement », a été une « faillite » et elle porte des responsabilités « accablantes » dans le génocide des Tutsis, selon un rapport cinglant d'historiens remis vendredi à Emmanuel Macron.

Ce rapport marque une avancée considérable pour comprendre l'engagement français au Rwanda, a estimé le chef de l'État français dans un communiqué de la présidence.

La France, où se sont installées plusieurs personnes suspectées d'avoir des responsabilités dans le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994, poursuivra ses efforts contre les responsables de génocides, ajoute-t-il.

Le président français a indiqué espérer que la publication de ce rapport permettrait un rapprochement irréversible avec Kigali.

Emmanuel Macron s'exprimera le moment venu sur les enseignements qu'il tire du rapport, a indiqué la présidence.

Même si les relations entre les deux pays se sont détendues avec l'arrivée au pouvoir d'Emmanuel Macron en 2017, le rôle de la France au Rwanda reste un sujet explosif depuis plus de 25 ans.

Emmanuel Macron prononce un discours.

Le président Emmanuel Macron a fait savoir qu'il s'exprimerait « le moment venu » sur les enseignements qu'il tire du rapport.

Photo : AFP / GONZALO FUENTES

De son côté, le Rwanda s'est réjoui vendredi de la publication du rapport français sur le génocide des Tutsis en 1994.

Le gouvernement rwandais se félicite du rapport de la commission Duclert, qui représente un pas important vers une compréhension commune du rôle de la France dans le génocide contre les Tutsis, a déclaré le ministère rwandais des Affaires étrangères dans un communiqué.

Un rapport d'enquête commandé par le gouvernement rwandais en 2017 sera publié dans les semaines à venir, dont les conclusions complèteront et enrichiront celles de la commission Duclert, ajoute le ministère dans ce court texte.

Un rapport sans concession

Ce rapport de plus de 1000 pages, fruit de deux années d'analyse des archives françaises, dresse un bilan sans concession de l'implication militaire et politique de Paris, tout en écartant la complicité de génocide longtemps dénoncée par Kigali.

Présente au Rwanda depuis que ce pays des Grands Lacs avait assumé son indépendance de la Belgique, la France est demeurée aveugle face à la préparation du génocide des Tutsis du Rwanda de 1994, assène dans ses conclusions la commission de 14 historiens présidée par Vincent Duclert, mise en place en 2019 par le président Emmanuel Macron.

Les historiens reviennent sur l'engagement français durant ces quatre années décisives, au cours desquelles s'est mise en place la dérive génocidaire du régime hutu, pour aboutir à la tragédie de 1994 : quelque 800 000 personnes, majoritairement tutsies, exterminées dans des conditions abominables entre avril et juillet.

Télégrammes diplomatiques, notes confidentielles et lettres à l'appui, le rapport dessine une politique africaine décidée au sommet par le président socialiste de l'époque, François Mitterrand, et son cercle proche, un entourage motivé par des constructions idéologiques ou la volonté de ne pas déplaire au chef de l'État.

François Mitterrand en gros plan.

L'ancien président français François Mitterrand.

Photo : Reuters / Charles Platiau

Il raconte des décideurs enfermés dans une grille de lecture ethniciste postcoloniale et décidés à apporter, contre vents et marées, un soutien quasi inconditionnel au régime raciste, corrompu et violent du président rwandais Juvénal Habyarimana, face à une rébellion tutsie considérée comme téléguidée depuis l'Ouganda anglophone.

Cet alignement sur le pouvoir rwandais procède d'une volonté du chef de l'État et de la présidence de la République, écrivent les 14 historiens de la Commission, en insistant sur la relation forte, personnelle et directe qu'entretenait François Mitterrand avec le président hutu Juvénal Habyarimana.

Défendre la francophonie

Cette relation, doublée d'une obsession de faire du Rwanda un territoire de défense de la francophonie face aux rebelles tutsis réfugiés en Ouganda, a justifié la livraison en quantités considérables d'armes et de munitions au régime d'Habyarimana, tout comme l'implication très grande des militaires français dans la formation des Forces armées rwandaises gouvernementales.

Dès octobre 1990, date d'une offensive du FPR (Front patriotique rwandais, ex-rébellion tutsie dirigée par Paul Kagame, devenu président du Rwanda), Paris prend acte et cause pour le régime Habyarimana.

Paul Kagame assis en uniforme militaire.

Paul Kagame photographié le 12 octobre 1994.

Photo : Getty Images / JOEL ROBINE

Elle s'engage militairement avec l'opération militaire Noroît, censée protéger les expatriés étrangers, mais qui de facto constitue une présence dissuasive pour protéger un régime vacillant contre l'offensive rebelle.

Tout en pressant Habyarimana à démocratiser son régime et négocier avec ses opposants – ce qui aboutira aux accords de paix d'Arusha en août 1993 –, la France ignore les alertes, pourtant nombreuses, venues de Kigali ou Paris, mettant en garde contre la dérive extrémiste du régime et les risques de génocide des Tutsis.

Qu'elles viennent de l'attaché militaire français à Kigali, des ONG, de certains diplomates ou des services de renseignement, ces mises en garde sont ignorées ou écartées par le président et son cercle.

On peut se demander si, finalement, les décideurs français voulaient vraiment entendre une analyse qui venait contredire la politique mise en œuvre au Rwanda.

Une citation de :Extrait du rapport de la commission Duclert
Juvénal Habyarimana en veston et cravate.

L'ancien président hutu Juvénal Habyarimana.

Photo : Getty Images / DANIEL JANIN

Rejet des critiques

Le rapport souligne notamment la lourde responsabilité de l'État-major particulier (EMP) de François Mitterrand, dirigé par le général Christian Quesnot et son adjoint le colonel (devenu général) Jean-Pierre Huchon.

L'EMP porte une responsabilité très importante dans l'installation d'une hostilité générale de l'Élysée envers le FPR, écrit le rapport, qui dénonce les pratiques irrégulières, voire les pratiques d'officine de cet organe qui court-circuite tous les canaux réguliers pour mettre en œuvre la politique française sur le terrain.

Avec l'aval, tacite, du président : aucun document ne montre une volonté du chef de l'État de sanctionner ces militaires ou de les retenir dans leurs initiatives, pointe le rapport.

Parallèlement, l'institution diplomatique ne se montre guère plus critique – à de rares exceptions – les diplomates épousent sans distance ou réserve la position dominante des autorités, et leur administration est imperméable à la critique.

L'arrivée en 1993 d'un gouvernement de droite – la France entre en cohabitation – ne modifiera pas fondamentalement la donne, malgré des affrontements parfois impitoyables entre l'Élysée et le gouvernement du premier ministre Édouard Balladur, beaucoup moins enclin à l'engagement français au Rwanda.

Un soldat tutsi près des restes de l'avion du président, en mai 1994.

L'écrasement de l'avion du président rwandais, Juvénal Habyarimana, a été suivi d'un génocide de cent jours, en 1994.

Photo : Associated Press / Jean-Marc Bouju

Lorsque le génocide commence, le 7 avril 1994, au lendemain de l'attentat contre l'avion du président Habyarimana [dont le rapport ne désigne pas les commanditaires, objet d'une controverse depuis près de 30 ans], cela n'entraîne pas une remise en cause fondamentale de la politique de la France, qui demeure obsédée par la menace du FPR.

Et même si le chef de la diplomatie de droite Alain Juppé est le premier à parler de génocide à la mi-mai 1994, la grille de lecture reviendra rapidement à des massacres interethniques et une guerre civile.

Il y a une obstination à caractériser le conflit rwandais en termes ethniques, à définir une guerre civile là où il y a une entreprise génocidaire, écrivent les historiens.

Opération militaire

Dans un contexte de retrait ou d'immobilisme international – l'ONU, l'ancienne puissance coloniale belge, les États-Unis –, la France sera pourtant la première à réagir en lançant en juin 1994, sous mandat de l'ONU, une opération militaro-humanitaire visant à faire cesser les massacres.

Des soldats du Front patriotique rwandais inspectent les restes de l'avion dans lequel l'ex-président rwandais  Juvénal Habyarimana a été tué, au printemps 1994, déclenchant un génocide qui a coûté la vie à 800 000 personnes.

Des soldats du Front patriotique rwandais inspectent les restes de l'avion dans lequel l'ex-président rwandais Juvénal Habyarimana a été tué au printemps 1994.

Photo : Reuters / Corinne Dufka

Cette opération controversée, Turquoise, a certes permis de sauver de nombreuses vies, mais non celles de la très grande majorité des Tutsis du Rwanda exterminés dès les premières semaines du génocide, écrit la commission, qui souligne que les autorités françaises se refusent à arrêter les commanditaires du génocide ayant trouvé refuge dans la zone sous contrôle français.

Ce point est l'un des plus controversés de l'action française au Rwanda.

Les responsables politiques et militaires de l'époque ont pour leur part soutenu avoir sauvé l'honneur de la communauté internationale en étant les seuls à intervenir au Rwanda.

Le génocide prend fin avec la victoire du FPR en juillet 1994. Depuis, la France a entretenu des relations tendues, voire exécrables, avec le Rwanda, marquées par la rupture des relations diplomatiques en 2006.

Même si les relations entre Paris et Kigali se sont détendues avec l'arrivée au pouvoir d'Emmanuel Macron en 2017, le rôle de la France au Rwanda reste un sujet explosif depuis plus de 25 ans. Il est aussi l'objet d'un débat violent et passionné entre chercheurs, universitaires et politiques.

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