•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Savoir départager les critiques des mesures sanitaires des théories du complot

Des tenants d’idées conspirationnistes sur la pandémie ont recours aux vieilles méthodes de diffusion papier.

On voit la page couverture du dépliant intitulé Le Facteur, avec la mention « Attention » par-dessus.

Ce dépliant relaie des critiques légitimes, mais aussi plusieurs théories du complot.

Photo : Radio-Canada

Mathieu Gobeil

Vous avez peut-être trouvé un dépliant dans votre boîte aux lettres ou sur le pare-brise de votre voiture intitulé Journal Le Facteur. Il présente diverses critiques des mesures sanitaires, mais aussi de fausses croyances sur la pandémie et relaie des thèses complotistes. Ce tract ne fait que créer de la confusion dans l’espace public, jugent des experts qui l’ont consulté.

Il s’agit d’une initiative organisée de citoyens, dans la mouvance qui milite contre les mesures de santé publique actuelles.

Le tract est publié périodiquement depuis quelques mois. Des volontaires l’impriment et le distribuent dans différentes régions, que ce soit au Saguenay, en Mauricie, en Estrie ou à Montréal, selon ce qu’on voit en consultant la page Facebook du Facteur. Beaucoup de téléspectateurs et d’internautes qui ont reçu le dépliant ont d’ailleurs écrit aux Décrypteurs pour nous faire part de leurs questions ou de leurs préoccupations à son sujet.

La publication utilise des stratégies et des techniques discursives classiques du discours conspirationniste, explique Louis Audet-Gosselin, directeur scientifique et stratégique du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence.

Il y a des éléments factuels, de critique légitime, mais on fait des liens exagérés ou on prend des coïncidences et on présente ça comme des liens de cause à effet, poursuit-il.

Par exemple, on y mentionne que 97 % des personnes décédées avaient d’autres conditions spécifiques qui ont mené à leur mort, laissant ainsi entendre qu’elles seraient mortes même sans la COVID-19. Or, bien que 97 % des personnes décédées dans la première vague au Québec avaient au moins une comorbidité (par exemple une maladie cardiovasculaire, une maladie respiratoire, le diabète ou de l’anémie), cela ne veut pas dire qu’elles seraient mortes sans avoir contracté le virus.

On dénonce le fait que les mesures sanitaires aient des conséquences néfastes sur le bien-être des enfants, ce qui est effectivement documenté, surtout chez les plus vulnérables. Mais ensuite, on laisse entendre que la pandémie a été créée de toutes pièces par une élite pour contrôler les populations, ce qui tient de la théorie du complot.

On voit la deuxième page du dépliant intitulé Journal Le Facteur, qui contient de la désinformationAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le verso du dépliant « Journal Le Facteur »

Photo : Radio-Canada

Que devrait-on avoir à l’esprit quand on est devant une telle publication? On peut appliquer des stratégies éprouvées de vérification, rappelle M. Audet-Gosselin.

Est-ce qu'il y a un auteur? Est-ce qu'il y a une adresse? Est-ce qu'on cite des sources? Ici, ce n'est pas le cas. On a un lien PayPal pour ramasser de l'argent. Ça devrait sonner des cloches. Disons qu’il n’y a pas vraiment de transparence.

Une citation de :Louis Audet-Gosselin, directeur scientifique et stratégique du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence

Lorsqu'on nous lance un langage apocalyptique comme le fait Le Facteur, il faut se poser des questions sérieuses quant à sa crédibilité, remarque pour sa part Jonathan Jarry, communicateur scientifique pour l'Organisation pour la science et la société de l'Université McGill.

On joue sur les émotions des gens, on joue sur le désir de certains d'avoir une liberté personnelle sans limites. Et donc, on parle de suicide d'enfants, de musellement de médecins, de manipulation de masse pour créer un air d'anxiété étouffant qui va pousser des gens à agir, poursuit M. Jarry.

Je pense qu'il existe de bonnes sources équilibrées et raisonnables pour parler de la réponse sanitaire et des choix du gouvernement. Une publication qui dit que les hôpitaux sont vides et qui invite les gens à nier la réalité d'une pandémie, ce n'est pas une source fiable, ajoute-t-il.

Une méthode de diffusion à l’ancienne

Au lieu d’un site web élaboré ou d’une diffusion massive sur les réseaux sociaux, les responsables de cette publication ont opté pour un moyen de communication papier, qui peut rejoindre un certain public.

C'est aussi utilisé par différents mouvements religieux qui prennent un format "pamphlet" pour véhiculer leurs idées, ou différents groupes qui ont des intérêts à faire passer, parce que les gens vont l'avoir en main, vont être incités à regarder dedans, même si ce n'est que pour aller le mettre au recyclage, par exemple. Donc, ça peut quand même interpeller les gens, remarque Marie-Ève Carignan, professeure au Département de communication à l’Université de Sherbrooke.

Ça dénote peut-être une volonté d'aller chercher un public plus large. Peut-être qu'ils sentent qu'ils ont fait un peu le tour des gens qui pensaient comme eux dans les réseaux sociaux. Ça pourrait être une réponse aussi aux mesures prises par des grandes compagnies des médias sociaux contre les discours conspirationnistes depuis quelques mois, avance quant à lui Louis Audet-Gosselin.

Et ça cadre avec leur grille idéologique. On veut recréer des liens, reconnecter les gens, sans masque, sans filtre. Donc, une espèce de retour aux sources, si on veut, avec une distribution de porte à porte; ça réimplique un peu les militants dans une démarche qui est plus en personne, poursuit-il.

Les photos et vidéos publiées sur la page du Facteur montrent qu’on distribue le tract lors de manifestations, par exemple, ou encore qu’on l’affiche sur des babillards dans des lieux publics.

C'est sûr qu'il y a des gens qui sont déjà convaincus, donc ça va les amener, possiblement, à être encore plus certains dans leurs croyances. Mais il y a toujours des gens qui sont un peu sur la clôture, qui vont hésiter à se faire vacciner, par exemple, qui vont être tannés des mesures sanitaires, qui risquent potentiellement d'être séduits par des publications comme ça, souligne quant à lui Jonathan Jarry.

Le danger est que ça va les amener à changer leur comportement de manière négative. Parce que si la pandémie n'est pas réelle, pourquoi porter un masque? Pourquoi garder ses distances? Pourquoi recevoir le vaccin? Pourquoi ne pas voyager? Ou ne pas participer à un rassemblement à l'intérieur? note M. Jarry.

Mais le virus s'en fout qu'on y croie ou non; il va agir sur les gens de la même manière.

Une citation de :Jonathan Jarry, communicateur scientifique pour l'Organisation pour la science et la société de l'Université McGill

Des critiques légitimes mêlées aux théories du complot

Mme Carignan soutient qu’il est légitime de mettre en doute le bien-fondé de mesures sanitaires et de demander des comptes et des explications aux autorités.

Mais on constate que les discours se mélangent, lors de manifestations, ou encore dans Le Facteur. Il y a des idées là-dedans liées au Great Reset ou à Big Pharma, comme quoi les grandes compagnies voudraient prendre le contrôle, que les Costco, les Walmart et les grandes pharmaceutiques ne font que profiter de la pandémie. Le dépliant met aussi des références sur tous les documentaires complotistes, remarque-t-elle.

Des figures complotistes et de l'extrême droite considèrent en effet qu’il existe un plan de l’élite mondiale pour abolir la propriété privée et les frontières, mettre fin aux libertés individuelles et asservir l’humanité, un discours qui se reflète dans Le Facteur.

Ce mélange-là peut faire en sorte que des gens qui étaient à la base plutôt dans une manifestation pour contester ou questionner des mesures gouvernementales, vont peut-être être interpellés par ça et embarquer dans un mouvement qui revendique plus que ça, dit Mme Carignan.

Il faut rappeler que ce n’est vraiment pas tout le monde qui adhère à cette vision complotiste des choses; et c'est légitime de poser des questions et de questionner les mesures en place.

Une citation de :Marie-Ève Carignan, professeure au Département de communication de l'Université de Sherbrooke
Des manifestants à Montréal

Des milliers de manifestants sont descendus dans les rues de Montréal, le samedi 13 mars 2021, pour dénoncer les mesures sanitaires mises en place par le gouvernement de François Legault.

Photo : La Presse canadienne / Graham Hughes

Qui pourrait adhérer à ces idées?

Nos études ont montré qu'il y a un lien, entre autres, entre la santé psychologique des gens et l'adhésion aux thèses complotistes. Ceux qui sont très affectés par la pandémie – soit qu'ils ont vécu un stress financier, une perte d'emploi, l'insécurité de leur entreprise – ou vivent un stress par rapport à leur santé, une dépression, ou sont tristes et affectés par le confinement, sont plus susceptibles d’adhérer aux idées conspirationnistes, explique Mme Carignan.

Entre aussi en ligne de compte ce que les experts en santé appellent un faible sentiment de cohérence : C'est-à-dire que des gens ont de la difficulté à faire sens avec tout ce qui se passe, de trouver des solutions là-dedans, et de dire, OK, c'est temporaire, en attendant, je peux peut-être me trouver d'autres activités pour m'occuper; OK, je comprends que ces mesures-là, c'est lié à un virus qui est apparu de façon naturelle. Ceux qui n'ont pas ce sentiment de cohérence là et sont incapables de faire sens dans tout ce qui se passe sont beaucoup plus susceptibles d'adhérer aux thèses complotistes, selon nos données, indique Mme Carignan.

Les enquêtes menées dans huit pays ont montré aussi que les gens qui sont très présents sur les médias sociaux, particulièrement ceux qui vont partager, commenter et passer beaucoup de temps en ligne, adhèrent plus aux thèses complotistes que ceux qui, par exemple, s'informent par les médias traditionnels ou les institutions gouvernementales, poursuit la chercheuse.

Comment émergent les théories du complot et comment les combattre?

Une théorie du complot nous amène une solution ou une réponse qui est fausse, mais qui est très simple, explique Jonathan Jarry.

On nous lance une histoire très simple des bons versus les méchants. Donc, on a des gens qui ont créé la pandémie de toutes pièces pour nous manipuler, et donc, le virus n'existe pas, ou le virus existe, mais c'est juste un rhume. Alors, ça amène une fausse certitude dans la tête des gens qui fait du bien, dans un sens, dit-il.

Et, pour certaines personnes, il y a même cette attraction-là de faire partie d’un cercle qui a un savoir caché. Maintenant, on fait partie d'un groupe éclairé, si on veut, qui a les vraies réponses sur ce qui se passe vraiment dans le monde. Et avec Internet, aussi, ça facilite beaucoup l'idée qu'on peut devenir expert sur tout, en faisant nos propres recherches. On peut facilement se faire prendre au jeu du raisonnement motivé [un biais cognitif qui consiste à prêter attention aux informations qui confirment nos croyances et à rejeter celles qui les remettent en question].

C'est difficile pour notre cerveau d'accepter le fait qu'il y a des choses dans le monde qui arrivent et qui ne sont pas créées par une volonté.

Une citation de :Jonathan Jarry, communicateur scientifique pour l'Organisation pour la science et la société de l'Université McGill

Des fois, ça devient presque comme une mission, renchérit Mme Carignan. Des tenants d’idées conspirationnistes vont retenir uniquement ce qui les conforte là-dedans, c'est-à-dire l'expert qui contredit les autres, ou la nouvelle qui va dans le sens contraire que ce qu'on a vu passer avant.

Ça va être rare de réussir à convaincre un tenant d'une idée complotiste du contraire avec des faits, dit M. Jarry. On peut lui démontrer qu'on partage des valeurs, s'il arrive à sa position à travers une valeur comme, par exemple, la liberté personnelle : on peut être d'accord avec lui sur ce côté-là, et lui dire : "Bien moi aussi, je n'aime pas ça que le gouvernement me dise que je dois rester chez nous, mais je comprends la raison pour laquelle on le fait, etc." Donc, on peut y arriver comme ça, mais ça peut être très, très difficile.

Méfiance à l'endroit des médias

Les experts consultés constatent que la publication traduit une mécompréhension totale du travail des médias et des journalistes.

Dans la plupart des mouvements extrémistes, on a tendance à voir l'existence d'un système qui est inéquitable, injuste, corrompu, qui est à renverser, et à voir l'ensemble des institutions comme en faisant partie, dont les médias. Les médias sont vus comme des porte-voix du pouvoir, rappelle Louis Audet-Gosselin.

On présente les médias vraiment comme s'ils étaient à la solde du gouvernement, payés par le gouvernement, il y a une grande incompréhension du fonctionnement des médias là-dedans, constate pour sa part Mme Carignan.

Un micro, des écouteurs et une table de mixage sonore.

Vulgariser le fonctionnement de la science ainsi que celui des médias et du journalisme est essentiel en temps de pandémie.

Photo : iStock

Ce qui me frappe, c’est quand on dit : "Qu'est-ce qui vous fait le plus peur, le virus ou les médias?” Et à un autre endroit : “Cessez d’écouter les médias de masse comme TVA et Radio-Canada, ils sont subventionnés par le gouvernement à même les fonds publics", poursuit-elle.

Ce n'est pas parce que le gouvernement finance une partie de Radio-Canada que ça a une incidence sur le travail journalistique. Il y a une indépendance derrière. TVA est encore moins financé par le gouvernement. Dans tous les cas, il y a la publicité, il y a plein d'autres sources de financement. Il y a donc une mécompréhension de ça.

Beaucoup de journalistes rencontrés par Marie-Ève Carignan lors de ses recherches pendant la pandémie constatent aussi cette mécompréhension du rôle des journalistes chez une partie du grand public.

Cette pandémie-là a mis en lumière une incompréhension du rôle des journalistes, des médias, et comment ils sont financés.

Une citation de :Marie-Ève Carignan, professeure au Département de communication de l'Université de Sherbrooke

Au sortir de la pandémie, il va peut-être falloir réfléchir à ce qu'on doit faire pour aider les gens à mieux comprendre ce qu’est le travail d'un journaliste ou d'un média d'information.

Nous avons transmis des questions à l’équipe du Facteur par messagerie Facebook, concernant son mode de distribution et le fait que des téléspectateurs posent des questions et remarquent que le journal fait de la désinformation sur la COVID-19, la pandémie et les mesures sanitaires. Le gestionnaire de la page a répondu avec une publication :

Le Facteur est d’avis que, dans une démocratie, la liberté d’expression et la diversité des points de vue ont une grande importance. La confrontation des idées permet à la société de progresser, contrairement à la censure, au dénigrement et aux anathèmes auxquels nous a habitués Radio-Canada, qui refuse tout débat, qui s’arroge le droit de sélectionner les "faits" et qui s’emploie à calomnier ses contradicteurs sans jamais leur accorder un véritable droit de réplique. Le comportement partial et hostile de Radio-Canada est la raison pour laquelle nous n’avons pas jugé utile de répondre au journaliste qui a communiqué avec nous.

Decrypteurs. Marie-Pier Élie, Jeff Yates, Nicholas De Rosa et Alexis De Lancer.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !