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Cette école secondaire qui aide de jeunes Autochtones à devenir médecins

Une jeune femme aux cheveux noirs debout sur un pont.

Sheri Shorting a bénéficié d'un programme avant-gardiste de l'École Children of the Earth, à Winnipeg.

Photo : Radio-Canada / Gavin Boutroy

Dès que le chirurgien a saisi son scalpel, Sheri Shorting a su exactement ce qu’elle souhaitait faire de sa vie. En le voyant disséquer la jambe humaine, séparant la peau, les muscles et les tendons, la jeune femme de la Première Nation de Little Saskatchewan, au Manitoba, a compris qu’elle voulait devenir médecin.

Cette expérience révélatrice, elle l’a vécue dans le cadre d’un programme remarquable de l’École secondaire Children of the Earth, située dans le quartier North End de Winnipeg.

L'école a été ouverte en 1991 pour répondre aux besoins de la population autochtone urbaine, en offrant notamment des cours de cri et d’anishinaabemowin (ojibwé). Le Programme d’exploration des carrières médicales (souvent appelé MCEP, selon son acronyme anglais) y a été créé en 2007 pour aiguiller les élèves vers des professions de la santé.

Armée de sa passion bourgeonnante pour la science, Sheri Shorting a décidé de s’inscrire à l’École Children of the Earth pour y suivre ce programme.

En grandissant, je m’intéressais aux sciences et je savais que j’étais destinée à une carrière en sciences, mais je ne savais pas où ou quoi, raconte la jeune femme, qui est maintenant étudiante à l’Université du Manitoba.

D’une voix douce, mais assurée, elle explique que le MCEP lui a offert une vue panoramique des diverses professions médicales.

Cela m’a vraiment fourni une perspective de première ligne, en me montrant à quoi je pourrais m’attendre dans le domaine si je choisissais une carrière en santé.

Une citation de :Sheri Shorting, diplômée de l'École Children of the Earth

En effet, contrairement à l’expérience de nombreux adolescents canadiens dont l’instruction se fait en classe devant un tableau blanc, les élèves du MCEP suivent des stages dans des cliniques et des hôpitaux de Winnipeg, et ce, pendant quatre ans.

Des médecins, des infirmières, des physiothérapeutes, des chiropraticiens, des ambulanciers ou encore des techniciens en radiologie leur montrent tour à tour les ficelles du métier. Il ne s’agit pas seulement d’apprendre ce qu’ils font. On les rencontre et on voit ce qu’ils font au travail, note Sheri Shorting.

C’est lors d’un stage qui comprenait cette dissection de la jambe d’un cadavre qu’elle a eu le déclic. Impressionnée par le savoir-faire du chirurgien, elle a décidé que c’est ce qu’elle voulait faire dans la vie.

Sheri Shorting, portant des lunettes, fait la dissection d'un coeur.

Sheri Shorting, en train de disséquer un coeur dans le cadre du programme MCEP.

Photo : Sheri Shorting

Je me souviens d'avoir vu tous les muscles et les ligaments, je me souviens qu’il y avait beaucoup d’élèves mal à l’aise, voire nauséeux. Moi, je ne l’étais pas, affirme-t-elle. Avec un rire, elle ajoute qu’elle a été la dernière à quitter le bloc opératoire ce jour-là.

Sheri Shorting suit maintenant des cours d'introduction à diverses sciences à l’Université du Manitoba : biologie, microbiologie, biochimie. Elle tente de décider quel baccalauréat faire avant de s’inscrire en médecine.

À l'université, je parle avec beaucoup de mes amis des occasions que j’ai eues dans le programme MCEP. Beaucoup d’entre eux n’ont pas eu ces expériences et ils sont déjà inscrits en médecine! , s'exclame-t-elle.

Créer quelque chose d’exceptionnel

Le MCEP est né d’une collaboration fortuite entre un médecin et un directeur d’école. En 2007, le Dr Wayne Hildahl était le propriétaire de la clinique Pan Am, à Winnipeg. Sa femme, commissaire à la Division scolaire de Winnipeg, a organisé pour lui une rencontre avec le directeur de l’École Children of the Earth de l’époque, Lorne Belmore.

Lorne Belmore m’a dit : "Je travaille pour cette femme, alors nous devrions créer quelque chose d’exceptionnel." Je lui ai répondu : "J’habite avec cette femme, alors nous devons créer quelque chose d’exceptionnel."

Une citation de :Dr Wayne Hildahl

Le but du programme : encourager de jeunes Autochtones du North End à poursuivre une carrière médicale.

Le Dr Hildahl et M. Belmore ont développé un programme. Dans un premier temps, le MCEP proposait des cours d’anatomie et de physiologie, des dissections et des stages dans divers services de la clinique Pan Am.

Wayne Hildahl debout dans une salle à manger.

Wayne Hildahl, le cofondateur du programme MCEP, est maintenant à la retraite.

Photo : Radio-Canada / Gavin Boutroy

Un moment, lors d’un des premiers stages du programme, reste gravé dans la mémoire du Dr Hildahl. Un urgentiste s’est dit qu’il allait impressionner l’un des élèves. Il lui a montré la radiographie d’un pied et lui a demandé : "Qu’est-ce que tu vois?", raconte-t-il.

L’élève lui a non seulement répondu que c’était la radiographie d’un pied, mais a ajouté : "Je crois qu’il a une fracture au premier métatarsien." Un élève de dixième année!, s’exclame le médecin maintenant à la retraite.

Moi, je ne savais pas ce qu’était un métatarsien avant ma première année de médecine, ajoute-t-il.

Une clinique médicale moderne sous un ciel bleu.

La clinique Pan Am, à Winnipeg

Photo : Radio-Canada / Trevor Lyons

Rapidement, le MCEP a été étendu à divers hôpitaux, cliniques et centres de soins de santé, grâce à la participation de l’Office régional de la santé de Winnipeg.

Le Dr Hildalh note que l’un des défis était de créer un sens d’appartenance chez les élèves.

Nous nous sommes assurés qu’ils sentaient qu’ils étaient à leur place : nous leur avons donné des pièces d’identité avec leur photo et des blouses qui leur appartenaient, dit-il.

Lors de la remise de diplômes, un stéthoscope est placé autour du cou des élèves. Bien qu’il soit maintenant retraité, le Dr Hildahl continue d’assister à ces cérémonies.

Deux élèves en blouses découpent un petit cadavre de cochon.

Des élèves du programme MCEP lors de la dissection d’un cochon, en salle de classe.

Photo : Radio-Canada / Trevor Lyons

Pas tous des premiers de classe

Le North End de Winnipeg n’est pas reconnu pour ses écoles.

Le pont Slaw Rebchuck, où la rue Isabel devient la rue Salter, est l’un des rares liens permettant de traverser la gare de triage qui sépare le centre-ville du North End. À l’extrémité nord du pont, on peut lire depuis plusieurs décennies les mots Welcome to the North End, inscrits sur un bâtiment, dans le style graphique de l’époque.

Debout, à l’intersection située à la base du pont, on entend le clic du verrou des portes de voitures, dont les propriétaires s’apprêtent à traverser le North End. L’École Children of the Earth se trouve à deux pâtés de maisons au nord du pont.

Un graffiti sur un garage qui lit : Welcome to the North End.

Le graffiti qui marque l’entrée dans le North End de Winnipeg.

Photo : Radio-Canada

Chez le grand public, le quartier est réputé pour sa violence et ses gangs de rues, phénomène que les experts attribuent à la pauvreté et au racisme systémique qui touchent l’importante population autochtone du quartier.

Selon le recensement de 2016, 45 % des habitants du North End sont Autochtones. À titre de comparaison, les Autochtones forment 12 % de la population de Winnipeg. Le revenu médian du quartier est de moins de 19 800 $, alors qu’il est 35 000 $ pour la population générale de Winnipeg.

Dans ce contexte, explique le Dr Hildahl, ils ne sont pas tous des premiers de la classe. Certains vacillaient au bord du gouffre. Il ajoute que les gangs tentent de recruter les élèves du secondaire dans le quartier.

Il se souvient d’une occasion où il avait invité un ancien élève du programme, qui était alors étudiant, à donner un discours au sujet du MCEP devant des élèves de 9e année.

Il s’est mis à parler de son expérience dans les gangs, à parler de la prostitution et du commerce de la drogue. Je me suis dit que ça n’allait pas dans la direction optimale, ce discours.

Et puis, il s’est arrêté et a déclaré : "J’ai vu ce programme d’exploration des carrières médicales, je m’y suis inscrit et j’ai lancé mes affaires aux couleurs de gang à la poubelle!", poursuit le Dr Hildahl.

Une école relativement moderne sur une rue traversée par un terre-plein.

L’École Children of the Earth, dans le North End de Winnipeg.

Photo : Radio-Canada

Depuis 2007, 61 élèves ont terminé le MCEP. Au moins l’un d’eux est devenu ambulancier, et d’autres sont en voie de devenir infirmières ou médecins. Comme l’école ne suit pas la carrière de ses anciens élèves, il est difficile d’évaluer son succès de cette manière.

Cependant, note le Dr Hildahl, cela n’a jamais été le but unique. Il s'agissait plutôt d’ouvrir les yeux aux jeunes et de leur fournir des habiletés. Il y en a qui ont reçu leur diplôme et qui ont étudié les arts culinaires. Pour moi, c’est parfait.

La fracture raciale des soins de santé

Lorsque Lorne Belmore et Wayne Hildahl ont créé le MCEP, ils estimaient que 3 % des travailleurs de la santé à Winnipeg étaient Autochtones, alors que les Autochtones représentaient environ 10 % de la population à cette époque.

L’Office régional de la santé de Winnipeg ne dispose pas de données sur la proportion de sa main-d’œuvre qui est autochtone.

Le constat personnel de Sheri Shorting est qu’il existe une vaste sous-représentation des personnes autochtones dans le système de soins de santé. Je n’ai jamais vu de représentation autochtone en santé, ni même une personne autochtone dans ces environnements. Étant une personne qui s’intéresse aux sciences, je trouvais ça décourageant, dit-elle.

Une jeune femme aux cheveux noirs debout devant un bâtiment orné d'une croix.

Sheri Shorting, debout devant l’Hôpital Saint-Boniface.

Photo : Radio-Canada / Gavin Boutroy

Et si c’est ce que je ressens, je suis sûre que d’autres élèves doivent ressentir la même chose, ajoute-t-elle.

La fracture raciale est tellement grande.

Une citation de :Sheri Shorting, étudiante autochtone

Vice-présidente de l’Université du Manitoba, Catherine Cook affirme que, lorsqu’elle est devenue médecin, le plus grand défi était de se convaincre qu’elle était capable de le faire. La femme métisse originaire du nord du Manitoba se souvient qu’elle n’avait pas de modèle.

Elle croit que le programme d’exploration des carrières médicales répond à ces deux besoins : améliorer la représentation des Autochtones dans les professions médicales et les aider à avoir confiance en leurs possibilités.

La population autochtone souffre davantage de problèmes comme le diabète ou les maladies infantiles, rappelle Catherine Cook. Cela rend encore plus importante la nécessité qu’ils soient représentés dans le système de soins de santé.

L’idée, c’est que, si nous avons des infirmières et des médecins autochtones, nous avons des défenseurs dans le système, et aussi des personnes attentionnées qui comprennent [la situation des patients autochtones], fait valoir la Dre Cook.

Elle souligne qu’il existe des cas de mauvais traitements de patients autochtones d’un bout à l’autre du pays, par exemple la mort de Joyce Echaquan au Québec, ou celle de Brian Sinclair à Winnipeg.

Ce genre d’incident a aussi pour conséquence de dissuader certaines personnes autochtones, qui n'iront pas chercher les soins que leur état requiert, dit-elle. Les gens évitent des endroits où de mauvaises choses sont arrivées.

Son conseil pour Sheri Shorting : Entoure-toi de personnes positives qui te soutiennent — ton rêve est tout à fait réalisable.

Car Sheri Shorting a bel et bien un rêve. Quand elle deviendra médecin, l’étudiante souhaite ouvrir une clinique dans la Première Nation de Little Saskatchewan, et aussi servir d’inspiration à la prochaine génération.

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