•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Analyse

Les réseaux sociaux, nouveau champ de bataille de Vladimir Poutine

Le Kremlin menace de bloquer l'application Twitter dès la semaine prochaine en Russie. Un ultimatum qui laisse présager des mesures radicales contre l’ensemble des géants étrangers du web comme TikTok et Facebook.

Vladimir Poutine et des enfants dansent.

Vladimir Poutine est le personnage central d'une publication TikTok avec des jeunes.

Photo : TikTok

Ils nous ont donné rendez-vous dans un loft au quatrième étage d’un vieil immeuble du centre-ville de Moscou.

C’est là qu’Anna Strekalovaskaya, 28 ans, et sa petite équipe de production vont enregistrer quatre ou cinq vidéos de 20 secondes chacune, juste assez pour nourrir son compte TikTok pour la semaine qui débute.

Si je veux augmenter mon nombre d'abonnés, je dois maintenir la cadence, explique la jeune femme en se brossant les cheveux devant un miroir.

L’allure est importante, mais pour elle, c'est surtout l’originalité du contenu qui a le plus d'impact.

Son compte TikTok diffuse des capsules linguistiques dans lesquelles elle traduit de l’anglais au russe des expressions populaires.

Aujourd'hui, c’est le terme Oversize Hoodie, comme dans chandail ample.

C'est l'accessoire à la mode chez les jeunes, dit-elle, tout le monde en porte.

Anna est professeure d’anglais, mais les réseaux sociaux lui sont désormais indispensables.

Je me rappelle la première fois que j'ai eu deux millions de visionnements en un soir, c'était comme recevoir de l'énergie. Le lendemain, tu en veux encore plus, c’est comme une drogue.

Une citation de :Anna Strekalovaskaya
Lors du tournage d'une vidéo

C'est une source de divertissement, mais une source de revenu importante pour toute une génération, ajoute Renat Yanbekov, son producteur de contenu qui supervise l’ensemble de l'œuvre, du débit à la qualité du tournage des capsules.

Renat dirige plus de 50 jeunes stars du web en Russie, pays qui compte le plus d'abonnés au monde sur TikTok, soit 29 millions en janvier 2021.

Avec une telle force de frappe, le contenu ne cesse d’évoluer et devient plus éducatif, et certainement de plus en plus politique, constate le producteur.

Si pour lui la politisation de ces plateformes est une bonne chose en Russie, pour Anna, c’est trop toxique et surtout trop dangereux dans le contexte politique actuel.

Je ne veux rien savoir de la politique sur TikTok. Même si je tiens à mon pays et aux droits et libertés, je ne publierai rien qui puisse donner une raison au gouvernement de fermer mon compte. Je refuse de jouer à ce jeu. Oui, j’ai peur.

Une citation de :Anna Strekalovaskaya

La censure en ligne, c'est le nouveau champ de bataille pour contrer la dissidence, et le retour au pays de l'opposant Alexeï Navalny, au mois de janvier, aurait été un point de bascule.

Un policier tient un jeune.

Un jeune arrêté à Moscou lors des manifestations au mois de janvier

Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

Car c’est par centaines de milliers que les vidéos d’appui à l'opposant ont envahi les réseaux sociaux en Russie, du jamais-vu.

Où et comment manifester? Quels vêtements porter? Que faire si vous êtes arrêté?

Le mot-clic #Navalny écrit en cyrillique, soit #Навальный, s’est répandu à une vitesse affolante depuis le mois de janvier, passant de 772 millions à 2,8 milliards rien que sur TikTok.

Des vidéos d’élèves qui décrochent le portrait de Poutine dans leur salle de classe ont aussi frappé l’imaginaire.

Image tirée de Tik Tok.

Une jeune fille décroche un portrait de Vladimir Poutine suspendu dans une classe.

Photo : Radio-Canada / Tik Tok

Un symbole et un prétexte surtout, pour le pouvoir, pour déclarer la guerre aux géants étrangers comme TikTok, Instagram, Facebook, YouTube et Twitter, quoique ce dernier demeure le moins populaire. Seuls 3 % des Russes seraient abonnés au service.

Le gouvernement russe sait très bien qu’Alexeï Navalny a obtenu sa popularité uniquement grâce à Internet et que son public est sur Facebook, YouTube et Twitter. Et c'est pourquoi, après les manifestations populaires de cet hiver, nous avons assisté à une nouvelle vague de restrictions, de répressions et de nouvelles lois qui réglementent désormais les médias sociaux et leur font supprimer du contenu ou supprimer des comptes.

Une citation de :Sarkis Darbinyan , avocat pour les libertés numériques
L'opposant est dans un box vitré, les mains dans les poches, le regarde ferme.

L'opposant russe Alexeï Navalny assiste à une audience du tribunal pour faire appel de la décision du tribunal de transformer sa peine avec sursis en une véritable peine de prison.

Photo : Reuters / MAXIM SHEMETOV

Censure et menaces de blocage

Ils seront soumis à des lois morales, pas juste aux lois de base de l'État, disait le président Vladimir Poutine au début du mois de mars, en s’emportant avec une rare émotion contre les réseaux sociaux.

La Russie a d’ailleurs imposé des amendes à Twitter, YouTube et TikTok, qui ont refusé de supprimer des messages d’usagers qui encourageaient les mineurs à participer à des rassemblements illégaux.

La relation est particulièrement tendue entre leurs dirigeants et Rozkomnazdor, l'agence publique qui patrouille sur Internet en Russie.

Elle accuse notamment Twitter de laisser filtrer des messages qui font l’apologie du suicide et de la drogue, des accusations que Twitter rejette catégoriquement.

Rozkomnazdor a depuis ralenti l’accès à l’application (le téléchargement d’images et de vidéos est beaucoup plus lent qu’auparavant) et menace de la bloquer complètement, dès le 1er avril, si les dirigeants refusent d'obtempérer en effaçant les messages que le Kremlin juge illégaux.

Twitter, ce n’est que le début, dit l'avocat Sarkis Darbinyan, les prochains seront sans doute Facebook et compagnie.

L’avocat est l’un des fondateurs de l’ONG Rozcomsvaboda qui milite pour les libertés numériques en Russie depuis 2012, alors que le Kremlin commençait à resserrer le contrôle d’Internet.

Car à la différence des Chinois, les Russes ont toujours joui d'une grande liberté sur la toile mondiale.

Depuis l'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en l’an 2000, c’est surtout la télévision qui a été soumise à des règles strictes, devenant au fil des ans le principal outil de propagande de l'État.

Mais le paysage médiatique change et, depuis des années, Internet a surpassé la télévision dans les habitudes de consommation du public.

N’eût été les chaînes comme YouTube, l'opposition russe n'aurait pu exister et encore moins influencer l'opinion publique comme elle l’a fait avec la désormais célèbre enquête sur le palais de Poutine, dont la vidéo a été visionnée plus 115 millions de fois depuis qu’elle a été publiée en janvier.

Toutefois, une loi adoptée en 2019, qui a pour but ultime de créer un Internet souverain en Russie, aura permis au gouvernement de se doter de la technologie qui lui permet aujourd'hui de contourner les fournisseurs, de bloquer des contenus et des sites entiers, et de provoquer des blocages majeurs quand bon lui semble.

Si le blocage de Twitter se concrétise d’ici quelques jours, ce sera, selon Sarkis Darbinyan, à titre de terrain d’essai pour tester les capacités de la Russie en matière de contrôle absolu.

Pour l'instant, le seul élément qui empêche la Russie de bannir YouTube et Google est de nature économique, dit l’avocat.

De nombreux utilisateurs et de nombreuses entreprises russes sont intégrés dans l'économie mondiale et gagnent beaucoup beaucoup d'argent grâce à YouTube et Google. Et il n'y a pas d'autres alternatives, explique-t-il.

Autrement dit, les éliminer provoquerait des remous économiques et sociaux que le pouvoir préfère éviter.

Mais on se dirige, à mon avis, vers un style chinois de gestion d’Internet et je m'attends à ce que cette tendance se maintienne et s'aggrave, avec des blocages complets si les manifestations civiques continuent, comme ce fut le cas au Belarus.

Une citation de :Sarkis Darbinyan, avocat pour les libertés numériques

Outre les menaces de censure, les autorités russes semblent de plus en plus déterminées à étendre leur contrôle, puisque dès le 15 avril, tous les téléphones intelligents vendus en Russie, iPhone et Android, contiendront des applications préapprouvées par le Kremlin, comme Yandex, le Google local, explique Sarkis Darbinyan.

Même si la mesure n’engagera en rien les utilisateurs à les télécharger, c'est une façon de les encourager à opter pour des services locaux qui collectent et stockent les données personnelles en vertu de loi du pays.

En entrevue sur Skype avec Radio-Canada

Kristina Kamenskaya affirme que ses vidéos en soutien à Navalny ont été effacées par TikTok à la demande des autorités russes

Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

Le dernier espace libre au pays

C’est notre seul espace, notre seul outil pour dire la vérité, dit Kristina Kamenskaya, une jeune femme que nous avons découverte sur TikTok lors des manifestations pro-Navalny à Moscou l’hiver dernier.

Elle dit qu’elle a cessé depuis d'utiliser des mots-clics comme Navalny, puisqu’elle s’est rendu compte que ses publications disparaissaient de son fil d'actualité sans aucune explication.

Ce n’est pas étonnant, mais c'est désolant, explique Kristina, qui a commencé à s'afficher sur TikTok il y a un an parce qu'elle jugeait qu'il manquait cruellement de débats politiques sur les réseaux sociaux en Russie.

Et elle n’a surtout pas l’intention de se censurer, d’autant plus que l’équipe de l’opposant Navalny a annoncé le 23 mars dernier qu’elle préparait de nouvelles manifestations en Russie pour demander sa libération.

Où les jeunes peuvent-ils dire et entendre la vérité si ce n’est sur TikTok ou d’autres applications? Pour le moment, le régime n’a pas réussi à nous faire taire, même s’il a convaincu TikTok d’effacer certaines de nos vidéos.

Une citation de :Kristina Kamenskaya

Elle constate d'ailleurs que le Kremlin se sert désormais de TikTok lui-même pour donner la réplique et semble avoir trouvé preneur chez les jeunes stars du web, payées pour publier des vidéos identiques qui font l’apologie du régime.

Mais nous ne sommes pas dupes, dit Kristina, ces jeunes reprennent les mêmes mots, les mêmes textes, c’est une évidence.

Si les réseaux sociaux sont le nouveau champ de bataille, elle dit être convaincue que la guerre est perdue d’avance pour le Kremlin.

On trouvera toujours les moyens de contourner la censure. Ici, ce n’est pas la Chine ou la Corée du Nord, on a grandi avec un Internet libre. Nous en priver est simplement impossible.

Une citation de :Kristina Kamenskaya

Si le Kremlin a prouvé qu’il n'hésiterait pas à chasser les jeunes de la rue en usant de la force et de la violence, priver d’Internet toute une génération qui a grandi avec un téléphone intelligent à portée de main s’annonce périlleux, même si la Russie prétend en avoir désormais les moyens.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !