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Les compagnies d’assurances ne tolèrent plus certaines pratiques du milieu agricole

Depuis deux ans, les compagnies d’assurances ont décidé de faire le ménage dans le milieu agricole. Exit les rénovations « maison » des bâtiments de ferme avec l’aide de la parenté. Quant à certains jeux présents sur des exploitations agricoles vouées à l’agrotourisme, ils doivent disparaître.

Bâtiment de ferme dont le recouvrement n'est pas terminé.

Des travaux d'agrandissement réalisés par un producteur laitier et son père.

Photo : Radio-Canada

Guy Genest possède une ferme à Lévis, une institution dans Chaudière-Appalaches. Pendant la belle saison, près d’un demi-million de personnes envahissent les champs de l’entreprise pour faire de l'autocueillette. Au menu : fraises, framboises et maïs pendant l’été, pommes et citrouilles l’automne venu.

Mais la spécificité de la ferme, c'est le parc d'attractions qui y a été construit au fil des ans : petit train, hébertisme, toboggan, glissades, balançoires, rien n’a été épargné pour divertir parents et enfants.

Au début, on avait juste des tables à pique-nique, mais on a rajouté plein de choses, parce que les gens qui viennent ici – dont des CPE – font de longs trajets en autobus. Ils ne viennent pas pour dix minutes. Ça prend de la chair autour de l’os parce qu'un enfant, au bout de 15 minutes, ça veut faire autre chose, explique Guy Genest.

L’activité vedette auprès des enfants était le Jumping Pillow, un jeu gonflable sous forme de trampoline géant.

Des enfants sautent sur un trampoline.

Le « Jumping Pillow » était la principale attraction du terrain de jeu.

Photo : Ferme Genest

Les enfants sautaient là-dessus. Ils pouvaient être 25, 30 à la fois parce que ça mesurait trente pieds par soixante. Un million d'enfants y sont passés depuis dix ans. Mais elles ne veulent plus. Elles, ce sont les compagnies d’assurances. À commencer par Promutuel, qui n’a pas renouvelé l'assurance-responsabilité de la ferme en 2019.

Je ne veux pas commenter un dossier particulier, mais notre souscription et nos tarifs sont faits pour les risques qu'on retrouve normalement sur une exploitation agricole, explique Guy Lecours, vice-président principal chez Promutuel. On devient un peu plus frileux quand il y a des activités qui mettent en jeu la sécurité ou la santé des visiteurs sur la ferme.

Il n'est jamais arrivé d’accident sur notre Jumping Pillow. Le seul accident qui est survenu à la ferme, c'est un enfant qui s'est fait une entorse, rétorque Guy Genest. N'empêche, la ferme Genest a dû se tourner vers une autre compagnie d'assurances qui l’a obligée à démanteler le Jumping Pillow.

La prime d'assurance de M. Genest, qui était de 7190 $ avec Promutuel, est passée à 98 708 $. Une augmentation de 1200 % en deux ans. C'est 13 fois mon ancienne prime, et en plus, mon déductible est de 25 000 $. Ça veut dire qu'on ne fera jamais de réclamation. Ça me coûte 8000 $ par mois d'assurances. Pensez-y! Ça défait un budget!

Guy Genest sur sa terre.

Guy Genest paye maintenant 13 fois plus qu'auparavant sa prime d'assurances.

Photo : Radio-Canada

Les compagnies d’assurances plaident que, depuis deux ans, le contexte dans lequel elles évoluent a changé. Quand on est rendu à faire des placements dans des obligations d'épargne à 1,7 %, ça ne permet pas de cumuler le capital nécessaire pour suivre l'évolution de l'agriculture. Les fermes sont de plus en plus grosses, certaines valent 20, 30 millions de dollars, notamment les fermes laitières. Quand ça brûle, ça prend du capital pour assurer ça, explique Stéphane Bibeau, président du groupe Estrie-Richelieu, un des trois assureurs du monde agricole au Québec.

Sans compter les changements climatiques qui compliquent la donne. Le nombre de réclamations et l'ampleur des réclamations sont à la hausse de façon importante. Ça vient principalement de deux types de pertes, soit des incendies d'origine électrique ou d'effondrement de bâtiments. On en a eu beaucoup au cours des derniers hivers, explique Guy Lecours, vice-président principal chez Promutuel, qui assure 40 % des agriculteurs québécois.

Portrait de Guy Lecours.

Selon Guy Lecours de Promutuel, l’ampleur des réclamations en agriculture a augmenté depuis deux ans.

Photo : Radio-Canada

L’UPA, qui croule sous les appels de producteurs, a fait un sondage pour quantifier le problème. Elle a été estomaquée d’apprendre que 20 % de ses membres ont eu des hausses de primes de plus de 14 %. Pire encore, 6 % des agriculteurs du Québec sont sans assurance. C'est très inquiétant quand on connaît la valeur des actifs de nos producteurs agricoles. Alors pour nous, ça a été un petit peu une sonnette d'alarme, explique Marie-André Hotte, avocate à l’UPA.

La sonnette d’alarme, Samuel Bouchard, producteur laitier à Saint-Pascal dans le Bas-Saint-Laurent, l'a entendue en 2020. Quelques mois plus tôt, il avait amorcé l’agrandissement de son étable pour permettre aux vaches de se mouvoir plus facilement. Les travaux ont été effectués avec son père, un charpentier-menuisier, ce qui n’a pas eu l’heur de plaire à Promutuel, l’assureur de la ferme depuis trois générations.

La compagnie lui a demandé d'embaucher un entrepreneur général puis un maître-électricien. Samuel Bouchard insistait toutefois pour faire lui-même une partie de l’électricité. Dans l'agriculture, il y a beaucoup de projets d'autoconstruction, c'est très courant. Ici, on avait toujours fait ça de cette façon-là, explique-t-il.

Samuel Bouchard dans son étable.

Samuel Bouchard déplore que les normes permettant l’autoconstruction aient changé.

Photo : Radio-Canada

Après des mois de négociations tendues entre les deux parties, Promutuel lui a envoyé un avis de non-renouvellement. Je ne veux pas commenter un dossier particulier, mais des travaux faits soi-même ce n'est pas quelque chose qu'on favorise, c'est sûr. On peut s'autoconstruire, mais on doit quand même respecter les normes, justifie Guy Lecours, vice-président principal chez Promutuel.

Le hic, c’est que cet avis a fait boule de neige. Aucune autre compagnie d'assurances n'a voulu prendre le relais. Ça fait un an que Samuel Bouchard vit avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Le bâtiment, son contenu, les animaux, je n'ai plus aucune protection. S'il y a un sinistre, je perds tout. C'est un gros stress. Si la ferme disparaît, on est dans la rue.

Le seul espoir du producteur laitier, c’est qu’une compagnie accepte de rouvrir son dossier maintenant qu’il a pratiquement terminé les travaux d’agrandissement.

L’UPA cherche bien évidemment une solution. Elle a tout d’abord tenté de convaincre les assureurs du Québec de se partager le risque et de reprendre les laissés-pour-compte. L’accueil a été froid. Devant l’impasse qui se profile, elle tente maintenant de recruter d'autres assureurs à l’étranger pour mettre sur pied un nouveau programme d’assurances.

Le reportage de Julie Vaillancourt et de Stéphane Gravel est diffusé à l'émission La semaine verte le samedi à 17 h et le dimanche à 12 h 30 sur ICI TÉLÉ. À ICI RDI, ce sera le dimanche à 20 h.

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