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Gagner sa vie en Abitibi-Témiscamingue sans y habiter

Un homme assis dans un chariot à bagages attend à l'aéroport.

De nombreux travailleurs se déplacent dans la région pour travailler, mais ne s'y établissent pas. (archives)

Photo : Reuters / Mohamed Azakir

De plus en plus de personnes font le choix de venir travailler en Abitibi-Témiscamingue sans s’y installer. Ils viennent dans la région pour travailler, mais retournent ensuite chez eux pour dépenser cet argent. C’est ce qu’on appelle faire du navettage ou dans le langage commun, faire du fly in fly out. Est-ce vraiment profitable pour l’économie régionale?

La qualité des emplois qui sont offerts en Abitibi-Témiscamingue est maintenant bien connue dans l’ensemble de la province. Que ce soit pour travailler dans le domaine de la santé ou dans le secteur minier, les salaires sont alléchants.

Selon les données de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ), le revenu d’emploi médian des travailleurs de 25 à 64 ans en Abitibi-Témiscamingue est de 10 % plus élevé que la moyenne provinciale.

Le revenu médian au Québec est de 42 750 $ en 2018, alors qu’en Abitibi-Témiscamingue, il est de 47 065 $ pour la même année.

Avec la pénurie de main-d'œuvre qui sévit dans la région, les employeurs n’ont d’autre choix que de trouver des travailleurs de l’extérieur pour combler certains postes.

On a déjà des minières qui ont une grande partie de leur main-d'œuvre qui vient de l’extérieur, on serait surpris, ils n'ont pas le choix. Il y a un souci d’engager des gens de la place, mais ces grandes entreprises, elles n'ont pas le choix, explique le président de la Chambre de commerce et d’industrie de Rouyn-Noranda, David Lecours. Il croit que ce phénomène s’est accentué depuis le début de la pandémie.

Une photo professionnelle de David Lecours.

David Lecours, président de la Chambre de commerce et d'industrie de Rouyn-Noranda

Photo : gracieuseté

On va le voir s’accentuer avec les grands projets miniers qui s’en viennent, puisque cette question de pénurie de main-d'œuvre va continuer, parce qu’il n’y a pas de solution miracle à court terme, explique David Lecours, qui estime tout de même qu’il serait bien plus profitable pour l’économie de notre région si ces travailleurs venaient s’installer ici.

Même son de cloche pour la députée de Québec Solidaire dans Rouyn-Noranda-Témiscamingue, Émilise Lessard-Therrien. Pour moi, c’est problématique, car c’est ni plus ni moins qu’un facteur d’appauvrissement de notre région quand des gens viennent travailler chez nous et que la masse salariale n’est pas dépensée localement dans notre économie.

Le président de la Chambre de commerce de Val-d’Or estime que les entreprises minières ou notre réseau de la santé ont d’ailleurs tout intérêt à attirer les gens ici.

Pour n’importe quelle entreprise qui fait du fly in fly out, il y a des coûts assez importants reliés à ça, des coûts de transport, d’hébergement, de pension, ce n’est pas à l’avantage des entreprises de garder une pérennité dans le fly in fly out. Je pense que tout le monde espère que ces travailleurs viennent s’installer en région pour de bon, assure Jérémi Fournier.

Des impacts sur la population locale

Certains entrepreneurs bénéficient de ce phénomène grandissant de navettage. Des propriétaires de motel qui louent des chambres aux travailleurs nous ont confié qu’ils affichent pratiquement toujours complet. Les propriétaires de logements ont aussi flairé la bonne affaire.

Cédric Lajoie considère que près de 20 % de son parc immobilier dans la région est maintenant consacré aux travailleurs de l’extérieur, soit environ 25 à 30 appartements.

C’est certain que c’est plus rentable, mais c’est plus de gestion, il peut y avoir beaucoup plus de trouble, c’est plus demandant qu’un locataire normal, mais c’est substantiellement plus cher, je peux louer facilement 30 à 50 % plus cher que normalement, précise-t-il.

Il affirme que les travailleurs de l’extérieur sont de plus en plus nombreux et dit même ne plus fournir à la demande. Ses clients sont majoritairement des travailleurs de la santé ou du secteur minier.

Cette forte demande incite d’autres propriétaires à faire comme lui et à offrir ce type de logements.

À Rouyn-Noranda, un propriétaire vient récemment de s’entendre avec tous ses locataires afin qu’ils quittent leur logement en échange de 1000 $. Son objectif est d’offrir les appartements à des travailleurs.

Une tendance qui inquiète le Regroupement d’éducation populaire de l’Abitibi-Témiscamingue. C’est très inquiétant, parce que le taux d'inoccupation à Rouyn-Noranda est à 1,1 %, donc les gens ont de la misère à se loger. Quand on en libère comme ça, ça signifie aussi souvent une hausse importante du montant des logements. Deuxième critique qu’on a par rapport à ça, c’est souvent la façon dont c’est fait, affirme le coordonnateur, Christian Milot.

Christian Milot devant un mur de son bureau.

Christian Milot, coordonnateur du Regroupement d'éducation populaire de l'Abitibi-Témiscamingue

Photo : gracieuseté

Il rappelle qu’un propriétaire qui souhaite changer la vocation de ses logements doit les aviser six mois à l’avance, leur offrir trois mois d’allocation et payer les frais de déménagement.

Ces logements qu’on réserve pour des travailleurs effectuant du navettage ne sont plus disponibles ensuite pour ceux qui voudraient venir s’installer ici définitivement.

Christian Milot estime que les municipalités ont un rôle à jouer. Il y a des villes qui changent le zonage et qui disent que cette zone est résidentielle, on ne peut pas avoir ce type d’hébergement alors si on protège certaines zones, on peut éviter que ce type de situations ne se produise, précise Christian Milot.

Capacité d’accueil limitée

Le problème soulevé par tous les intervenants dans ce reportage, c’est que la région ne peut pas se permettre en ce moment d’accueillir des milliers de nouveaux travailleurs et leur famille.

Quand on va chercher quelqu’un de l’extérieur, il constate la pénurie de logement et de maisons, le prix de ces logements et maisons, puis un autre gros enjeu, c’est le manque de place en garderie. On pense à un jeune couple qu’on leur annonce tout ces enjeux-là, bien c’est un frein pour certains. On doit régler les besoins de base avant même de penser accueillir ces gens-là, précise Jérémi Fournier.

Jérémi Fournier parle derrière un lutrin pendant une assemblée génréale.

Jérémi Fournier, président de la Chambre de commerce de Val-d'Or

Photo : gracieuseté CCVD

Il faut savoir que la pénurie de main-d'oeuvre touche aussi les CPE. Le désir d'augmenter nos infrastructures et services sociaux est donc en partie stoppé par le manque de main-d'oeuvre. Nous nous retrouvons en quelque sorte dans un cercle vicieux, d'un côté, l'arrivée de nouveaux travailleurs est essentiel pour combler de nombreux postes, mais de l'autre, on n'arrive pas à les attirer justement en raison du manque de main-d'oeuvre, principalement dans les CPE.

Dans une récente entrevue, le président du Conseil d’administration du CISSS-AT, Claude Morin, mentionnait même être passé près de perdre une docteure, faute de places en CPE. Pour son organisation, le manque de places en CPE est parfois aussi un frein pour de futurs candidats.

Une fois que la personne est intéressée par l’emploi, l’autre question qui vient, c’est qu’est-ce que le milieu de vie a à m’offrir, est-ce que je vais pouvoir me trouver une place pour faire garder mes enfants?, nous explique, Vincent Béland, chef de service pour l’attraction de la main-d'œuvre au CISSS de l’Abitibi-Témiscamingue, qui estime que de petits miracles sont réalisés chaque fois avec leurs différents partenaires afin de trouver des solutions.

Si on était capable d’avoir un levier attractif, de positionner dans nos offres d’emploi le fait que si on recrute quelqu’un ici, on aurait une place garantie pour eux en garderie, ce serait idéal. Pourquoi ce serait le cas pour nous et pas pour les autres dans la région, c’est complexe évidemment, mais dans un monde idéal, je voudrais qu’on puisse même leur garantir un logement et dire pendant les trois premiers mois, on va te garantir une place pour qu’éventuellement la personne se trouve un endroit à elle, ajoute Vincent Béland.

Émilise Lessard-Therrien estime que le gouvernement du Québec a un grand rôle à jouer, notamment pour l’ajout de places en garderie, mais selon elle, tout passe d’abord par la reconnaissance d'un statut particulier à la région qui reconnaît la crise de main-d'œuvre.

Je me demande ce que fait le gouvernement pour améliorer la situation et moi ce que je ne veux surtout pas, c’est qu’on soit condamné à devenir ni plus ni moins qu’une colonie-comptoir dans notre région, c’est-à-dire qu’il y a des gens qui viennent exploiter nos ressources, qui viennent travailler, mais qui ne s’installent pas chez nous, explique Émilise Lessard-Therrien.

Au bureau du ministre responsable de la région, Pierre Dufour, on nous assure que des efforts sont déjà faits en ce sens, notamment l’annonce de 508 nouvelles places en garderie en Abitibi-Témiscamingue. Le ministre n’était toutefois pas disponible pour répondre à nos questions.

Il y a eu un boum économique assez important dans les dernières années, alors ça prend une certaine période de temps pour s’adapter, adapter les logements, les services sociaux qui viennent avec ça, alors je crois que c’est une question de temps avant qu’on puisse remonter la pente pour s’adapter, ajoute pour sa part Jérémi Fournier.

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