•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

La réouverture des théâtres, selon deux directeurs et une directrice artistiques

Montage des photos de trois directeurs artistiques en entrevue avec un casque et un micro.

De gauche à droite : Brigitte Haentjens, Martin Faucher et Claude Poissant

Photo : Radio-Canada

Radio-Canada

Selon un rapport rendu public plus tôt cette semaine, pas moins de 63 % des artistes du Québec vivent de la détresse psychologique à un niveau élevé. Aussi bien dire que l'annonce de la réouverture des salles de spectacle en zone rouge, autorisée dès le 26 mars, a eu l'effet d'un baume pour ces personnes.

En coulisse, les directeurs et directrices artistiques des théâtres se préparent à reprendre là où ils et elles ont laissé l'automne dernier. Martin Faucher, du Festival TransAmériques (FTA), Brigitte Haentjens, du Théâtre français du Centre national des Arts, et Claude Poissant, du Théâtre Denise-Pelletier, discutent de la relance partielle du milieu culturel au micro de René Homier-Roy.

René Homier-Roy : Quand vous avez appris que les salles de spectacle allaient rouvrir leurs portes en zone rouge, quelle était votre première réaction?

Brigitte Haentjens : Ça a quand même quelque chose de positif, mais en même temps, dans les conditions dans lesquelles on va présenter des spectacles, je ne sais pas trop ce que ça signifie. [...] Moi, personnellement, jouer devant 15 personnes masquées, ça ne m’intéresse pas tellement.

Martin Faucher : Je pense que c’est important qu’on joue, peu importe les gens qui sont devant nous. [...] Le bienfait d’être en contact avec des artistes et la perspective de pouvoir jouer, c’est éminemment salutaire pour tous les gens avec qui on est en contact. Oui, ça peut être un peu déstabilisant de jouer devant 25 % d’une capacité de salle, mais en même temps, ça me semble essentiel.

Claude Poissant : [J’ai ressenti] une certaine surprise, mais une certaine joie. En même temps, on rentre dans une phase qui ne sera pas nécessairement réglée en un quart de tour. Il va falloir s’adapter à une série de changements et, surtout, trouver à travers ça le moyen de protéger nos artistes, nos institutions, nos compagnies et nos principes. Donc, beaucoup de travail en perspective, mais un peu de ciel bleu.

R. H.-R. : Le fait d’ouvrir les cinémas plus tôt que les théâtres, est-ce que ça vous apparaissait comme une décision de bon sens, ou plutôt très discutable?

Claude : Très discutable. Personnellement, j’essayais de comprendre. Le rapport à l’écran leur semblait moins complexe que le rapport à la présence de gens sur scène. L’artiste est encore associé parfois à un vieux théorème du désordre, du faste, de l’anarchie et de la liberté dangereuse. Il y a ça qui résiste encore au fond et qui faisait qu’on ne pouvait pas imaginer qu’on était autre chose qu’une inutilité sympathique. Au contraire, on est très organisés.

R. H.-R. : On a appris très tard que le directeur de la santé publique, le Dr [Horacio] Arruda, recommandait depuis un bon moment d’ouvrir les salles de théâtre et que le premier ministre ne l’avait pas écouté. Avez-vous une idée de ce qui a pu faire en sorte que ça se passe comme ça?

Brigitte : Plus le temps passe, moins j’ai de facilité à comprendre les consignes et les mesures. Parce que quand les théâtres ont été ouverts au mois de septembre, on a respecté toutes les consignes imposées et ça se passait assez bien. Je ne pense pas qu’il y a eu de foyer d’infection dans les théâtres. Donc, je ne sais pas de quoi ça relève vraiment; je ne suis pas assez calée pour ça, sans doute.

Martin : Je n’ai aucune idée pourquoi M. Legault a décidé que le théâtre était dangereux. D’un côté, on parle de santé mentale, du bien-être de la personne, et de l’autre côté, on fait tout pour que ça aille mal. C’est une échappatoire tellement saine. Contrairement à ce qu’on pense, on est tellement organisés, les gens de théâtre. On sait c’est quoi, la notion d’espace, la notion de l’autre et on est ponctuels. Les gens qui travaillent en coulisse sont d’une rigueur incroyable. De ne pas considérer ça, pour moi, c’est insultant. Ce n’était vraiment pas très chic de la part de M. Legault.

Claude : À un moment donné, j’ai arrêté de vouloir comprendre. J’ai l’impression d’avoir un peu abandonné.

R. H.-R. : La ministre de la Culture annonçait une subvention de 4 millions de dollars pour aider à la promotion dans le domaine des arts. Qu’est-ce que vous en pensez?

Brigitte : On est toujours contents quand la ministre se montre pour nous donner des sous; on ne peut pas se révolter contre ça. Mais je n’en comprends pas très bien l’utilité. On ne sait pas où cet argent-là va non plus. On aimerait ça voir comment cet argent est distribué.

RHR : Est-ce que vous entretenez des craintes par rapport à la suite des choses?

Martin : Il peut y avoir une troisième vague. Et s’il y a une troisième vague, ce sera donc toute la société qui sera là-dedans – comme les Français, qui reconfinent dès samedi massivement à Paris –, alors on n’est pas à l’abri de ça. Mais sinon, je pense qu’il y a une confiance pour une grande partie du public et un appétit de retourner en salle. Forts de l’expérience de septembre dernier, on va continuer à bien appliquer les mesures sanitaires pour que tout le monde soit protégé, en espérant qu’en septembre prochain, une normalité revienne. Mais je n’ai pas trop de craintes sur le retour du public.

R. H.-R. : On a récemment assisté à un passage du théâtre à la télé. Ça a commencé avec La face cachée de la lune, de Lepage, à Télé-Québec, qui a marché très fort. Est-ce que ça vous apparaît comme une ouverture qui risque de perdurer?

Brigitte : Je trouve ça très bien, mais on ne peut pas appeler ça du théâtre. Ça sert de documentaire, en quelque sorte, mais ce n’est pas ça, le théâtre. Le théâtre, ça se passe en vrai.

Claude : Tout le travail de captation, le travail numérique, la diffusion sur écrans de nos arts vivants, ce n’est pas nocif. Si c’est bien fait, c’est formidable. Cependant, ça demande beaucoup d’argent, et il faut comprendre que c’est complémentaire. L’art numérique, c’est un art en soi, et ce n’est pas ça qu’on fait. Je pense que si c’est mal fait, on peut plafonner très vite. Il ne faut pas non plus se mettre la pression de se sentir obligé d’en faire.

Martin : Ce que je crains, c’est qu’à l’avenir, les gouvernements soient très tentés de donner de l’argent neuf au numérique, et ne donnent pas d’argent neuf pour continuer à faire de l’artisanat au sens noble, qui est la salle de répétition et la salle de spectacle.

Claude : À travers ce qu’on fait au théâtre, il y a une espèce de notion de risque. Et là, comme on a une santé à se refaire à tous les niveaux, on a parfois peur que cette notion de risque prenne le dalot, par manque de moyens financiers. Ça serait dommage, parce que c’est quand même notre ADN, le risque.

R. H.-R. : Est-ce que vous croyez que les projets que vous avez risquent de se réaliser dans le temps?

Martin : Je ne sais tellement pas. Je pense qu’on va être dans un carambolage de productions pour les deux ou trois prochaines années. Je pense qu’on est dans un casse-tête incroyable. Comment donner la parole à tous d’une façon intelligente, respectueuse et créative? C’est un défi de logistique incroyable qui nous attend.

Avec les informations de René Homier-Roy, animateur de Culture club. L'entrevue a été éditée et condensée à des fins de clarté.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !