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Analyse

La Syrie existe-t-elle encore?

Il y a toujours un État syrien sur la carte, avec un président, une première dame, quelques représentants à l’ONU, mais dans les faits, c’est un « État fantôme » largement impotent qui flotte sur des ruines fumantes.

Des gens qui portent des drapeaux syriens manifestent.

Des Syriens qui vivent en Turquie ont manifesté pour souligner les 10 ans de la guerre dans leur pays le 13 mars 2021, à Istanbul.

Photo : Reuters / MURAD SEZER

La Syrie existe-t-elle encore? La question est brutale, provocatrice, mais elle se pose, au moment d’un triste dixième anniversaire.

En mars 2011, dans la foulée des événements en Tunisie, en Égypte, au Yémen, la Syrie entrait dans la ronde du printemps arabe. Comme ailleurs, mais plus qu’ailleurs, la suite sera tragique et même féroce.

La décennie 2010 a ravagé un pays aujourd’hui méconnaissable, qui fut longtemps un pivot au Moyen-Orient, une dictature stable et diplomatiquement influente.

En 2021, il y a encore des Syriens. Il y a maintenant une immense diaspora syrienne, y compris parmi nous. Il y a encore, sur les cartes, un territoire qui correspond à cet État. Mais la Syrie comme pays, comme nation, qu’en reste-t-il aujourd’hui?

Bachar, ou on brûle le pays!

Commençons par un important rappel historique.

C’est une citation qu’on lisait et entendait beaucoup à Damas et dans d’autres villes syriennes en 2011. Une phrase qui revenait en boucle dans la bouche des militants prorégime (minoritaires, mais il y en avait), sur les affiches et certains graffitis. Une phrase que l’on scandait dans les rassemblements à la gloire du président Bachar al-Assad.

Cette phrase, il faut la retenir pour comprendre ce qui va suivre. C’était : Bachar, ou on brûle le pays! Avec parfois une variante : Assad, ou on brûle le pays!

Ce n’était pas là qu’une petite phrase échappée par deux ou trois ultras du régime. C’était un mot d’ordre, un slogan et, on le verra bientôt, un programme. On l’entendait à la télévision. Un certain Rami Makhlouf, puissant cousin de Bachar al-Assad, financier du régime, qui possédait à l’époque la moitié des infrastructures du pays, l’avait prononcée lui-même : C’est Bachar, ou on va brûler le pays!

Un homme passe à moto devant des bâtiments détruits.

Reconquise par les forces gouvernementales en 2018, Deraa est régulièrement secouée par des attentats. (archives)

Photo : Getty Images / MOHAMAD ABAZEED

Une funeste prophétie réalisée

Peut-on dire que cette prophétie funeste s’est réalisée?

Oui, mais en même temps, non, parce que dans le fameux slogan, c’était : Ou bien, ou bien… Or, aujourd’hui, qu’est-ce qu’on a? Le pays a brûlé ET Assad est toujours là.

Mais ce slogan résume et permet de comprendre la détermination féroce d’un régime qui était décidé à se maintenir contre vents et marées et par tous les moyens.

On a brûlé le pays parce que le régime syrien était sérieusement contesté, au printemps 2011, par une partie importante de la population. Et ce – il importe de le souligner – avant même que les islamistes, les milices étrangères, les Russes, les impérialistes et les autres ne s’y mettent.

Dès le printemps 2011, alors que la contestation et l’agitation sont encore 100 % pacifiques et 100 % nationales, les services secrets, les forces paramilitaires – pléthoriques en Syrie, avec des groupes et des sous-groupes parfois rivaux – entrent en scène, tirent sur la foule (à Damas), torturent des enfants qui avaient écrit des graffitis (à Deraa), etc.

L’intransigeance du régime et la mobilisation immédiate des forces répressives expliquent en bonne partie la férocité de la guerre qui va suivre. En tout cas pour la première phase, durant l’année 2011. Ensuite, il y a un engrenage infernal, la guerre de Syrie va devenir une guerre internationale, avec plusieurs fronts et une fragmentation du territoire.

Fragmentation qui se reflète aujourd’hui encore dans les fiefs régionaux et la multiplication des points de contrôle, même avec une paix censée être revenue sur la majeure partie du territoire.

Un pays éclaté

Bachar Al-Assad prononce un discours.

Le président syrien, Bachar Al-Assad.

Photo : Reuters

Au nord, la Turquie et les Kurdes ont toujours des morceaux importants qui échappent à Damas.

La zone nord-ouest, contrôlée par la Turquie, utilise la monnaie turque; on a même étendu le réseau électrique turc au-delà de la frontière.

Celle sous mainmise kurde, avec l’assistance de quelques centaines d’Américains, une force aujourd’hui résiduelle qui avait combattu l’État islamique, est quasi indépendante de facto.

On dit que Damas, avec l’aide des Russes et des Iraniens, qui représentent parfois les véritables forces locales qui font la police, contrôle 60 % du territoire.

Mais les frontières avec le Liban et l’Irak, par exemple, sont aux mains de milices pro-Iran, comme le Hezbollah libanais. Le contrôle de l’espace aérien est russe.

En plus d’être détruit, le pays en paix reste morcelé : un voyage d’un bout à l’autre est un parcours du combattant, avec une myriade de points de contrôle, et presque autant de risques d’extorsion, voire pire.

Une belle souveraineté, en vérité.

Mais si le critère fondamental, c’est le maintien, dans la capitale et dans le palais présidentiel, du régime – peu importe si, autour, on a tout brûlé, et que des forces étrangères exercent en parallèle un pouvoir de facto –, alors oui, le régime a gagné et il s’est maintenu. Même si, un peu partout, sauf dans la capitale relativement intacte, le pays est en morceaux.

Bachar al-Assad est toujours dans son palais, mais il règne sur un territoire éclaté, tenu à bout de bras par les deux puissances étrangères qui lui ont sauvé la mise.

Un garçon porte un autre enfant.

Un garçon porte un autre enfant sur ses épaules et marche devant des bâtiments lourdement endommagés, au sud de Damas, en Syrie, en décembre 2020.

Photo : Reuters / OMAR SANADIKI

Une tragédie bien documentée

Pour ce qui est des destructions, des souffrances et des violences, on commence hélas à bien connaître les chiffres, car cette guerre horrible – paradoxe cruel – aura été archidocumentée, ce qui donnera du matériel aux historiens pour des années, voire des décennies.

On répète souvent le chiffre de 390 000 morts violentes, dont 120 000 civils (chiffres arrondis). Des statistiques macabres scrupuleusement tenues par l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH). Mais ce chiffre exclut les disparus, qui sont plus de 200 000, ce qui fait que le bilan réel se rapproche probablement des 600 000 victimes.

Une autre organisation, le Centre de documentation des violations en Syrie, a colligé aussi beaucoup de chiffres sur l’horreur syrienne. Notamment sur la répartition des responsabilités dans les morts violentes. Elle a étudié en détail 226 106 décès rapportés jusqu’à la fin de 2020.

Selon elle, 69 % de ces décès, soit plus de 155 000, ont été causés par le gouvernement et ses milices alliées. C’est onze fois plus que les personnes tuées par le groupe armé État islamique – 6 % des décès, ou 14 000 personnes.

L’opposition (autre que l’EI) aurait 35 000 morts sur la conscience, et les forces aériennes russes (qui ont bombardé des hôpitaux notamment), un peu plus de 7000.

Une importante diaspora à l'étranger

D'autres statistiques : plus de la moitié de la population de 2011 ne vit plus chez elle, entre 40 et 50 % des appartements et des maisons ayant été détruits.

Sur 22 millions d’habitants, 6 millions sont des déplacés de l’intérieur, et plus de 5 millions sont partis à l’étranger. La monnaie s’est effondrée, alors qu’elle avait (assez incroyablement) tenu le coup jusqu’en 2018 ou 2019. Le prix de la nourriture a doublé, voire triplé depuis un an. Il y a à Damas des files de plusieurs centaines de mètres pour acheter du pain.

Un soldat est accroupi dans l'entrée d'un immeuble et regarde la ville au loin.

Près du quart de la population syrienne a fui à l'étranger en raison de la guerre qui perdure depuis plus de 10 ans.

Photo : Reuters / Alaa Al-Faqir

La classe moyenne de Damas est en train de glisser dans la misère, notamment en raison de sanctions étrangères qui ratent cruellement leur cible. On pense notamment à la loi césar américaine ratifiée à la fin de 2019 par le Sénat des États-Unis, largement décriée par la population, même celle qui s'oppose au régime.

Donc, il y a toujours un État syrien sur la carte, avec un président, une première dame, quelques représentants à l’ONU, mais dans les faits c’est un État fantôme largement impotent qui flotte sur des ruines fumantes.

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