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« Bell, SVP, ne tuez pas la beauté de Mont-Tremblant! »

Bell voulait planter une tour de télécommunication de 82 mètres, l’équivalent d’un gratte-ciel, en plein cœur d’un paysage laurentien. Le projet a soulevé l’ire des citoyens. Si un dialogue semble maintenant possible, la question demeure : comment occuper le paysage sans le défigurer?

Le mont Tremblant est en arrière-plan

La montagne à proximité du lac Gélinas, site prévu pour la tour.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Sous la glace, on sent les eaux du petit lac Gélinas qui gargouillent. Quelques hirondelles chantent la liberté après le dur hiver. Derrière le lac, on aperçoit le soleil qui illumine les pistes enneigées du Mont-Tremblant, faisant miroiter la promesse des jours joyeux de ski de printemps. Un paysage harmonieux des pays d’en haut.

Mais autour du lac Gélinas, les habitants du coin n’ont pas le cœur à chanter L’hymne au printemps. Ils ont la mine sombre : leur paysage est menacé. Bell Mobilité a annoncé, par avis public, fin janvier, son intention de construire sur le bord du lac une tour de télécommunication de 82 mètres sur un socle de 10 mètres.

82 mètres, c’est l’équivalent de l’édifice Price dans le Vieux-Québec. Avec ses 18 étages, il est considéré comme le seul gratte-ciel du quartier historique de la vieille capitale. Or, une tour gratte-ciel au lac Gélinas, les habitants n’en veulent pas.

Ce n’est pas le syndrome de "pas dans ma cour", mais une question de respect de l’environnement naturel, s’exclame Pierre Parent, musicien dans la soixantaine et voisin de longue date du lac Gélinas.

Chez nous, on n’a pas le droit de construire une maison de plus de deux étages. Comment Bell peut-il justifier de massacrer la ligne d’horizon et la beauté de nos paysages?

Une citation de :Pierre Parent

L’harmoniciste raconte qu’il a su, tout jeune, que c’est autour de ce lac qu’il voulait faire sa vie. Son voisin, Daniel Veilleux, renchérit : On tombe amoureux de l’endroit.

Photo prise à proximité du lac Gélinas à Mont-Tremblant, Québec.

Daniel Veilleux avec les plans de la fameuse tour sur le site prévu.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Et ici, l’amour de l’endroit se nourrit par le regard posé sur l’horizon. La perspective de le voir gâché par une construction aussi gigantesque accable les riverains, mais pas qu’eux. Avec son promontoire prévu de 10 mètres, la tour de télécommunication sera comparable en hauteur à l’hôtel Le Concorde, à Québec.

Ce n’est donc pas seulement les habitants du lac Gélinas qui la verront, mais tout le monde qui habite ou fréquente la région.

Comment expliquer un tel projet de Bell, alors que la Ville de Mont-Tremblant a fait adopter, en 2019, un moratoire interdisant explicitement la construction de tours sur son territoire pour protéger un paysage dont la beauté est fort rentable? Mont-Tremblant est, après tout, l’un des sites touristiques les plus visités au Québec.

On n’a pas de musées ici ni de cathédrale, ce qu’on a à proposer aux touristes, c’est la nature, la beauté de la nature, explique Luc Brisebois, maire de Mont-Tremblant, un joyeux gaillard souriant.

Celui qu’on surnomme bull (bison) depuis l’enfance n’entend pas baisser les bras devant ce qu’il considère comme une aberration urbanistique et légale.

Photo prise à proximité du lac Gélinas à Mont-Tremblant, Québec.

Le maire de Mont-Tremblant, Luc Brisebois

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Or Bell Mobilité est détenteur d’une licence de spectre pour la région de Mont-Tremblant. Cette licence s'accompagne de la responsabilité de développer le réseau et l’autorisation de construire les tours et antennes nécessaires à ce développement.

Depuis des années, la compagnie cherche un emplacement pour construire une nouvelle tour et se butte chaque fois à une ferme opposition. Si Bell pourrait éventuellement outrepasser la volonté de la Ville, c’est qu’elle est en droit d’invoquer la loi fédérale en matière de radiocommunications, qui prime sur les règlements municipaux.

Le processus prévu par la loi prévoit qu'advenant un refus catégorique de la Ville, comme c’est le cas à Mont-Tremblant, Bell pourrait se tourner vers le ministère canadien de l’Innovation (anciennement le ministère de l’Industrie) et lui demander de forcer l’installation de la tour au terme du processus de consultations publiques prévu par la loi.

Au ministère de l'Innovation à Ottawa, Sophy Lambert-Racine, des relations publiques, nous a répondu qu’Ottawa n'interviendra que si la municipalité et le promoteur n’arrivent pas à une entente.

À Tremblant, Pierre, Daniel, Anik, Isabelle, Paul et des dizaines d’autres organisent la résistance contre Bell depuis quelques semaines déjà.

Des citoyens du coin comme des visiteurs qui viennent s’y ressourcer en posant leur regard sur ce paysage de montagne ont fait parvenir plus de 1100 lettres à Bell pour manifester leur désaccord avec la construction de la tour.

Ils ont créé un site Internet, un site Facebook, ont engagé une firme de relations publiques.

Plusieurs citoyens se sont regroupés pour contester l’installation de la tour.

De gauche à droite : Pierre Parent, Anick Colangelo, Daniel Veilleux

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Leurs efforts semblent avoir abouti cette semaine à l’amorce d’une nouvelle étape dans les discussions. Bell ouvre désormais la porte à l’évaluation d’un autre site pour ériger sa tour et suspend temporairement le processus amorcé en janvier, pour donner une chance à la négociation.

Jeudi, la compagnie annonçait par voie de communiqué vouloir s’asseoir avec la ville et les citoyens afin de discuter d’emplacements alternatifs viables pour l’implantation de la nouvelle tour de télécommunications requise pour remédier aux problèmes de couverture sans-fil. Vanessa Damha, gestionnaire principale, relations médias chez Bell, nous a confirmé que la compagnie cherchait une solution acceptable pour toutes les parties.

La question du paysage, de plus en plus prise au sérieux

Peu importe sa finalité, cette histoire révèle une prise de conscience citoyenne de la valeur des paysages.

Quand nous l’avons rencontré en début de semaine, le maire de Mont-Tremblant évoquait la célèbre chanson de Diane Dufresne L'hymne à la beauté du monde et déclarait, en adaptant son refrain à la situation actuelle : Bell, ne tuez pas la beauté de Mont-Tremblant!

Dans le contexte où la connectivité des régions est une priorité politique, l’histoire qui se déroule actuellement à Mont-Tremblant pose une question fondamentale : comment connecter nos régions sans massacrer nos paysages?

Ailleurs dans le monde, cela fait déjà un moment qu’on a pensé à cette question. Au début des années 2000, la Commission européenne adoptait la convention européenne sur le paysage. Dès 2004, la France a adopté des règles strictes qui obligent les opérateurs à respecter le paysage. Par exemple, à la campagne, des compagnies ont construit de petites antennes qui, de loin, ressemblent à des arbres.

Au Royaume-Uni, le gouvernement britannique souligne, dans une directive très claire, l’importance de prendre en compte l’intrusion visuelle du réseau de télécommunication dans les paysages et exige des projets qu’ils soient conçus et localisés de façon très soignée.

Anick Colangelo consulte la page Facebook « Non à la tour ».

L’emplacement d’une tour de transmission avec la technologie 5G est sujet à controverse dans le village de Mont-Tremblant.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Légiférer pour protéger les paysages?

Philippe Poullaouec-Gonidec, qui dirige la chaire de recherche UNESCO en paysage urbain à l’Université de Montréal, se réjouit que, de plus en plus, les populations valorisent le paysage comme un bien collectif. C’est relativement récent dans notre histoire, explique le spécialiste.

Il raconte que, la première fois que cette sensibilité de préservation s’est manifestée, c’était au début des années 80, alors qu’une citoyenne a fait fléchir Hydro-Québec qui voulait construire une ligne de haute tension entre Grondines et Lotbinière, par-dessus le fleuve, pour protéger le paysage magnifique de cette région où serpente le Saint-Laurent.

Il y a un éveil des consciences à la valeur des paysages.

Une citation de :Philippe Poullaouec-Gonidec

Le professeur rêve depuis des années d’une loi sur le paysage qui permettrait de mieux encadrer la préservation des paysages canadiens.

Son collègue Sylvain Paquette, directeur de la chaire en paysage et environnement à l’Université de Montréal, rappelle l’existence de deux lois québécoises qui protègent des paysages remarquables, mais dont on ne se sert pas, et d'une loi fédérale qui protège des lieux dits d’exception.

Il y a eu plusieurs contestations de la part de municipalités de plus en plus sensibles aux questions d’urbanisme face à ces questions de tours, dit-il, mais ils n’ont pas de prise dans la législation fédérale actuelle. Il y a sans doute un rattrapage à faire pour se donner des outils en matière de protection des paysages à l'instar de l’Europe.

Photo prise à proximité du lac Gélinas à Mont-Tremblant, Québec.

Gabrielle Saine, qui habite au bord du lac Gélinas

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Au lac Gélinas, Gabrielle Saine, 39 ans, est une femme d’affaires pragmatique. Elle est totalement en faveur de la construction d’une tour, mais avec des nuances.

Personne n'est contre l’amélioration du service cellulaire ou l’installation de tour, il en faut! Mais il faut aussi réfléchir à comment on le fait! Là, c’est juste pas le bon endroit pour faire ça, nous confie-t-elle, avant de répondre à un appel sur son cellulaire dans le soleil printanier.

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