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Infirmières à tout prix : quand un CISSS engage du personnel à 135 $ de l’heure

Une infirmière praticienne.

La main-d'œuvre indépendante coûte de plus en plus cher. (archives)

Photo : radio-canada

La pénurie de personnel infirmier est devenue tellement hors de contrôle dans certaines régions du Québec que les CISSS et CIUSSS sont prêts à embaucher n’importe qui et à n’importe quel prix. Radio-Canada a pu constater les conséquences de ce laisser-aller.

Le secteur de la santé connaît une pénurie de main-d'œuvre depuis plusieurs années. L’Abitibi-Témiscamingue est la région la plus touchée en ce moment. Au CISSS de cette région, on engage fréquemment des infirmières et des préposées aux bénéficiaires provenant d’agences pour satisfaire aux besoins quotidiens en personnel.

Au Québec, les agences qui souhaitaient louer du personnel devaient passer par un processus d’appel d'offres pour devenir des fournisseurs officiels du gouvernement. On s’entendait sur un prix et celui-ci ne pouvait pas être modifié.

L’Agence de placement Expertise 24/7 faisait partie du groupe ayant obtenu un contrat. Le vice-président, Dany Côté, affirme que la donne a maintenant changé. On a l’impression qu’ils allaient de plus en plus de gré à gré avec les agences de leur choix. Plusieurs plaintes ont été faites, mais on nous a répondu que l’Abitibi faisait pas mal ce qu’ils voulaient avec les contrats, explique Dany Côté. Selon lui, c’est à ce moment que les prix ont commencé à devenir hors de contrôle.

Moi, j’ai le contrat légal pour envoyer quelqu’un en Abitibi, mais si je le fais, je me fais voler mon personnel automatiquement par les agences qui sont là-bas en gré à gré. Le manque de contrôle des dirigeants de l’Abitibi a fait en sorte qu’on en est arrivé là, ajoute Dany Côté, qui affirme avoir pratiquement cessé d’y envoyer des employés.

Dany Côté dans son bureau.

Le vice-président de l'agence Expertise 24/7, Dany Côté

Photo : gracieuseté

Avec l’arrivée de la pandémie, ce phénomène s’est accentué dans cette région, mais aussi partout au Québec.

Nous avons pu obtenir plusieurs factures de différentes agences de placement. Une infirmière coûte 90$ de l’heure et jusqu’à 135$ de l’heure en temps supplémentaire. Des infirmières auxiliaires sont louées à 70$ de l’heure. Sur certaines factures, on constate que des préposés aux bénéficiaires sont embauchés à 64$ de l’heure. En moyenne, avoir recours à du personnel d’agence coûte trois fois plus cher qu’un employé local.

En Abitibi-Témiscamingue, près de 10% des heures travaillées sont faites par du personnel provenant des agences de placement. Dans l'ensemble du Québec, la moyenne est de 2,11 %. En 2019-2020, l’Abitibi-Témiscamingue a dépensé 30,4 millions de dollars en main-d'œuvre indépendante et le CISSS-AT prévoit de dépasser les 50 millions de dollars en 2020-2021.

Une facture pour de la main-d'oeuvre indépendante à l'hôpital Témiscaming-Kipawa.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Cette facture montre que certains employés sont payés à 130,50 $ de l'heure.

Photo : gracieuseté

En région éloignée, il n’est pas rare qu’une infirmière venant travailler une semaine coûte entre 5000$ et 6000$, en ajoutant les frais d’hébergement et de transport.

Il y a des hôpitaux qui, par manque de main-d’œuvre, disent d’emblée " vous pouvez charger vos heures à temps et demi ", ça on ne voyait jamais ça avant, affirme la présidente de l’Association des entreprises privées, Hélène Gravel

Un exode vers le privé

Si au départ, l’objectif des agences de personnel était de remplir certains trous dans les horaires, elles sont pratiquement devenues des employés permanents à quelques endroits. Certaines infirmières occupent le même emploi depuis plusieurs années, mais elles sont payées bien plus cher que leurs collègues. Leur logement est payé et leurs frais de repas également. Tous ces avantages sont aussi déductibles d’impôts.

Ça va un peu contre le principe de l’agence. On a souvent dit au CISSS "pourquoi vous ne les approchez pas pour leur offrir un emploi et des conditions de travail?" Mais une fois que les gens ont goûté à ça, c’est difficile de les ramener, explique le président du syndicat de la Fédération interprofessionnelle de la santé en Abitibi-Témiscamingue, Jean-Sébastien Blais.

Tania Orlando travaille pour une agence. Déployée en Abitibi-Témiscamingue depuis quelques années, elle est infirmière auxiliaire. Originaire de Montréal, elle a d’abord travaillé sur la Côte-Nord puis en Abitibi-Témiscamingue.

Je dirais que je fais 25-30 % de plus que quelqu’un du réseau, précise Tania Orlando, qui assure qu’il y a tout de même des sacrifices à faire.

Le salaire vaut la peine oui, mais on est éloigné de chez nous. Je n’ai pas accès à ma famille comme je veux, je n’ai pas de port d’attache, affirme-t-elle.

Un autoportrait de Tania Orlando dans son uniforme de travail.

Tanya Orlando est infirmière dans une agence privée.

Photo : gracieuseté

Tania Orlando affirme que le salaire enviable crée souvent de la jalousie avec ses collègues de travail, qui gagnent beaucoup moins d’argent pour le même travail.

Moi, en tant qu’agence, si je décide que ça ne me tente plus d’être ici puis je veux aller ailleurs et me promener, je peux. La journée où je veux des vacances ou du temps de congé, je peux. En même temps, la plupart ne sont pas prêtes à sacrifier leur famille, leurs amis ou faire des heures supplémentaires, alors c’est là que les agences sont nécessaires, affirme la jeune femme.

Infirmières inc.

Ces nombreux avantages attirent évidemment de plus en plus d’infirmières, qui quittent le réseau public.

Il y en a qui ont quitté le vendredi puis sont revenus le lundi via des agences. Pourquoi ils font ça? C’est à cause des conditions de travail. Si on veut éviter ça, il faut donner de meilleures conditions aux gens du système public, de meilleurs salaires, de meilleurs horaires, affirme Jean-Sébastien Blais, qui croit que le blâme ne revient pas aux infirmières qui font le choix de travailler au privé, mais bien au gouvernement et aux dirigeants du CISSS-AT.

Au CISSS de l’Abitibi-Témiscamingue, on nous assure que depuis novembre 2020, une clause dans les contrats stipule que les agences ne peuvent leur proposer des candidats qui ont œuvré dans leur organisation au cours des deux dernières années. On affirme que des vérifications sont effectuées régulièrement afin de s’assurer que cette clause est respectée.

Selon nos informations, cette clause existe dans pratiquement toutes les régions, mais elle n’est pas toujours respectée.

Le CISSS de l’Abitibi-Témiscamingue a aussi commencé à engager des infirmières qui se sont incorporées elles-mêmes, sans passer par des agences.

Elles ont négocié leur propre contrat, leurs propres conditions de travail et obtiennent des salaires incroyables. On a un dossier actuellement devant le tribunal, parce que c’est une pratique illégale que le CISSS tolère malheureusement, estime Jean-Sébastien Blais.

Jean-Sébastien Blais pose à côté d'une affiche de la FIQ-SISSAT.

Jean-Sébastien Blais, président du syndicat de la Fédération interprofessionnelle de la Santé en Abitibi-Témiscamingue

Photo : gracieuseté

Congédiée, elle revient via une agence

Le manque de personnel est tellement criant que des vérifications de base ne sont plus faites.

Nous avons pu constater qu’à au moins deux reprises, une infirmière ayant été congédiée au sein d’une organisation est par la suite revenue travailler pour cette même organisation quelques semaines plus tard via une agence de personnel. L’une d’entre elles avait notamment été congédiée pour vol de médicaments.

Ce dont on se rend compte, c’est que personne n'est chargé de gérer le dossier des agences, tant au niveau national qu’ici, alors c’est un peu le free for all, tout le monde fait n’importe quoi et ce n’est pas encadré. On espère qu’il y aura des mesures restrictives, comme par exemple les faire travailler sur des quarts de travail défavorables, affirme Jean-Sébastien Blais.

Alors que la Côte-Nord et l’Abitibi-Témiscamingue dépensent de plus en plus d’argent en main-d'œuvre indépendante, au Saguenay–Lac-St-Jean, c’est tout le contraire. L’organisation a pris la décision de ne jamais avoir recours au personnel infirmier provenant d’agences il y a plusieurs années. On souhaitait à l’époque éviter un cercle vicieux qui fait en sorte que les infirmières du public se tournent ensuite vers ces agences. Le temps leur a donné raison. Les établissements d’enseignement de cette région viennent aussi combler pratiquement tous leurs besoins en personnel infirmier.



Quand des CISSS et CIUSSS ne respectent pas leurs propres règles

Constatant que le phénomène des agences prenait de l’ampleur, le gouvernement a présenté en mai dernier un arrêté ministériel qui fixe le prix maximum que peuvent réclamer les agences.

Il stipule qu’une agence ne peut facturer au total plus de 22,85 $ l’heure pour un auxiliaire, 35,45 $ pour un préposé aux bénéficiaires, 47,65 $ pour une infirmière auxiliaire, 71,87 $ pour une infirmière et 74,36 $ pour une infirmière clinicienne.

Des dirigeants d’agence nous ont confié que certains CIUSSS ignoraient pourtant cet arrêté ministériel.

On a été approché par des CIUSSS et CISSS avec qui nous avons discuté de prix et tout ça puis c’est nous-mêmes qui les avons avisés de l'arrêté ministériel, eux-mêmes ils n’étaient pas au courant puisqu’ils étaient prêts à nous signer des contrats qui étaient au-dessus des montants permis. En tant qu’agence, on a refusé, c’est la chose à faire, mais il y a probablement plusieurs autres agences qui l'acceptent tout de même, affirme Jean-François Lépine, président propriétaire de Groupe Santé IPA, une agence de placement.

Une photo en noir et blanc de Jean-François Lépine.

Jean-François Lépine, président propriétaire de Groupe Santé IPA

Photo : gracieuseté

Ils ont une obligation de services, ils ne peuvent pas se permettre d’avoir une case vide, donc ils acceptent n’importe quoi au détriment des documents gouvernementaux. Comment ça se fait qu’on parle de contrats de plusieurs millions de dollars et qu’il n’y a aucune transparence dans la gestion de ces contrats et pas de mesures de contrôle de ces contrats?, affirme pour sa part Dany Côté.

L’arrêté ministériel stipule aussi que ceux qui ont déjà signé des contrats supérieurs aux montants mentionnés précédemment peuvent continuer de réclamer le même prix.

Le problème est que des contrats ayant été signés avant l’arrêté ministériel sont parfois à durée indéterminée. Les agences peuvent donc continuer de réclamer un prix supérieur à celui qui a été fixé aussi longtemps qu’elles le souhaitent.

La direction du CISSS de l’Abitibi-Témiscamingue a refusé notre demande d’entrevue, mais le président du conseil d’administration a pour sa part qualifié l’arrêté ministériel de « plaster sur la coupure ». Claude Morin en avait long à dire sur le sujet et juge que le gouvernement ne semble pas prendre la situation au sérieux.

On approche d’un point de rupture et ce sera difficile de revenir en arrière, et ça, en grande partie à cause de l’inaction du gouvernement […]. Ça nous coûte le triple d’une infirmière et en plus, c’est notre infirmière qui va faire le quart de travail de 4 h à minuit, pendant que la main-d'œuvre indépendante a le beau jeu, a répété le président lors d’une rencontre du conseil d’administration. Il a d’ailleurs invité les élus de l’Abitibi-Témiscamingue à faire front commun pour demander au gouvernement de prendre position.

Claude Morin accorde une entrevue dans nos studios de Rouyn-Noranda.

Claude Morin, président du conseil d'administration du Centre intégré de santé et de services sociaux de l'Abitibi-Témiscamingue (archives)

Photo : Radio-Canada / Marie-Hélène Paquin

Comment on va faire pour prioriser davantage nos ressources à l’interne et comment faire pour se sortir de ce gouffre sans fond? On a un travail à faire au niveau politique et la récréation est terminée. Il faut que le gouvernement envoie un signal clair que ces agences, qui poussent comme des champignons, il faut que ça arrête, ça revient à l’État de se pencher là-dessus, parce que nous sommes dans une situation critique, a ajouté le président Claude Morin, en précisant qu’il est maintenant fréquent d’être à une infirmière près de fermer carrément un service, une situation qui selon lui ne serait pas acceptée à Montréal.

Des hébergements qui coûtent cher

Dans les régions éloignées, la main-d'œuvre indépendante doit être logée. Dans certains cas, il s’agit d’appartements, mais parfois on paie des hôtels à plus de 100 $ la nuit.

Le manque de personnel est tellement important que le Centre intégré de santé et de services sociaux de l’Abitibi-Témiscamingue va tenter de combler toutes les demandes de certaines infirmières pour qu’elles acceptent de venir y travailler. Même les demandes qui s’approchent des caprices.

Des fois, elles sont vraiment princesses, elles ne veulent pas être deux dans un logement, donc on doit les mettre seules dans un 3 ou un 4 1/2. Des fois, elles veulent absolument un chalet avec un spa et elles l'obtiennent, nous confie une source travaillant au CISSS-AT, qui a requis l’anonymat.

Nous avons aussi pu constater que certaines agences réclament 100 $ la nuit pour leurs infirmières, qui sont pourtant logées dans un appartement qu’elles paient beaucoup moins cher. Une autre façon d’engendrer davantage de profits.

Dans un monde idéal comme à la Baie-James ou sur la Côte-Nord, c’est le CISSS qui est en charge du logement, donc ils ont leur propre contrat, paient un montant X et logent eux-mêmes les employés, alors ils diminuent beaucoup les coûts du logement, affirme Dany Côté, qui y voit une façon d’économiser de l’argent.

Des solutions existent

La Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec assure que des solutions existent pour contrer ce phénomène, mais qu’elle n’a jamais été entendue au fil des ans.

Un projet pilote d’autogestion des horaires a notamment été mis en place dans une unité en Abitibi-Témiscamingue et les résultats seraient concluants, selon le syndicat.

Les infirmières choisissent leurs préférences, elles décident d’écrire leur nom sur les quarts de travail et elles s’entendent pour déterminer qui fera quoi, tout le monde est heureux là-dedans et ça fonctionne super bien. Le temps supplémentaire a diminué drastiquement et il n’y a même plus de main-d'œuvre indépendante dans cette unité, assure Jean-Sébastien Blais, qui nuance toutefois que le projet est loin d'avancer aussi vite que souhaité.

On a des solutions facilement applicables, mais le CISSS ne fait que gérer du feu, on est toujours en gestion de crise, on n'a même pas les ressources humaines pour faire avancer le projet, précise-t-il.

Une motion rejetée par le gouvernement

La députée solidaire de Rouyn-Noranda–Témiscamingue, Émilise Lessard-Therrien, a récemment déposé à l'Assemblée nationale une motion afin que soit reconnue la crise de la main-d'œuvre en Abitibi-Témiscamingue, particulièrement dans le milieu de la santé. La motion a rapidement été rejetée par le gouvernement.

C’est un fléau. Avec son inaction, le gouvernement donne carrément la clé de la banque de sang aux vampires, puis les vampires, ce sont les agences. Il faut que le gouvernement stoppe l’hémorragie, car on est en train d’assister ni plus ni moins qu’à la privatisation graduelle de notre système de santé en Abitibi-Témiscamingue, affirme la députée.

Tout l’argent qui est investi dans les agences pour graisser les comptes en banque de ces agences, moi je ne m'explique pas pourquoi le gouvernement ne met pas ces sommes-là pour améliorer les conditions de travail des travailleurs et travailleuses essentiels, ajoute Mme Lessard-Therrien.

Émilise Lessard-Therrien de Québec Solidaire élue dans la circonscription électorale de Rouyn-Noranda-Témiscamingue, au micro de l'émission Des matins en or.

Émilise Lessard-Therrien de Québec Solidaire (archives)

Photo : Radio-Canada / Angie Landry

Dans une récente entrevue accordée à Radio-Canada, le ministre de la Santé, Christian Dubé, affirmait vouloir complètement éliminer le recours à la main-d'œuvre indépendante à long terme.

Un portrait complet de l'embauche du personnel d'agences a été réalisé dans le but d'enrayer la dépendance du réseau envers cette main-d'œuvre.

Par courriel, son attaché de presse nous a fait savoir que la pénurie de main-d'oeuvre ne date pas d'hier et qu'il s'agit d'un fléau auquel le gouvernement précédent ne s'est jamais attaqué. On y précise que plusieurs actions ont été réalisées déjà, notamment l'embauche de 10 000 préposés en CHSLD, le recrutement de 500 infirmières et des efforts sont déployés pour réduire le taux d'absentéisme.

On est en train de déshabiller nos organisations. Il nous manque 260 infirmières, ce n’est pas rien pour un petit CISSS comme nous et c’est le même problème dans d’autres régions. Je pense que le gouvernement n'est pas bien sensibilisé au fait de notre réalité des régions, conclut le président du conseil d’administration du CISSS de l’Abitibi-Témiscamingue, Claude Morin.

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