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Dans la tête d’un grand maître d'échecs

Les scientifiques s’intéressent à la psychologie des joueurs d’échecs.

Le personnage Beth Harmon est attablé devant un jeu d'échecs.

L'actrice Anya Taylor-Joy dans la minisérie « Le jeu de la dame », diffusée sur Netflix.

Photo : Netflix

Beth Harmon a tout pour séduire. Un regard incandescent, une intelligence hors du commun et une audace qui frôle la témérité. L’héroïne de la série télévisée Le jeu de la dame, diffusée sur Netflix, a séduit des millions de téléspectateurs.

La jeune orpheline, interprétée par Anya Taylor-Joy, découvre les échecs auprès du concierge de l’établissement où elle loge. À l’âge adulte, elle devient championne du monde, tout en combattant un problème de dépendance.

La série crée un engouement tel qu’elle a remis les échecs au goût du jour. Sur les plateformes de jeu en ligne, comme chess.com, le nombre de nouveaux joueurs a explosé.

Quelles qualités faut-il pour devenir un champion? La question intéresse les chercheurs en psychologie depuis des décennies.

Les pièces comme des constellations

Dès les années 1970, les scientifiques Herbert Simon et William Chase, de l’Université Carnegie Mellon, aux États-Unis, scrutent la mémoire des joueurs d’échecs. Ils recrutent des joueurs de différents niveaux : des maîtres, des joueurs intermédiaires et des débutants. Les participants ont cinq secondes pour mémoriser un échiquier comptant 25 pièces.

Deux mains manipulent des pièces.

Des joueurs d'échecs s’affrontent dans une partie rapide.

Photo : Radio-Canada

Les chercheurs présentent deux types de configurations aux participants : des échiquiers correspondant à des parties réelles et d’autres où les pièces sont disposées aléatoirement.

Lorsque les configurations sont aléatoires, les performances des trois groupes sont à peu près équivalentes. Mais lorsqu’il s’agit de parties réelles, les experts mémorisent quatre fois plus de pièces que les novices. Ils mémorisent souvent des échiquiers entiers.

L’explication, avancent-ils, c’est que le cerveau des experts ne perçoit pas les pièces individuelles sur l’échiquier. Il perçoit des groupes de pièces ou des constellations, qu’on appelle, dans le jargon, des chunks.

Le cerveau a cette capacité de combiner des éléments, lorsqu’ils se présentent souvent ensemble, en une seule unité, explique Philippe Chassy, ancien entraîneur d’échecs français, aujourd’hui chercheur en psychologie à l’Université de Liverpool, au Royaume-Uni, et auteur du livre Psychologie du joueur d’échecs (Olibris, 2012).

Philippe Chassy fait le parallèle avec l’apprentissage de la lecture. Au début, on apprend les lettres séparément. Ensuite, on apprend des combinaisons de lettres qu'on appelle des mots. Après quelques années d'entraînement, l'œil se met à reconnaître des mots dans leur entier. On a vu ces combinaisons de lettres si souvent qu'on les reconnaît comme une seule unité. Si bien qu’un lecteur avancé saute la majorité des lettres parce que son cerveau détecte des "chunks" de lettres. C'est la même chose aux échecs. Il y a des combinaisons qui reviennent si souvent que le cerveau les reconnaît tout de suite.

Deux joueurs concentrés devant un jeu d'échecs.

Les joueurs exercent leur mémoire pour se rappeler les milliers de coups possibles.

Photo : Radio-Canada

Selon les estimations des scientifiques, les maîtres auraient en mémoire environ 50 000 chunks. C’est à peu près l’équivalent du nombre de mots maîtrisés par un étudiant universitaire.

Au-delà des constellations, les joueurs de haut niveau stockent des parties entières dans leur mémoire. Les maîtres connaissent des milliers et probablement des dizaines de milliers de parties, signale Fernand Gobet, ancien membre de l’équipe de Suisse qui a déjà joué (et perdu) contre Garry Kasparov. Il est aujourd’hui chercheur en psychologie à la London School of Economics and Political Science.

Si vous montrez une position relativement connue à un maître, il va vous nommer les deux joueurs qui ont joué la partie, vous dire en quelle année elle a été jouée et souligner au passage qu’au 24e coup, les blancs ont fait une erreur.

Une citation de :Fernand Gobet, ancien membre de l’équipe de Suisse

Voir les coups à l’avance

Lorsque la position des pièces sur l’échiquier correspond à une configuration connue du joueur, il peut rapidement trouver un bon coup en puisant dans les milliers de parties qu’il a stockées en mémoire.

Mais quand la configuration des pièces ne se trouve pas dans sa base de données interne, il doit analyser l’échiquier et trouver lui-même le meilleur coup à jouer.

Deux joueurs devant un jeu d'échecs.

Les joueurs d'échecs passent des heures à analyser les coups possibles.

Photo : Radio-Canada

Il faut analyser chaque coup possible, anticiper la réplique de l’adversaire et la suite. Il faut voir les coups à l’avance en quelque sorte. C’est ce qu’on appelle le calcul.

En moyenne, au milieu d’une partie, il y a 35 coups possibles, dit Fernand Gobet. Pour anticiper deux coups, il faut envisager 35 x 35, soit 352, ou 1225 possibilités. Six coups à l’avance, c’est 356, soit 1,83 milliard de possibilités.

Les joueurs de bon niveau sont capables, très rapidement, d'identifier les meilleurs coups et d'éliminer tous les autres, dit Fernand Gobet. Si la position est simple, ils ne vont pas vraiment faire beaucoup de calculs, parce qu'il n'y a rien à chercher. Si la position est très compliquée, en revanche, ils peuvent anticiper à des profondeurs énormes, jusqu’à 30 ou 40 coups. Les joueurs plus faibles, eux, vont toujours faire le même type de recherche. Ils ne peuvent pas adapter leur stratégie et leurs calculs.

10 000 heures pour devenir champion?

Les habiletés exceptionnelles aux échecs sont-elles innées, c’est-à-dire inscrites dans les gènes à la naissance, ou acquises à force d’entraînement? Chez les scientifiques, le débat fait rage depuis les toutes premières études menées par les scientifiques Herbert Simon et William Chase.

Herbert A. Simon et William G. Chase en pleine partie d'échecs.

Les chercheurs Herbert Simon et William Chase de l’Université Carnegie Mellon à Pittsburgh.

Photo : Radio-Canada / LOFF.IT Society Efemérides

Dans une étude devenue célèbre, publiée en 1973, ils concluent que les maîtres, dont l’Américain Bobby Fischer, passent au moins 10 000 heures à s’entraîner avant d’atteindre ce niveau.

Dans les années 1990, le Suédois Anders Ericsson arrive à la même conclusion en étudiant des musiciens. Depuis, la règle des 10 000 heures a été largement popularisée. On l’appelle la théorie de la pratique délibérée.

La théorie de la pratique délibérée prétend qu’il n'y a pas de talents et que les performances sont simplement le fruit du travail, résume Philippe Chassy.

Ces dernières années, plusieurs études ont montré qu’aux échecs, la pratique n’explique pas tout. Fernand Gobet et son collègue Guillermo Campitelli ont recruté 104 joueurs d’échecs argentins de différents niveaux. Ils les ont questionnés sur leur mode d’entraînement.

Ce que nous avons trouvé, c’est qu’il faut en moyenne 11 000 heures de pratique pour devenir maître, ce qui est assez proche des 10 000 heures proposées par Chase et Simon, puis Ericsson, partage le chercheur. Par contre, il y avait beaucoup de variabilité. Certains joueurs avaient obtenu le titre de maître avec seulement 3000 heures de pratique et d'autres avaient eu besoin de 24 000 heures.

Dans une autre étude, il s’est intéressé au quotient intellectuel de joueurs d’échecs. Les résultats montrent que les joueurs qui ont un QI plus élevé en général sont meilleurs aux échecs, résume-t-il.

Une reine en bois.

Au jeu d'échecs, la reine est la plus puissante.

Photo : Radio-Canada

Malgré les preuves qui s'accumulent, plusieurs chercheurs en psychologie défendent toujours la théorie de la pratique délibérée.

Je comprends que ça plaise, dit Philippe Chassy. On veut tous entendre que tout le monde peut être un champion. Mais la vérité, c’est qu’il y a des cerveaux qui apprennent beaucoup plus vite que les autres. Ceux qui s’entraînent de longues heures aux échecs arriveront à un certain niveau, concède-t-il. Mais très peu joueront comme Beth Harmon.

Dans la tête d’un grand maître, un reportage de Dominique Forget et Vincent Laurin, à Découverte, le dimanche à 18 h 30 sur ICI Radio-Canada Télé.

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