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Devrait-on croire les promesses de carboneutralité des pétrolières?

Des flammes brûlent au sommet de deux cheminées, dans une raffinerie de pétrole.

Les pétrolières s'engagent à améliorer leurs objectifs environnementaux, mais n'évitent pas le feu des critiques.

Photo : iStock

Les unes après les autres, les compagnies pétrolières et gazières s’engagent à atteindre la carboneutralité, généralement d’ici 2050. Essayent-elles de s’acheter une réputation verte ou pourraient-elles vraiment le faire? Toutes les promesses ne se valent pas, selon plusieurs spécialistes environnementaux.

Le Canada en retard

Rien que sur la question de l’engagement, les pétrolières canadiennes sont à la traîne. Toutes les grandes compagnies européennes ont inscrit la carboneutralité dans leurs objectifs. Au Canada, seules deux des quatre plus importantes entreprises l’ont fait : Cenovus et Canadian Natural Resources.

L’entreprise Suncor s’est uniquement fixé une cible de réduction de ses émissions d’ici 2030, même si elle entretient la confusion sur l’objectif zéro émission.

Des cibles de carboneutralité sont absolument nécessaires si le Canada et le monde veulent atteindre les objectifs de l'Accord de Paris, indique la porte-parole de l’entreprise, Erin Rees, dans un courriel. Elle ajoute que Suncor songe à établir de nouvelles cibles environnementales.

Quant à Imperial Oil, elle prévoit de réduire l’intensité de ses activités dans les sables bitumineux de 10 % d’ici 2023. Certains actionnaires ont demandé qu'un engagement vers la carboneutralité soit pris lors de l'Assemblée générale annuelle en mai, mais le conseil d’administration juge la mesure prématurée tant qu’une série d’actions claires pour réussir cette promesse ne seront pas définies.

Carboneutre, qu’est-ce que cela veut dire?

Être carboneutre pour une entreprise signifie qu’elle compense les émissions de gaz à effet de serre (GES) de son produit pour que, en fin de compte, il y ait autant d’émissions capturées que rejetées. 

Dans le cas des entreprises pétrolières, les efforts se concentrent sur la quantité de CO2 nécessaire à la production de chaque baril.

Cette approche a le mérite de rendre la production plus efficace, mais elle est aussi problématique, puisque les entreprises ne s’engagent pas à réduire la production totale d’hydrocarbures, selon Benjamin Israel, ancien chercheur principal à l’Institut Pembina.

Notre approche devrait être la même que pour nos déchets. Le premier levier serait alors de réduire leurs émissions, ensuite éventuellement de voir comment [les entreprises] pourraient recycler ces émissions. Il s'agit d’utiliser le CO2 pour faire des produits. Et à la fin, le troisième levier serait de compenser les émissions résiduelles, celles qui ne pourraient pas être éliminées, explique-t-il.

L'éolienne avec le ciel bleu en arrière-plan.

Les environnementalistes invitent les pétrolières à diversifier leur portefeuille en investissant plus dans les énergies renouvelables.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Deschênes

Selon M. Israel, ce n’est pas ce qu’il constate chez les producteurs canadiens. Suncor, par exemple, affirme dans son rapport sur le climat avoir réussi à diminuer son intensité carbonique de 10 % par rapport aux niveaux de 2014, mais le total d’émissions de l’entreprise a lui augmenté d’environ 4 %. La compagnie a tout simplement produit plus de pétrole.

Et c'est une tendance que l'on observe dans toutes les entreprises. En novembre, la production des sables bitumineux a atteint un record de 3,16 millions de barils par jour.

Le test pour savoir si les compagnies pétrolières sont sérieuses en matière climatique, c’est de regarder si elles modifient ou non leur modèle d'affaires.

Une citation de :Benjamin Israel, ancien chercheur à l'Institut Pembina

Toutes les pétrolières ne suivent cependant pas ce modèle. Une chercheuse à l’École de politiques publiques de l’Université de Calgary, Sara Hastings-Simon, cite l’exemple d’Orsted. En 10 ans, la compagnie danoise a complètement abandonné les énergies fossiles pour se tourner vers le renouvelable. 

BP s’est également engagée à réduire de 40 % sa production pétrolière et gazière et de multiplier par 10 ses investissements dans les énergies renouvelables. 

Si Suncor investit de plus en plus dans les énergies renouvelables, aucune entreprise canadienne ne souhaite complètement changer son fonds de commerce, les hydrocarbures.

De quelles émissions s'agit-il?

Les deux spécialistes évoquent aussi le manque d’ambition des entreprises canadiennes.

Lorsqu’elles parlent de carboneutralité, toutes les compagnies canadiennes ne s’intéressent qu’aux émissions qu’elles produisent, mais pas aux émissions générées par l’utilisation de leurs produits. 

Or, comme le souligne Benjamin Israël, la production d’un baril de pétrole ne représente qu’un quart des émissions du cycle de vie de l’hydrocarbure. La partie la plus polluante est la combustion de l’essence dans les voitures, par exemple. 

Les trois périmètres d’émissions

  • Type 1 : les émissions directes de gaz à effet de serre provenant de la production du produit de l’entreprise. 

  • Type 2 : les émissions indirectes de gaz à effet de serre provenant de l’utilisation de l’électricité par l’entreprise, ,le chauffage des bâtiments, par exemple.

  • Type 3 : les émissions de gaz à effet de serre provenant du transport et de l’utilisation du produit., la combustion de l’essence dans les voitures, par exemple.

Les compagnies devraient-elles être tenues pour responsables de ces émissions? Toutes les entreprises canadiennes ont répondu non dans leur plan climatique. Les compagnies européennes comme BP, Repsol, Total et Shell commencent à les inclure. 

Selon Rachel Samson, directrice de la croissance propre à l’Institut canadien pour des choix climatiques, la réponse dépend des politiques gouvernementales du pays. 

Si on a des politiques ambitieuses en ce qui concerne les transports, ce n’est peut-être pas nécessaire pour les entreprises de prendre en compte les émissions de type 3, explique Mme Samson. 

À l'échelle nationale, ajoute-t-elle, le Canada est cependant loin d’avoir des ambitions importantes pour développer le transport en commun et les voitures électriques. 

Comment arrive-t-on à la carboneutralité? 

Les actions promises pour arriver à la carboneutralité font aussi l’objet de critiques. 

Dans beaucoup de cas, [ces entreprises] n’ont pas de programme clair pour arriver à la carboneutralité. Une des choses nécessaires, c’est d’avoir des cibles intermédiaires, explique Mme Hastings-Simon. 

C’est comme dire : "Je vais perdre 50 livres dans 10 ans, mais je commence par manger une grosse part de gâteau."

Une citation de :Sara Hastings-Simon, Université de Calgary

Selon Canadian Natural Resources par exemple, la carboneutralité n’est qu’une ambition sans date d’accomplissement, et l’entreprise ne s’est fixé aucune cible intermédiaire. Difficile, donc, d’évaluer ses progrès lorsqu’elle affirme avoir réduit ses GES de 18 % entre 2016 et 2020. 

Cenovus, au contraire, s’est fixé une cible intermédiaire de 30 % en moins d’intensité carbone d’ici 2030 pour arriver à la carboneutralité en 2050. L’entreprise veut également garder son total d’émissions stable.

Les installations de capture du carbone près de la raffinerie Sturgeon, près d'Edmonton.

Canadian Natural Resources a investi dans le projet de capture et de stockage du carbone Alberta Carbon Trunk Line qui a déjà emprisonné 1 million de tonnes de dioxyde de carbone.

Photo : YouTube/Enhance Energy

Et pour y arriver, la plupart comptent sur les technologies : nouveau diluant, capture et séquestration du carbone, investissement dans des projets... Les listes sont longues sur le site des entreprises. 

Un espoir pour l'avenir qui est aussi problématique, note Mme Samson. 

Il y a beaucoup d'incertitude en ce qui concerne l’évolution de la demande mondiale de pétrole. Si cette demande diminue, les entreprises vont devoir être de plus en plus compétitives. Elles vont avoir la pression de deux côtés différents : la pression de diminuer les coûts de production et la pression de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre qui exigent des investissements dans les technologies , résume-t-elle. 

C'est d'autant plus vrai, selon Mme Hastings-Simon, que la plupart de ces nouvelles technologies sont plus faciles à établir dès la construction des sites d’exploitation plutôt qu’en rénovant les sites existants. Aucune entreprise canadienne ne compte cependant investir dans de nouveaux projets.

Même avec un prix du pétrole bas, la plupart des entreprises peuvent être profitables. Mais peuvent-elles l’être en rénovant leurs installations, se demande-t-elle.

Un champ avec des épinettes blanches.

Planter des arbres est un des moyens promus par les pétrolières pour compenser leurs émissions, mais c'est aussi une solution recherchée par de nombreuses autres entités.

Photo : Radio-Canada / Catherine François

La multiplication d’entreprises souhaitant atteindre la carboneutralité pourrait conduire à un cercle vicieux, observe aussi la chercheuse. La plupart comptent en effet sur l’achat de crédits carbone pour compenser au moins en partie leurs émissions.

Si tout le monde ayant des plans zéro émission compte compenser leur pollution, il y a un moment où il n’y aura plus assez de moyens de compensation pour tous. Mais c’est difficile de faire les comptes parce que personne n’affiche ses plans clairement, explique Mme Hastings-Simon.

Selon elle, le chemin vers la carboneutralité des pétrolières est très étroit et, pour l’instant, elle n’a vu aucune entreprise d’hydrocarbures arriver à s'y engager.

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