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De la Yougoslavie à Sherbrooke : les souvenirs douloureux d'un militaire à la retraite

Il y a 30 ans, la guerre éclatait en Yougoslavie, entraînant l'arrivée de quelque mille réfugiés en Estrie.

Un homme devant sa bibliothèque.

Rémi Landry, aujourd'hui professeur associé à l'Université de Sherbrooke, est revenu marqué de sa mission en Bosnie.

Photo : Radio-Canada / IVANOH DEMERS

« À partir des premiers jours où je suis arrivé, il n'y a pas une journée où je ne pleurais pas ». Rémi Landry, qui a servi dans les Forces armées canadiennes, est resté marqué par les horreurs qu'il a vues en ex-Yougoslavie. Même si près de 30 ans se sont écoulés depuis sa mission, il peine à ressasser ses souvenirs sans en être ébranlé.

Aujourd'hui, Rémi Landry est professeur associé à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke. Mais dans son ancienne vie, il était militaire. Ainsi, de janvier à août 1993, il est posté à Zenica, en Bosnie centrale, comme lieutenant-colonel. Il est prêté à un groupe d’observation de la Communauté européenne déployé dans les Balkans. Son rôle est de contribuer à mettre en place un cessez-le-feu entre les Bosniaques musulmans et les Bosniaques croates.

À partir des premiers jours où je suis arrivé, il n’y a pas eu une journée où je ne pleurais pas. De voir des gens qui sont complètement au bord d’une dépression. Ils ne savent plus quoi faire. Ils sont tout simplement attristés. Ils ne comprennent pas ce qui se passe. Il n’y a rien qu’ils peuvent faire. De voir que ça meurt à gauche, que ça meurt à droite.

Une citation de :Rémy Landry

Être témoin d'atrocités

C'est en avril, plus de trois mois après son arrivée dans les Balkans, que le conflit explose littéralement en Bosnie. Rémi Landry et son groupe se dirigent vers le village d'Ahmici et sont soudainement la cible de tirs. Ils s’apprêtent à rebrousser chemin avec leur véhicule blindé lorsqu'ils aperçoivent des Bosniaques couchés par terre, qui leur tendent la main.

Je me rappelle d’avoir ouvert la porte pour voir s'il n’y avait pas quelque chose qu’on pouvait faire. Mes collègues, qui étaient à côté de moi, m’ont rappelé les règles : "Notre sécurité est en jeu. Il faut qu’on quitte." Je n’oublierai jamais le visage de ce jeune homme là qui était couché par terre. Je voyais des gens qui étaient habillés en noir, cagoulés et qui tiraient, raconte-t-il avec émotion.

Le lendemain, il apprend que tout a été détruit. Il est appelé à se rendre sur les lieux pour enquêter. Ce qu’il constate est bouleversant : 116 musulmans ont été exécutés de sang-froid, y compris des femmes et des enfants.

Les images du village d'Ahmici qui brûlait hier. Les cadavres qui jonchaient la route et la violence qui régnait dans Vitez [municipalité voisine et quartier général des Croates] ne laissent aucun doute quant au dessein machiavélique de leurs auteurs au nom de la religion, de la démocratie et surtout de la religion. On s’empresse à des fins personnelles à massacrer un peuple qui se fout éperdument de ces chicanes entre politiciens et pseudochefs.

- Extrait du journal de Rémi Landry

Un journal personnel ouvert, où on peut lire certains textes.

Le journal de Rémi Landry, qu'il a rédigé lors de son séjour en Bosnie.

Photo : Radio-Canada / IVANOH DEMERS

Un grand sentiment d’impuissance vient avec ce rôle d’observateur et de médiateur en Bosnie. Comme les Casques bleus de l'Organisation des Nations unies (ONU), il n’est pas autorisé à utiliser la force. Il fait face à toutes sortes de situations, plus pénibles les unes que les autres. Ses convictions et ses valeurs sont constamment ébranlées.

Ne pas intervenir, c'est de venir à l'encontre des valeurs humaines. On ne peut pas demander à des gens d’être témoin d’un crime et de ne pas réagir. Ce n’est pas normal, s’indigne Rémi Landry.

Dans tout ce fouillis, il arrive parfois que des négociations aboutissent. Des tranchées sont enterrées ou les armes sont déposées pour un temps, mais rien ne dure longtemps.

Il y a eu une multitude de cessez-le-feu qui n'ont jamais été respectés. On se servait d'un cessez-le-feu pour prendre une pause, pour déplacer des troupes, pour éventuellement avoir accès à une meilleure logistique, déplore Rémi Landry.

Véhicule blindé des Nations unies dans un village incendié, en Bosnie.

Le village d'Ahmici, en Bosnie, où la population musulmane a été massacrée et les maisons incendiées.

Photo : RÉMI LANDRY

Négocier la libération d’un otage

Être en zone de guerre, c’est composer avec l’improbable, comme l’enlèvement violent d’un commandant de la brigade croate par des combattants moudjahidines. Ces derniers viennent de la Turquie, et se sont immiscés dans le conflit. On attribue au lieutenant-colonel Landry la tâche de négocier avec les ravisseurs.

Après plusieurs semaines de discussions et de négociations, et avec l'aide de la Croix-Rouge internationale et de l’ONU, il réussit à obtenir la libération de l'officier croate.

Ça a été toute une aventure pour moi, précise Rémi Landry. Tout d’un coup, de me retrouver au centre d’une négociation où un haut gradé avait été capturé, parler avec des moudjahidines [...] Lorsqu’on l’a libéré, je dois avouer que le commandant avait passé un mauvais quart d'heure!

Des hommes armés et cagoulés à Zenica, en Bosnie.

Rémi Landry a pris cette photo de sa chambre d'hôtel, à Zenica, juste avant qu’il ne descende retrouver les moudjahidines pour la négociation finale.

Photo : RÉMI LANDRY

Le 17 avril 1993. À compter de ce jour, j'ai décidé de mettre par écrit mes pensées et les évènements qui me tracassent ou qui m'ont marqué. Par exemple, au moment où j'écris ces lignes de ma chambre 305 de l'Hôtel International de Zenica, j'entends des coups de feu sporadiques, et je peux voir les conséquences des incidents des derniers jours. Des familles entières de religion musulmane qui ont tout quitté, et qui forment une mince colonne sur l'horizon en route vers Zenica. C'est avec tristesse que j'assiste impuissant à cette parade lugubre, qui je crois va mettre fin aux espoirs que nous avions sur un retour possible à une situation normale entre les deux communautés.

- Extrait du journal de Rémi Landry

Une initiative qui tourne mal

Il est encore ébranlé aujourd’hui quand il revient sur ce qu’il appelle une erreur commise par lui et son équipe de la Communauté européenne à Zenica. La région de Tuzla, au nord, est touchée par une pénurie de biens, dont des aliments et de l'essence. Rémi Landry et son équipe organisent un convoi dans le but d'approvisionner ce secteur de la Bosnie.

Le passage depuis la côte de la mer Adriatique est négocié et accepté par toutes les forces en présence, mais le convoi de plusieurs centaines de véhicules est finalement attaqué en cours de route. Les Bosniaques musulmans sont ciblés.

Son équipe et les soldats de l’ONU qui encadrent le convoi assistent, impuissants, à l’attaque. On aurait dû anticiper [que l’accord ne tiendrait pas], mais on a toujours espoir que du bon va sortir de tout ce mal-là. Cela a été désastreux", se rappelle-t-il avec regret.

[Les Forces croates] ont tiré sur tout ce qui était musulman. Je me rappelle très bien ce soir-là d'avoir subi une méchante engueulade du commandant du corps bosniaque de Tuzla. Il mesurait à peu près 6 pieds 6, il devait peser pas loin de 300 livres. Il m’a accoté sur le mur pour me dire que je les avais trahis, que je les avais envoyés dans une embuscade, délibérément. Je ne savais absolument pas quoi lui dire.

Une citation de :Rémi Landry
Un lieu de culte saccagé en ex-Yougoslavie

Plongée dans la guerre

Photo : Avec la permission de Rémi Landry

Contourner les règles

Le militaire canadien a les mains liées pour intervenir directement dans le conflit. Il essaie d'améliorer un peu les choses en aidant comme il le peut, quand cela est possible. Par exemple, comme représentant de la Communauté européenne, il espère qu'en visitant les résidents d'un petit village, les Forces croates les laisseront tranquilles.

J’essayais d’y aller une fois par semaine. C’était surtout des femmes, des enfants et des vieillards. Régulièrement [les Forces croates] essayaient de les faire fuir en leur faisant subir des semblants d’exécution le soir, en les alignant contre un mur et en tirant au-dessus de leur tête.

Je me rappelle la première fois que je suis arrivé là. Il y avait une dame. Je ne comprenais pas ce qu’elle me disait, mais tout ce que je pouvais faire, c'était de la prendre dans mes bras et pleurer avec elle.

Une citation de :Rémi Landry

Il utilise aussi ses contacts pour aider, à l’occasion. Il contribue à réunir des couples mixtes (musulmans et catholiques), parfois en faisant fi des règles de conduite et en prenant certains risques. Il déniche des médicaments devenus introuvables pour le père d’une interprète, qui a été grièvement blessé.

Dans toutes ses missions exigeantes, il est toujours accompagné par un interprète. L’équipe, majoritairement féminine, est composée de Croates, de Serbes et de Bosniaques, catholiques, orthodoxes et musulmans. Chaque personne est employée judicieusement, selon les circonstances et les protagonistes. Ensemble, ils vivent les mêmes dangers et les mêmes expériences éprouvantes, qui finissent par créer des liens solides.

Parce que, quand vous êtes avec un interprète aussi longtemps, il vient un moment donné où vous ne le regardez même plus, explique-t-il. Vous parlez avec votre interlocuteur et vous avez l’impression que vous parlez vous-même la langue.

Je ne sais pas ce qui s'est passé avec mes interprètes aujourd'hui. Est-ce qu'ils sont encore en vie? Je ne sais pas.

Une citation de :Rémi Landry
Un groupe d'interprètes et un lieutenant-colonel des Forces armées canadiennes, en Bosnie.

Rémi Landry et ses interprètes, peu de temps avant la fin de sa mission en Bosnie.

Photo : RÉMI LANDRY

Il espère un jour retourner à Zenica et peut-être les revoir. Savoir enfin ce qu’elles sont devenues. Pour l’instant, il n’est pas prêt. J'ai peur. Je ne peux pas l'expliquer. J’ai juste une certaine crainte de voir ou d’apprendre quelque chose que je ne voudrais pas. Je ne sais pas si c’est une question de déni. Je ne suis pas encore prêt à y retourner, mais j'ose espérer qu’un jour, je vais pouvoir y retourner et voir ce que ces femmes-là sont devenues.

Témoigner pour aider et pour guérir

Après sept mois passés en Bosnie, Rémi revient de cette mission avec le sentiment du devoir pas trop accompli, comme il le souligne. Il a l’impression d’avoir abandonné des gens. Il croit souffrir du syndrome post-traumatique, mais ne cherche pas à obtenir un diagnostic, malgré les conseils de ses proches.

Il pense que son côté verbomoteur l’a grandement aidé à extérioriser ses douloureux souvenirs. Les études lui ont aussi servi à cheminer. Il a effectué une maîtrise et un doctorat en science politique pour mieux comprendre toute la complexité du conflit sociopolitique dans lequel il a été plongé. Il a également passé trois ans à New York à travailler pour l'organisme International Peace Institute, un laboratoire d'idées pour l'ONU.

Rémi Landry témoigne aussi de ce qu'il a vu. C’est sa façon d’aider les populations qu’il aurait souhaité secourir quand il était là- bas. Il se rend au Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie à La Haye, aux Pays-Bas, pour parler du massacre perpétré à Ahmici. Il est aussi appelé à témoigner dans une vingtaine de procès aux États-Unis. Il aide des Bosniaques, des Croates et des Serbes. C'est une façon, pour lui, de refermer ses plaies.

Il y a des époques, encore aujourd’hui, où des souvenirs reviennent. Je revois des images et je ne suis plus capable de parler. Il y a des fois aussi, sans trop savoir pourquoi, je me mettais à pleurer, plus capable de parler, j'étais émotif. Ça se produit encore, mais c’est beaucoup moins fréquent.

Une citation de :Rémi Landry
Un homme devant une fenêtre.

Rémi Landry n'a pas oublié son séjour en Bosnie, mais il a tout doucement réussi à surmonter ses traumatismes.

Photo : Radio-Canada / IVANOH DEMERS

De la Yougoslavie à Sherbrooke

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