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COVID-19 et centres de soins de longue durée : quelles leçons tirer de la pandémie?

Une dame âgée marche dans un couloir.

Au Canada, les centres de soins de longue durée et les centres d'hébergement pour personnes âgées ont été durement touchés par la pandémie de COVID-19.

Photo : Getty Images

En Alberta comme dans plusieurs provinces canadiennes, les centres de soins de longue durée ont été durement touchés par la COVID-19. Un an après le début de la pandémie, de nombreux acteurs du milieu et des familles de victimes dénoncent le manque de préparation de ces établissements pour faire face à la crise et demandent des soins plus humains pour les aînés.

La pandémie a levé le voile sur les soins aux aînés, lance Cheri McPhillamey.

Son père, François Brochu, est l’un des 10 résidents du Manoir du Lac – situé à McLennan, dans le nord de l’Alberta – décédés de la COVID-19.

C’était une véritable poudrière. Les employés ont fait tout ce qu’ils pouvaient avec la formation qu’ils avaient, mais l’endroit n’était pas hygiénique du tout. Mon père n’a pas bien été soigné, déplore Cheri McPhillamey.

Cheri McPhillamey et son père.

Cheri McPhillamey et son père, François Brochu, aujourd'hui décédé de la COVID-19

Photo : Cheri McPhillamey

Elle affirme avoir été informée que son père avait contracté la COVID-19 seulement lorsque son état a commencé à se dégrader.

J’ai pu l’avoir au téléphone, mais il ne pouvait pas parler. Il est décédé dans les heures qui ont suivi, raconte Cheri McPhillamey.

Le Manoir du Lac, dont les opérations sont contrôlées par Services de santé Alberta (AHS) depuis avril 2020, a refusé notre demande d’entrevue.

Le Canada fait mauvaise figure

Le cas de Cheri McPhillamey n’est pas unique. Selon le gouvernement albertain, 1222 résidents de centres de soins de longue durée sont décédés de la COVID-19 en date du 9 mars 2021. Ce nombre représente 63 % des décès liés à la COVID-19 dans la province.

Un rapport de la Société royale du Canada (Nouvelle fenêtre) publié en juin 2020 révèle également qu’à l'échelle du pays, la proportion de personnes décédées de la maladie causée par le coronavirus dans des établissements de soins de longue durée est bien plus élevée que dans les pays comparables.

Elle s'établit à 81 % au Canada, comparativement à 28 % en Australie, à 31 % aux États-Unis et à 66 % en Espagne.

Selon la présidente de la Société de défense des aînés de l'Alberta, Ruth Adria, qui milite pour l’amélioration des soins accordés aux aînés depuis une trentaine d'années, cette situation n’est pas surprenante.

Les centres de soins de longue durée manquent de personnel depuis des décennies, déplore-t-elle.

Cela crée une situation où les aînés se retrouvent littéralement entreposés.

Une citation de :Ruth Adria, présidente de la Société de défense des aînés de l'Alberta
Ruth Adria en entrevue.

Ruth Adria dénonce les conditions de vie dans les centres de soins de longue durée depuis une trentaine d'années.

Photo : Radio-Canada

Repenser le système

Dawn Harsch est la présidente-directrice générale de l'entreprise albertaine ExquisiCare, qui possède trois résidences pour personnes âgées nécessitant des soins de longue durée. Elle est également infirmière et a travaillé pendant plusieurs années dans des centres de soins de longue durée gérés par AHS.

Elle aimerait que le modèle de soins traditionnel offert dans les centres de soins de longue durée soit abandonné au profit de résidences plus petites et plus semblables au milieu familial.

La leçon la plus importante que nous avons apprise est qu'institutionnaliser nos aînés n’est pas souhaitable.

Une citation de :Dawn Harsch, présidente-directrice générale, ExquisiCare

Selon elle, les bâtiments souvent vétustes et le manque de personnel dans beaucoup de centres de soins de longue durée de la province ont permis au virus de faire des ravages.

Le modèle de soins institutionnalisé est antique et dépassé, [et] les infrastructures rendent difficile le contrôle de la propagation des virus, explique-t-elle.

Le modèle ressemble beaucoup à [celui] des hôpitaux, avec des chambres et des salles de bains partagées. Il a été conçu pour faciliter la vie des infirmières, [mais] le personnel est débordé.

Nous devons remettre les résidents au premier plan en offrant des résidences qui ressemblent beaucoup plus à des maisons, avec des chambres et des salles de bain privées, dit-elle.

Le chroniqueur du Globe and Mail et auteur du livre Les grands oubliés, repenser les soins de nos aînés, André Picard, abonde dans le même sens.

Selon lui, la taille de beaucoup de ces centres – dont certains comptent des centaines de lits – ainsi que leurs infrastructures trop vieilles et inadéquates ont permis au virus de se répandre comme une traînée de poudre.

Ce sont comme des croisières terrestres. Ce sont des lieux fermés où l’air ne circule pas très bien et où [les résidents] sont très proches, alors ce sont des conditions idéales pour la propagation de virus, explique-t-il.

On doit éliminer les chambres à trois ou quatre lits. C’est un problème fondamental. À plus long terme, on doit régler les problèmes d’infrastructures. On doit construire des lieux conçus spécifiquement pour des gens avec des maladies chroniques, ajoute-t-il.

Prioriser les soins aux aînés

Pour faire face à la crise, le gouvernement albertain a annoncé un investissement de 3,5 milliards de dollars pour les centres de soins de longue durée, les centres d’hébergement supervisés et les programmes de soins à domicile pour les aînés dans son budget de 2021.

Il s’agit d’une augmentation de 6 % par rapport à l’année précédente.

Avec cet argent, la province dit entre autres vouloir continuer la transition vers des soins prodigués à domicile et dans la communauté plutôt que dans les hôpitaux, en plus d’améliorer les infrastructures actuelles.

Cet argent permettra certainement de commencer à régler des problèmes comme les chambres, mais quand on sait combien coûterait le remplacement des vieux bâtiments, ce ne sera pas assez, affirme cependant la directrice générale de l'Association des aînés et du logement communautaire de l'Alberta, Irene Martin-Lindsay.

Photo officielle d'Irene Martin-Lindsay.

La directrice générale de l'Association des aînés et du logement communautaire de l'Alberta, Irene Martin-Lindsay, souhaite davantage d'investissement dans les soins aux aînés.

Photo : Irene Martin-Lindsay

Selon elle, prioriser le financement des soins aux aînés est indispensable pour empêcher qu’une nouvelle crise sanitaire fasse autant de victimes parmi les personnes âgées.

André Picard croit d’ailleurs que les provinces canadiennes pourraient s’inspirer d’autres pays européens ou même asiatiques pour la gestion des soins aux aînés et de la pandémie.

Le Danemark intègre vraiment les gens dans la communauté. Ils ont des maisons de soins de longue durée qui sont petites et vraiment comme des maisons, pas comme des prisons, explique-t-il.

Pour la COVID-19, c’est plutôt vers Hong Kong ou Taïwan qu'il faut se tourner pour s'inspirer, ajoute-t-il, notant qu'ils n'ont eu aucun cas dans leurs résidences de soins de longue durée.

Ils ont bien protégé les résidences [et] il n’y a pas beaucoup de va-et-vient. Ce sont de petites résidences, et l’équipement de protection individuel était universel. Ils ont aussi eu peu de cas dans la communauté, ce qui est un facteur important.

Plus d'imputabilité

De son côté, Ruth Adria soutient que sans imputabilité, le système est condamné à répéter ses erreurs.

Les établissements fautifs doivent être fermés et leur permis doit être révoqué. Les administrateurs doivent faire face à des accusations criminelles, pour ne pas avoir fourni les soins nécessaires, dit-elle.

Installée à Saskatoon, en Saskatchewan, Cheri McPhillamey n’a pas pu voir son père une dernière fois avant qu’il décède.

Elle a récemment décidé de se joindre à un recours collectif contre le Manoir du Lac, où vivait son père, pour éviter que l’histoire se répète.

Cela me brise le cœur que mon père [...] ait été victime des conditions horribles [et du] manque de responsabilité, de soins et de compassion dans des centres de soins, dit-elle.

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