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De la Yougoslavie à Sherbrooke : les enfants réfugiés devenus adultes

Il y a 30 ans, la guerre éclatait en Yougoslavie, entraînant l'arrivée de quelque mille réfugiés en Estrie.

Une commerçante dans une allée de son épicerie.

Sabina Kapetanovic, copropriétaire du Marché Prospect, est arrivée à Sherbrooke à l'âge de cinq ans.

Photo : Radio-Canada / ANNICK SAUVÉ

Sabina Kapetanovic est originaire de Bosanski Šamac, une petite ville de Bosnie qui a été durement touchée par la guerre. Des crimes ignobles y ont été commis contre la population musulmane. Le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie a d’ailleurs rendu plusieurs jugements contre des membres des Forces serbes, et imposé des peines d’emprisonnement pour crimes contre l’humanité.

Un jour, à Sherbrooke, Sabina a le réflexe de se mettre à l’abri lorsqu’une opération de dynamitage a lieu sur un chantier de construction situé en face de son travail. Je ne sais pas pourquoi, je me suis cachée dans les escaliers. Je n’aimais pas ça entendre le bruit. J’étais fébrile. C’était la première fois que ça m'arrivait, quelque chose comme ça.

Pourtant, débarquée à Sherbrooke à l'âge de cinq ans, Sabina n’a aucun souvenir de sa vie en ex-Yougoslavie.

Par la suite je me suis posé la question, si c’était à cause de ça.

Plus elle vieillit, plus elle veut savoir ce qui s’est passé en Bosnie. Elle regarde des reportages d’archives et lit des livres sur l’histoire de la guerre. Même s'ils s'ouvrent de plus en plus, ses parents abordent peu le sujet. Ils voulaient préserver leurs enfants, croit Sabina, et éviter de les plonger dans ces conflits ethniques, qui ont été source de tant de heurts dans leur pays.

Aujourd'hui, parler du chemin parcouru par ses parents, des années vécues là-bas pendant la guerre, des souffrances subies par son peuple éveille en elle de fortes émotions. Je ne sais pas, on dirait que je ne me suis jamais sentie comme ça avant, admet-elle, ne pouvant retenir ses larmes.

Il y avait des sirènes le soir. Il y avait des couvre-feux. Les bombardements, on les entendait, lui ont raconté ses parents. Il y avait comme une cage d’escalier dans la maison, et toute la famille se réfugiait à cet endroit pendant les bombardements. J'imagine en quelque sorte que c’est dans ma tête quand même.

Dans mon adolescence, j’étais moins consciente de ce qui était arrivé. Je trouve ça un petit peu difficile, dit-elle avec un trémolo dans la voix. Dans ma famille, il n’y a personne qui est mort. J’ai un oncle qui a été blessé. C’est plus par rapport au fait qu’ils ont vraiment eu de la misère à se reconstruire après la guerre, poursuit-elle, toujours émue.

Prendre conscience des sacrifices de ses parents

Sabina réalise à quel point ses parents ont dû faire de grands sacrifices pour leur permettre, à sa sœur et elle, d’avoir une vie meilleure.

Mes parents sont arrivés dans la fleur de l'âge avec deux jeunes enfants. Trouver un loyer, un travail. Ils ne parlaient pas la langue. Ça n'a pas dû être facile pour eux. C’était comme débarquer dans un autre monde!

Une citation de :Sabina Kapetanovic
Sabina devant un panneau de photos.

Sabina Kapetanovic affirme que ses parents ont fait de grands sacrifices pour lui permettre d'avoir une vie épanouie.

Photo : Radio-Canada / ANNICK SAUVÉ

Propriétaire de clubs vidéo et sérigraphe pour des commerces en Bosnie, son père fait de l'entretien d'immeubles à Sherbrooke. Il a aussi été livreur de pizza. Quant à sa mère, elle était enseignante dans une école primaire dans son pays, alors qu'ici, elle travaille en cuisine depuis une quinzaine d'années. Cette dernière aurait aimé retourner à l’école, mais sa maîtrise de la langue n'était pas suffisante pour lui permettre de réussir, et représentait un obstacle de taille pour elle. Pour ses parents, précise Sabina, le travail n’a pas tant été un moyen de s’accomplir dans leur pays d'accueil qu'un moyen de subvenir aux besoins essentiels de leur famille.

Partir n’a pas été un choix pour eux, affirme-t-elle. C'était une question de survie.

On ne pouvait pas rester en Bosnie en tant que musulmans. Mes parents ont changé de nom. On a été à Belgrade, jusqu'à tant qu'on puisse s’en aller au Canada.

Une citation de :Sabina Kapetanovic
Un enfant entouré d'autres enfants souffle les bougies de son gâteau d'anniversaire.

Sabina souffle ses deux bougies dans la maison familiale en Bosnie.

Photo : KAPETANOVIC

Sabina, sa famille, sa tante, son oncle et leur garçon partent en laissant les grands-parents derrière eux, eux qui ont pris le risque de rester. Ils se trouvent trop vieux pour recommencer une nouvelle vie. Quelque temps après, leurs maisons sont confisquées par des militaires. Les hommes armés leur donnent cinq minutes pour prendre leurs effets personnels et quitter les lieux. Un des couples trouve refuge chez une cousine. L'autre loge dans un cabanon, juste à côté de sa maison occupée. Ce n’est que des années plus tard qu’ils reprennent possession de leurs résidences.

Bosniaque et Sherbrookoise

Sabina parle avec nostalgie de ses souvenirs d'enfance à Sherbrooke, vécus dans le quartier ouest, où vivent des gens de toutes origines ethniques. Elle encense le travail du Service d'aide aux néo-Canadiens et de deux bénévoles, Pierrette et Thérèse, qui les parrainaient. On a fêté Noël avec elles. On est une famille musulmane, on s’entend, on ne fête pas ça normalement, mais cela a tellement été le fun. Elles nous ont pris sous leurs ailes. Elles nous invitaient au chalet. On a fait plein d'activités avec elles, avec leurs petits-enfants aussi. J’ai vraiment de bons souvenirs d’elles!

Une mère et ses deux enfants heureux devant leurs cadeaux de Noël.

Sabina (à droite), sa mère Amira et sa sœur Hana avec les cadeaux reçus pendant la Campagne des jouets de Noël des pompiers de Sherbrooke.

Photo : KAPETANOVIC

À la maison, la famille parle le serbo-croate. C'est une façon de maintenir sa culture et aussi de communiquer avec la famille restée là-bas, en Bosnie. Toutefois, Sabina réalise que sa langue maternelle se tarit, peu à peu. Elle avoue qu'elle passe du serbo-croate au français quand elle parle à ses parents. Elle ne pense pas être capable de transmettre la langue de son pays d'origine à ses enfants, si elle en a un jour, parce qu'elle la maîtrise de moins en moins.

Heureusement, il y a la diaspora, qui permet également de garder contact avec la culture. Au fil du temps, des liens se tissent avec les réfugiés de l’ex-Yougoslavie qui ont immigré à Sherbrooke. Sabina se remémore avec bonheur les soirées qui avaient lieu dans un bar de la ville.

Tout le monde de la communauté yougoslave, que ce soit des Croates, des musulmans, des Serbes orthodoxes, des catholiques, on était tous ensemble. C’était vraiment le fun. C’était vraiment le bon temps, et on dirait que ça n’arrive plus, constate-t-elle avec déception.

Sabina est retournée quatre fois en Bosnie depuis son arrivée au Canada. La dernière fois, c’était il y a deux ans, avec sa soeur, sa mère et sa tante. Le hasard a voulu que sa grand-mère maternelle s’éteigne au moment de son passage. On était les quatre là quand elle est décédée. Je trouve ça beau. On était là, près d’elle.

Une grand-mère et ses petites-filles.

Sabina (à droite) et sa soeur Hana avec leur grand-mère Refika Kapetanovic, lors d'un voyage en Bosnie, en 2007.

Photo : KAPETANOVIC

Une vie plus facile pour la deuxième génération

Sabina Kapetanovic est bien ancrée dans son milieu à Sherbrooke. Elle est copropriétaire du Marché Prospect, situé dans le Vieux-Nord de la ville. Son conjoint et elle ont fait l’acquisition du commerce de leur quartier il y a cinq ans. D'aussi loin qu’elle se rappelle, elle a toujours eu cette ambition de faire sa place et d’être membre à part entière de la communauté.

Je me souviendrai toujours, j’avais huit ans. Un gars m’a regardée alors que j’entrais dans la cour d’école. Il m’a lancé un ballon chasseur et il m’a dit : "Retourne dans ton pays". Ça ne m’a pas fait de la peine. C’était comme un défi. J’avais comme un besoin de prouver que je peux faire partie de la communauté. C’est mon pays, ici. Finalement, j’ai été amie avec ce gars-là plusieurs années plus tard.

L’intégration dans un nouveau pays se passe généralement mieux pour la deuxième génération. Sabina constate justement avec fierté que plusieurs jeunes issus de la communauté yougoslave ont bien réussi.

Je vois des entrepreneurs, des avocats, des médecins, des pharmaciens. Pour vrai, je suis vraiment heureuse de voir ça. Je trouve que l’immigration, c’est une belle chose. Ça nous diversifie.

Une commerçante devant la vitrine de son épicerie.

Sabina Kapetanovic vit au coeur de la communauté sherbrookoise en étant copropriétaire d'un marché d'alimentation de quartier.

Photo : Radio-Canada / ANNICK SAUVÉ

Sabina aurait aimé pousser ses études plus loin, pour ainsi honorer les sacrifices faits par ses parents. Elle a étudié dans trois techniques différentes au cégep, mais sans jamais en terminer une. Elle était jeune et elle se cherchait, avoue-t-elle à regret. J’ai l’impression que mes parents ont tout fait pour l’avenir de leurs filles. Je leur en suis vraiment très reconnaissante, souligne-t-elle avec affection.

Mon but, c'était d'aller à l'université pour qu’ils soient fiers de moi. Finalement, ce n'est pas arrivé, mais bon. Je pense qu'ils sont fiers de moi quand même.

Une citation de :Sabina Kapetanovic
De la Yougoslavie à Sherbrooke

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