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La désinformation à l'étranger s’abreuve de contenus produits au Canada

Après un an de pandémie, des sites canadiens demeurent des rouages importants de la désinformation servant des intérêts russes, iraniens, chinois ou américains. Et ce, même si leurs agissements ont été mis au jour depuis longtemps.

Représentation 3D d'un coronavirus entouré d'hexagones de lumière. On y voit écrit COVID-19.

Des sites basés au Canada sont des acteurs majeurs de désinformation sur la COVID-19 et les vaccins.

Photo : iStock / BlackJack3D

Mathieu Gobeil

En mars 2020, au moment où l’Organisation mondiale de la santé déclarait une pandémie de COVID-19, le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Zhao Lijian, reprenait sur Twitter une histoire selon laquelle le coronavirus aurait vu le jour aux États-Unis.

Cet article est très important pour chacun d'entre nous. Lisez-le et retweetez-le. COVID-19 : d’autres preuves que le virus provient des États-Unis, écrivait le responsable chinois, en incluant un lien. Un peu plus tôt, il avançait que c’est peut-être l’armée américaine qui a apporté le virus à Wuhan.

On voit le tweet qui dit en anglais « Cet article est très important pour chacun d'entre nous. Lisez-le et retweetez-le. COVID-19 : d’autres preuves que le virus provient des États-Unis. »Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Tweet du porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères Zhao Lijian du 13 mars 2020 qui reprend une fausse nouvelle publiée par Global Research

Photo : Twitter

Cette fausse nouvelle a ensuite été relayée par une myriade de comptes dans plusieurs langues; cela lui a donné une résonance suffisante pour créer un tollé diplomatique entre les grandes puissances. Les États-Unis de Donald Trump ont d’ailleurs, eux aussi, accusé la Chine d’avoir créé le virus.

Le site à l’origine de la fausse nouvelle en question, retirée du Web depuis, est basé à Montréal. Il s’agit de Global Research (en français Mondialisation.ca). C’est le portail du Centre de recherche sur la mondialisation, un think tank qui dissémine des fausses nouvelles sur des questions internationales et des théories du complot depuis des années, et qui continue de le faire à ce jour.

Dans un rapport produit l’automne dernier (Nouvelle fenêtre), le département d’État américain identifiait Global Research comme l’un des piliers de l’écosystème de désinformation et de propagande russe. Selon le rapport, chaque publication de Global Research touche 350 000 lecteurs.

Son fondateur et contributeur-vedette est le professeur d’économie à la retraite Michel Chossudovsky. Certains se souviennent de lui comme ardent critique de la mondialisation dans les années 90.

Beaucoup d'étudiants ont lu les livres de Michel Chossudovsky, quand même respectables, très orientés à gauche, rappelle Martin Geoffroy, directeur du Centre d'expertise et de formation sur les intégrismes religieux, les idéologies politiques et la radicalisation (CEFIR). C'est un économiste, professeur émérite de l'Université d'Ottawa. Donc, c'est un nom, au départ.

On voit M. Chossudovsky qui parle à la caméra. En arrière-plan, des livres dans une bibliothèque.

Michel Chossudovsky dans une des nombreuses vidéos diffusées sur YouTube par le compte GRTV, affilié à Global Research.

Photo : GRTV/YouTube

C’est d’ailleurs cette aura de crédibilité qui sert à faire du blanchiment d’informations, selon ce qu’explique, dans une enquête de l’Associated Press (Nouvelle fenêtre), Janis Sarts, le directeur du Centre d'excellence pour la communication stratégique de l’OTAN.

Une histoire circulant sur des sites douteux est mise en avant par Global Research et acquiert ainsi un semblant de légitimité, illustre-t-il. Des médias russes, iraniens ou encore chinois, qui se répondent les uns les autres en écho, peuvent ensuite se servir de cette publication en disant : Voici ce qu’affirment des analystes au Canada.

D'ailleurs, M. Chossudovsky a collaboré à des dizaines de reprises, depuis 2010, dans des médias contrôlés par la Russie, comme RT.

La stratégie de politique internationale de la Russie ou de la Chine, c'est de prendre les individus qui sont sur place, comme au Canada, qui ont une certaine crédibilité médiatique et de se servir d'eux, poursuit M. Geoffroy. Un des buts est de déstabiliser, à l’aide de la désinformation, les démocraties libérales, au premier chef les États-Unis, ajoute-t-il.

Des spécialistes de la désinformation ont à l’œil Global Research (Nouvelle fenêtre) depuis longtemps. Dès le début des années 2000, le portail était connu pour relayer des théories du complot entourant les attentats du 11 Septembre aux États-Unis.

Global Research dissémine beaucoup de désinformation, essentiellement sur des questions politiques qui se passent à l’extérieur du Canada, remarque Ahmed Al-Rawi, qui dirige le Disinformation Project à l’Université Simon Fraser. Environ 77 % du contenu produit par Global Research contient soit des faussetés ou des informations douteuses, d’après une étude de M. Al-Rawi, à paraître prochainement, qui a décortiqué des centaines de publications entre 2014 et 2020.

C’est surprenant de voir à quel degré les points de vue sont étroitement alignés sur ceux du gouvernement russe et du gouvernement iranien, remarque M. Al-Rawi. Par exemple, on y traite beaucoup du conflit syrien, où la Russie et l’Iran sont impliqués et appuient le régime. Sur Global Research, on accuse les Casques blancs d’être des terroristes, alors qu’on sait que c’est une organisation saluée pour son travail humanitaire. Ces accusations sont exactement les mêmes que celles formulées par les gouvernements syrien, iranien et russe, explique le chercheur.

De façon générale, les contenus publiés sur le site Global Research critiquent l’ordre mondial, le capitalisme et les États-Unis.

Au sujet de la COVID-19, on avance que les mesures sanitaires font partie d’une stratégie de contrôle total de la population et on laisse entendre que les vaccins développés par les compagnies pharmaceutiques ne sont pas sécuritaires, par exemple.

On y voit un tweet en anglais où on nie l'existence d'un danger relatif à la COVID-19 ainsi que l'image d'une planète en rouge foncé avec un symbole de risque biologique.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Un exemple de contenu produit par Global Research et relayé sur Twitter. On y avance que l'épidémie de COVID-19 est l'une des plus grandes arnaques du siècle.

Photo : Twitter/@CRG_CRM

Joint au téléphone, M. Chossudovsky a dit ne pas être disponible pour nous parler. Il n’a pas répondu à notre courriel. À l’automne 2020, nos collègues de CBC (Nouvelle fenêtre) avaient obtenu comme réponse de la part de l’avocat de M. Chossudovsky que Global Research n’était pas un site de désinformation aligné sur la Russie et que les journalistes ne devraient pas se lancer dans une chasse aux sorcières à son sujet.

Il est difficile d’en savoir plus sur le fonctionnement de Global Research et sur de possibles liens qu’il entretiendrait avec d'autres acteurs. Il y a des échanges, de la redissémination d’informations entre Global Research et d’autres sites de nouvelles russes ou iraniens. Ils reprennent entre eux leurs contenus. C’est une sorte d’écosystème qui est créé, un environnement médiatique où des gens partagent les mêmes idées, décrit Ahmed Al-Rawi.

Le danger, c’est lorsque ça se répand en dehors de cette bulle, dans un réseau plus vaste, et qu’un peu tout le monde commence à consommer cette information.

Une citation de :Ahmed Al-Rawi, directeur du Disinformation Project à l’Université Simon Fraser

Les extrêmes se rencontrent dans la désinformation

Global Research, c'est intéressant, parce que c’est un exemple de complotisme d'extrême gauche, remarque Martin Geoffroy. Je m'évertue à expliquer aux gens qu'il y a autant de complotisme d'extrême gauche que d'extrême droite, même si nous sommes plus exposés à ce dernier type au Québec et en Amérique du Nord, explique-t-il.

Il y a une lutte qui se fait à travers, disons-le, de faux centres de recherche, de faux médias, qui sont, finalement, des organes de propagande.

Une citation de :Martin Geoffroy, directeur du CEFIR

Vous en avez qui sont alignés sur la Russie, sur la Chine, sur les États-Unis. Et quand je parle des États-Unis, je parle plus spécifiquement des États-Unis conservateurs de Donald Trump, mentionne-t-il.

M. Geoffroy donne l’exemple de l’Epoch Times, un média dont le fonctionnement a été abondamment couvert par les Décrypteurs et d’autres journalistes de Radio-Canada, notamment.

Des milliers de Canadiens connaissent désormais ce journal en l’ayant reçu dans leur boîte aux lettres ces derniers mois. Cet outil de propagande, associé au mouvement spirituel Falun Gong, pourfend le Parti communiste chinois. Le média offre du contenu local, national et international, qui varie selon l’endroit où l’on se trouve.

Ce média a des ramifications internationales, publie un journal de droite, proaméricain, pro-Trump, mais qui est complètement conspirationniste aussi. Et ils ont des moyens énormes, rappelle M. Geoffroy.

Le New York Times (Nouvelle fenêtre) rapportait cette semaine comment le réseau d’Epoch Times se diversifie actuellement, en intégrant des plateformes qui vont chercher de nouveaux auditoires.

Les écrits d’Epoch Times épousent les thèses conspirationnistes de la mouvance QAnon. On y laisse aussi entendre que les vaccins s’avèrent dangereux ou encore que la Chine a créé le coronavirus.

On y voit un message Twitter rapportant le fait que des centaines de gens sont morts aux États-Unis après avoir eu le vaccin contre la COVID. Une image montre une aiguille et une fiole.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Ce tweet d'Epoch Times donne l'impression que des centaines de personnes meurent parce qu'elles ont été vaccinées. Or, les données recueillies par les CDC aux États-Unis concernent toutes les causes de décès. Il n'y a donc pas nécessairement de lien entre le fait d'avoir reçu le vaccin et le décès.

Photo : Twitter/@EpochTimes

En examinant Global Research et Epoch Times au sujet du coronavirus, on a vraiment les deux côtés de la même médaille complotiste, au fond, note Martin Geoffroy, une publication accusant les États-Unis, et l’autre, la Chine, d’avoir créé le virus.

Sous les projecteurs de la pandémie

La COVID-19 est venue mettre au jour ou donner de l’importance à des acteurs de la désinformation qui passaient beaucoup plus inaperçus auparavant, notent les chercheurs.

Que ce soit Global Research, Epoch Times ou encore Sputnik News, pour moi c'est tout pareil : ce sont des sites qui réussissent à passer sous le radar, souvent, parce qu'ils se présentent comme des médias légitimes, dit Martin Geoffroy. Ils parviennent à cacher leur agenda, jusqu'à un certain point. C'est bien évident qu'un œil avisé ne va pas être dupe, mais vous seriez surpris du nombre de personnes qui se font prendre par ce type de désinformation.

La pandémie a aussi mis les projecteurs sur des individus auparavant quasi inconnus, poursuit M. Geoffroy, comme le complotiste québécois Alexis Cossette-Trudel. Avant ça, c'était quelqu'un qui parlait contre l'immigration, qui s'est présenté comme candidat pour un parti populiste de droite, Citoyens au pouvoir, au provincial. Il a eu 72 votes, rappelle le chercheur.

La pandémie a eu pour effet de propulser des désinformateurs comme ça, mais en faisant ça, elle a mis le projecteur sur eux, et là, en ce moment, ils en subissent les contrecoups, en se faisant expulser de Facebook et YouTube, par exemple.

Une citation de :Martin Geoffroy, directeur du CEFIR

Pour sa part, Ahmed Al-Rawi s’inquiète de l’importance que prend Rebel News au Canada anglais, un média qui a une résonance à l’étranger. Cette plateforme relaie des contenus d’extrême droite et de la désinformation sur l’actualité canadienne et internationale.

Ce média a déjà fait circuler une fausse nouvelle selon laquelle l’attaque de la mosquée de Québec aurait été téléguidée de l’étranger. Sur la COVID-19, on laisse entendre, par exemple, que le gouvernement fédéral fait construire une série de camps d’internement pour y mettre les gens atteints de COVID-19. L’étude d’Ahmed Al-Rawi a estimé que 65 % des nouvelles de Rebel News ces dernières années étaient fausses ou douteuses.

On voit une page de nouvelle du site Rebel News. On y lit, en anglais « Des camps secrets COVID au Manitoba : Que s'y passe-t-il? » avec, en arrière-plan le visage de Justin Trudeau.

À l'automne, le site Rebel News diffusait une fausse histoire selon laquelle des camps d'internement étaient construits pour y rassembler les gens atteints de la COVID-19.

Photo : Rebel News

Sa chaîne YouTube compte 1,5 million d’abonnés, juste un peu moins d’abonnés que celle de CBC News, fait-il remarquer.

M. Al-Rawi souligne aussi le rôle que jouent certains médias de communautés culturelles, qui publient dans une langue autre que l’anglais ou le français, dans la propagation de fausses nouvelles vers l’étranger. Ils se retrouvent rarement sur le radar. Parfois le média communautaire au Canada publie une fausse nouvelle qui se répercute sur toute la diaspora à l’étranger.

On se sert de la position d’origine de la nouvelle – le Canada – comme élément qui donne une crédibilité à la nouvelle. C’est ça le problème.

Une citation de :Ahmed Al-Rawi, directeur du Disinformation Project à l’Université Simon Fraser

Que font Facebook, Twitter et YouTube?

En 2020, des réseaux sociaux se sont engagés à mieux prévenir la désinformation, en supprimant des contenus ou en les étiquetant pour avertir les utilisateurs. Concernant Global Research, son compte Facebook a été supprimé. Mais les contenus du site Web continuent d’être relayés abondamment par d’autres comptes Facebook.

Les comptes Twitter et YouTube de Global Research sont quant à eux toujours actifs. Les publications Twitter de Global Research qui présentent de la désinformation sur la COVID-19 et les vaccins ne sont pas étiquetées comme telles.

Questionné à ce sujet, un porte-parole de Twitter Canada nous a répondu que Twitter continue à déployer et à mettre à jour sa stratégie contre la désinformation et que, depuis le 1er mars, nous [avons commencé] à appliquer des étiquettes aux tweets susceptibles de contenir des informations trompeuses sur les vaccins, en plus de nos efforts continus pour supprimer les informations trompeuses les plus néfastes. Les comptes récidivistes pourraient se voir fermer.

Les gouvernements pourraient-ils sévir? Sur le plan juridique, c'est très difficile de contrôler la liberté d'expression, indique Martin Geoffroy. Pour sanctionner, il faudrait qu’il y ait des appels à la haine ou à la violence; des individus ont d’ailleurs été condamnés à cause de cela, rappelle-t-il.

Dans le cas de sites comme Global Research, c’est davantage des idées et de la politique, alors on reste dans le domaine de la liberté d’expression, dit le chercheur.

De leur côté, les géants du Web n’agissent que lorsqu’il y a une forte pression publique, observe-t-il. Avec la vaccination, il y avait un impact réel, alors ils ont commencé à agir.

Dans le cadre de notre reportage, nous avions interpellé le gouvernement fédéral afin de savoir s'il détenait des renseignements sur Global Research, son financement et ses possibles liens avec l’étranger.

Un porte-parole d’Affaires mondiales Canada nous a finalement répondu par courriel le 22 mars. Nous sommes familiers avec le site web canadien Global Research, écrit-il. Il publie fréquemment des articles provenant d’autres sites web qui, nous pensons, font partie de l’écosystème de désinformation de la Russie et soutiennent les positions d’autres régimes autoritaires.

De son côté, le Service canadien du renseignement de sécurité dit ne pas pouvoir commenter ce sujet. Il rappelle qu’il enquête sur toute menace, qu’il conseille le gouvernement et qu’il prend des mesures pour contrer les menaces visant le Canada.

Une version précédente de ce texte affirmait que M. Chossudovsky était un invité régulier de médias contrôlés par la Russie. Or, ses collaborations sont beaucoup moins fréquentes depuis quelques années.

Decrypteurs. Marie-Pier Élie, Jeff Yates, Nicholas De Rosa et Alexis De Lancer.

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