•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Voici Vivian Vachon, de Julie Bouchard, gagnante du Prix de la nouvelle 2021

Gros plan du visage d'une femme blonde qui sourit.

Julie Bouchard est en lice pour le Prix de la nouvelle Radio-Canada 2021.

Photo : Frédéric Bouchard

Radio-Canada

Julie Bouchard a 50 ans, est née à Montréal et y habite. Après s'être consacrée à l'écriture durant deux ans, elle travaille aujourd’hui aux Presses de l’Université de Montréal. Lauréate du Prix de la nouvelle Radio-Canada l'an dernier, elle a publié un recueil de nouvelles, Nuageux dans l'ensemble, et un roman, Labeur, aux Éditions de la Pleine lune.

Les opinions exprimées par les auteurs et autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certaines personnes pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

VOICI VIVIAN VACHON

Au croisement de la route 104 et du chemin de la Montagne, derrière le volant d’une Buick bleue modèle Riviera, apparaît, autour de 20 h, ce 24 août, la fille de Ferdinand et Marguerite Vachon, Diane de son petit nom, Verseau ascendant Sagittaire – un pétard, comme on dit par ici. Un radar de contrôle routier, tenu par la recrue Pigeon, pointé vers l’horizon, indique, par l’énigmatique principe de Doppler-Fizeau, que Diane Vachon, mieux connue sous le vocable Vivian, roule ce soir-là 803 kilomètres au-dessus de la limite de vitesse permise. Peut-être un détail sur le fonctionnement de l’appareil, lors de sa formation, a-t-il échappé au sergent Pigeon? Peut-être. Penaud, il revérifie le chiffre, agite l’objet, jure, pendant que Vivian, arrivée à sa hauteur, pèse sur l’accélérateur. Cheveux au vent, sourire en coin, cœur insondable, celle qui affole les radars continue son chemin derrière ses Ray-Ban Aviator en fredonnant, allègre, des paroles dégorgées de toute poésie pour une oreille à l’affût d’un choc esthétique, certes – certes –, mais franchement senties pour qui attend, et ils sont légion, juste un peu moins de la vie, paroles qui vont ainsi, allez : Y’a la foule, y’a les cris, y’a du sang, y’a du bruit, début du deuxième couplet de son dernier succès, La reine de la lutte, enregistré 20 ans plus tôt sous étiquette Gamma, à l’époque du fameux Il a sûrement un autre amour et du plus mélancolique Je te veux dans mes bras.

De chaque côté de la 104, un paysage pastoral, aux accents jaune maïs sucré à la limite de basculer vers le rouge verger, semble littéralement se fendre en cette fin août 1991 au contact de la Buick conduite avec grâce par Vivian Vachon qui file vers Mansonville en chantant. Rarement a-t-on vu la nature réagir avec autant d’impétuosité et de subtilité réunies à de la ferraille, de la chair, un timbre de voix, à une aura comme celle, ambrée, qu’irradie Vivian – qui boit aussi, dit-on, son whisky pur, et qui sacrerait parfois comme un bûcheron. Droit devant, justement, les arbres d’alignement, plantés à équidistance de la route, donnent la curieuse impression, sur le passage de la Buick, de s’incliner, alors que le ciel, lui, si cela se peut, paraît reculer. L’air ambiant, pendant ce temps, a grimpé d’un degré. Dans les maisons alentour, les habitants, occupés au banal quotidien, soudain attirés par une inexplicable force d’attraction vers l’extérieur, se sont rapprochés des fenêtres, ont écarté les rideaux, regardé au loin, puis espéré, sans qu’elle arrive, une espèce de délivrance – mais laquelle, mais pourquoi? Double mystère. Les vaches de Mont-Saint-Grégoire, quant à elles, ont arrêté de brouter, meuglé en chœur, et les oies canadiennes ont spontanément adopté, sur fond de soleil couchant rose bonbon, leur formation en chevron pour accueillir celle que l’on nomme, aux USA, tout simplement VV.

La voici donc.

Vivian Vachon, mesdames et messieurs.

Partout où elle passe, elle produit cet effet surnaturel, Vivian : l’univers se dilate plus rapidement que les calculs l’ont prédit, la constante de Hubble perd une de ses valeurs, le ruminant l’appétit, l’air se réchauffe et les applaudissements, à la suite de cette succession de petits miracles, jamais ne tardent à arriver. Souvenez-vous de ce grondement, janvier 1972, comme surgi du centre de la Terre, qui annonçait, sous un tonnerre de cris, de claquements de mains et de huées, Here’s Vivacious Viiiiiviaaaaan, ladies and gentlemen, the wrestling queen from Quebec! Entre les câbles l’attend déjà, sautillant, Japanese Girl, vêtue d’un maillot noir et blanc où s’affichent, sur le devant, les lettres J-A-P-A-N. Le combat, serré, se terminera quelques minutes plus tard par une technique de croisillon donnant la victoire à Vachon et le public fêtera sur-le-champ, par encore plus de cris et de « chou » que tantôt, la gagnante, élue l’année précédente « Babe of the Day » sur la couverture du PWD. Magistrale sur papier glacé, voilà qu’une Vivian nous sourit dans son maillot bleu nuit, cadrée plein pied, mains sur les hanches, cheveux blonds artificiellement ondulés, bottes blanches lacées à mi-mollet, exhibant, attendez, non, merde, à l’annulaire gauche une malheureuse alliance en or 18 carats – elle serait donc attendue à la maison, soupirent quelques-uns. Aurait même été aperçu, un certain soir, à Grand Forks, North Dakota, dans une certaine première rangée, assis entre deux vieilles enragées, poings levés vers VV, un certain Billy tout en muscles en train de pleurer. Le pauvre. Depuis, Billy s’est marié trois fois et VV cumule, résiliente, quelques blessures à moitié guéries, une poignée d’éphémères joies, ainsi que deux ex, Buddy Wolfe, lutteur comme elle, et Gary Carnegie, militaire de père en fils. Mais aujourd’hui, pied sur le gaz, célibataire – délivrée? –, l’ancienne Wrestling queen retourne chez elle avec sa fille, le vrai amour de sa vie, endormie sur le siège arrière. Loin derrière, oublié dans un recoin du Minnesota d’où elles reviennent, un fond de tristesse s’évanouit, que Vivian se promet de ne plus jamais nourrir. Life’s too short, aurait-elle confié récemment à une amie.

Sur le chemin Saint-Joseph Sud, perpendiculaire à la 104, un 4X4, conduit par un jeune homme dans la vingtaine aux facultés affaiblies, se pointe en chevauchant la ligne médiane. On ne sait pas si ce garçon revient d’une visite chez un cousin ou d’un 5 à 7 à L’Ange-Gardien. Ce que l’histoire pourrait imaginer, cependant, est ceci : la journée où Junior – appelons-le Junior – naissait, vingt et un ans plus tôt, début 1970, d’une césarienne non planifiée ou encore d’un accouchement à la maison avec complications – après que sa mère a peut-être tenté, mais en vain, de se faire avorter par le célèbre Henry Morgentaler alors emprisonné – Vivian Vachon, elle, se tenait devant l’hôtel de ville de Montréal, pancarte à la main, pour rappeler que Les femmes aussi luttent pour la vie. Lui, il a à peine une heure, il pleure, ne sait pas encore ce qui l’attend, voyons : une crise du pétrole, la mort imminente de Bruce Lee, la grève de la faim de Bobby Sands, un référendum (perdu), puis, et cela requinquera les désespérés, quelques coupes Stanley gagnées. Elle, elle a déjà 23 ans, a remporté deux ans plus tôt le championnat féminin de la AWA et, devant le bureau du maire Drapeau, elle feint un sourire, vêtue de sa mini-jupe à polka dots, pour ne pas pleurer. Car en ces temps pas si lointains pour qui vit au vingt et unième siècle, le ring n’appartient qu’aux hommes. Pas question que des femmes s’y donnent la volée, a stipulé, en 1956, sous la pression du clergé, la Commission athlétique de Montréal. Junior, qui conduit son pick-up en ce 24 août 1991 et qui a déjà, comme tant d’autres de sa génération, tout oublié de cette lutte, ou plus justement rien su d’elle, et qui maintenant ne distingue plus la ligne pleine de la pointillée, ferme quelques secondes les yeux sur ce passé ignoré, jusqu’à ce qu’un coup de klaxon prolongé le réveille de cet endormissement honteux. Un face-à-face avec un dix-roues, de justesse, vient d’être évité. Regarde où tu vas, bâtard, tu vas nous tuer, a crié Tony – appelons-le Tony –, le passager. Pourtant non. S’ensuit un curieux mélange d’émoi, d’engourdissement et de monotonie campagnarde. Si ce n’était de la radio, allumée, qui annonce et prévoit, sur un ton solennel, l’imminente chute des régimes communistes par la démission de Mikhaïl Gorbatchev, il ne se passerait presque rien sur le chemin de la Montagne aux alentours de 20 h 03. Tony, indifférent à ces nouvelles internationales qui l’ennuient, baisse le volume en s’enquérant tout de même, car un brin amusé par le nom : Gorbatte qui? Petit soupir, grand abattement. Tchève, épais. Tu sais pas c’est qui? Non. Il ne le savait pas – il ne le savait pas. Il ne savait rien non plus de la perestroïka, rien de la glasnost, rien de la guerre froide, n’avait rien lu sur Tchernobyl, et ses parents avaient omis de lui expliquer que le monde, en quelque sorte, depuis toujours, et pour presque tous les sujets, se partageait en deux clans à peu près égaux, irréconciliés. D’un côté, il y avait ceux qui pensaient comme nous, et de l’autre, il y avait les morons. Ne restait plus, sur cette division atavique, qu’à allumer une Player’s Light, à tourner la tête vers la droite et à regarder défiler, pied sur le dash, coude sur le genou, la bande d’arbres – des conifères? des ginkgo biloba? – sous les premiers sifflements, sortis des ondes du 107,7 Estrie, de Wind of Change, la fameuse ballade des Scorpions, en rêvassant à des formes au contenu flou, aux contours érotiques. Take me to the magic of the moment.

Ainsi, si la recrue Pigeon, qui fixe toujours, plus avant sur la 104, très embêté, son radar, le tournant dans tous les sens afin d’en saisir, qui sait, un mystère qui lui échappe, se tenait plutôt sur la route Saint-Joseph Sud, plusieurs motifs d’arrestation, qu’il pourrait constater, lui redonneraient toute sa confiance, toute son utilité de gardien de la paix. Par exemple, il y aurait, à punir, ces ceintures de sécurité non attachées (obligatoires, au passage, les boys, depuis 1976), ou encore ce phare avant brûlé, ou ce permis de conduire non payé, plié en deux dans une poche arrière, qu’on pourrait exiger de voir après avoir ordonné à Junior de s’il vous plaît souffler dans la balloune. Mais sergent Pigeon ne voit rien, n’a rien vu, ne verra rien. Puisqu’il regarde vers l’ouest. Et puisque la vie est ainsi faite que nous sommes tous, la plupart du temps, tel un Pigeon sur le bord de l’autoroute, au mauvais endroit, au mauvais moment. Sauf Vivian, bien sûr, qui d’instinct sait où aller et surtout quand repartir. Après avoir quitté à l’âge de 15 ans l’école, qu’elle trouve plate à mort, et occupé un emploi de commis de bureau pendant six mois, elle comprend que certains endroits ne lui conviendront pas. Même son passage à l’Agence Constance Brown comme mannequin l’a ennuyée. Ça devient tannant, d’être toute tcheckée pis de tchecker son poids. T’as bien raison. C’était pas ta place. Ni dans un bureau, ni sur la catwalk. Vaut mieux te battre dans un ring, a finalement tranché Maurice « Mad Dog », son frère aîné, qui a représenté, nul ne s’en souvient, le Canada aux Jeux olympiques d’été 1948. Mais va falloir changer ton nom. Diane, c’est pas assez glamour. Que dirais-tu de Vivian? Vivian Vachon. Double consonne. Comme Marilyn. Personne va t’oublier.

Anonyme sur la 104, Vivian s’apprête, vingt ans plus tard, à tourner à droite à la prochaine intersection, traversée, à l’approche de la maison familiale, par une inattendue nostalgie qui se confond étrangement, par osmose narrative, à la nôtre, car voici nos enfances, la petite chambre partagée avec trois membres de la fratrie de treize la tapisserie fleurie recouverte de posters de vedettes le party de Noël mémorable avec le tout aussi mémorable aspic aux ananas de cousine Georgette le lit des parents recouvert de manteaux de vison le parfum écœurant de tante Yvonne – L’Air du Temps par Nina Ricci? – la tablée gigantesque avec le père assis au bout – que l’on craint? – puis l’adolescence en pattes éléphant plus tard les hommes jaloux qui se succèdent la griserie du ring un goût de sang sur la lèvre inférieure la fatigue des muscles la fierté de quatre-vingt-douze victoires l’œil tyrannique de Fabulous Moolah les entraînements harassants en Caroline du Sud bientôt deux accouchements puis cette inexpliquée retraite prématurée – pourquoi donc, Vivian? – toutes pensées fusionnées, englobant quatre décennies de vie qui, pour finir, se fondent à cette mélancolique réverbération fuchsia de fin de journée alors que droit devant le phare unique d’une voiture – le gauche rappelons-nous étant brûlé – indique qu’un véhicule, étonnamment, arrive dans la mauvaise voie.

Malgré la ligne pleine, Junior tente de doubler une Hyundai qui roule comme un tracteur, ciboire, avance. Sans actionner le clignotant, et jugeant que la voiture qui s’en vient en sens contraire est ben assez loin, il pèse sur la suce. Mais sa camionnette, s’entend, n’est pas une Ferrari. Son accélération de 0 à 100 s’évalue autour des 13 secondes et l’alcoolémie de Junior excède maintenant les 0,08. Aucun miracle, on le comprend, ne s’accomplira ici. Selon des calculs très basiques, qu’il ne maîtrise pas, il aurait dû boire, considérant son poids, quatre Molson « tablettes » en moins, et il a besoin, pour dépasser sécuritairement, de x mètres. Il lui en manque environ 20. Tony, endormi, tout mou, rêve pour sa part à Cindy, la cendre de sa cigarette tombée sur son genou. Dans l’habitacle de la Buick, un tabarnak bien senti est lâché, suivi d’un qu’est-ce qu’il fait, le sans-dessein? Eh ben le sans-dessein dépasse. Confiant. Paqueté. Sur la ligne pleine. Dans six secondes, il y aura collision.

Ce qui a été vécu, dans l’infini de ces six secondes, reste bien sûr une fabuleuse énigme. On imagine cependant, selon des expériences d’EMI rapportées – mais encore faut-il un début de foi pour y adhérer : 1) une possible distorsion du réel 2) une sensation, violente, d’accélération du temps 3) une bienheureuse enveloppe de paix et d’amour, et 4) une décorporation menant à ce fameux, quoique cliché, tunnel de lumière blanchâtre. Ce qui a été entendu, sous le bruit de la tôle froissée et des crissements de pneus, aura peut-être été, on l’espère, enregistré sur la face A de la cassette audio TDK enfoncée dans le lecteur radio, cet air country qu’elle affectionnait sûrement, Mille après Mille, de Willy, Ma vie est un long chemin sans fin, et je ne sais pas très bien où je m’en vais. (Nous non plus, d’ailleurs, nous non plus.) Ce qui est apparu, au-dessus de la route 104, à 20 h 15 tapantes, sous un ciel tout en dégradé vermeil, au moment où le front de Junior, toujours en vie, tombait sur le volant et qu’une coulée de sang s’échappait d’une des oreilles de Tony, n’a toujours pas été identifié. Des hypothèses émises, fondées sur la parole de deux témoins, ont indiqué la présence, au-dessus des autos, de mystérieux points noir et blanc, mais les sceptiques concluront finalement à une envolée, surprenante pour la région, de pygargues à tête blanche. Ce qui a été ressenti sur la peau, affirmeront plus tard les météorologues, est bien ce bon vent doux, chaud, provenant bizarrement, et cela reste aussi à élucider, du nord-ouest, vent qui a également effleuré les poils du troupeau de jerseys qui ont sur le coup recommencé, sous la brise, à ruminer. Bonne nouvelle. Ce qui sera lu, le lendemain matin, dans les journaux, est cet entrefilet d’à peine dix-huit lignes, intitulé Huit morts accidentelles ce week-end au Québec , où le nom de Vivian Vachon, parmi d’autres, se confondra.

(cette nouvelle est très librement, et affectueusement, inspirée de certains faits réels de la vie de la lutteuse Vivian Vachon)

Découvrez les autres finalistes du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2021

Véritable tremplin pour les écrivaines et écrivains canadiens, les Prix de la création Radio-Canada sont ouverts à toute personne qui écrit, de façon amateur ou professionnelle. Ils récompensent chaque année les meilleurs récits (histoires vécues), nouvelles (fictions) et poèmes inédits soumis au concours.

Vous aussi, vous écrivez? Participez à nos prix de création!

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !