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Machinerie, de Jean Grandmont, finaliste du Prix de la nouvelle 2021

Jean Grandmont regarde la caméra.

Jean Grandmont est en lice pour le Prix de la nouvelle Radio-Canada 2021.

Photo : Jean Grandmont

Radio-Canada

Jean Grandmont est né à Sorel en 1965. Ce professeur de philosophie retraité, qui n’avait jamais osé écrire avant 2018 – le décès de sa mère lui a inspiré un récit –, se retrouve parmi les finalistes lors de sa première participation à un concours d'écriture.

Les opinions exprimées par les auteurs et autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certaines personnes pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

MACHINERIE

Nous autres, sur la terre, on vient au monde dans la machinerie. Ma mère peut embarquer aussi bien que mon père sur n’importe lequel de nos tracteurs pour semer, labourer, faucher. Pas de différence, pas de complexe! Mon frère et moi étions encore loin d’une première poussée d’acné que déjà on savait donner du gaz, tenir la roue, parquer la machinerie au pouce près dans les granges et apprécier l’odeur de l’huile à moteur quand elle est chaude. Pour la petite famille de quatre que nous étions, tenir la roue, c’était toujours un agrément, mais l’important pour chacun c’était surtout d’y mettre l’épaule.

Notre ferme, c’est trois cents arpents de terre à faire fleurir chaque printemps et soixante-dix belles holsteins, que mon père appelait ses longs visages, à dorloter. Sors, accroche et nettoie le kit de trayeuses soir et matin, pousse les kilos de bouse fumante dans le dalot de la montée à fumier, shoot la paille dans les litières, distribue la moulée pour une cinquantaine de généreuses laitières, auxquelles on ajoute une vingtaine de braves filles qui vont assurer la relève. Une fois dehors ça va être les labours, les semences, les foins et quoi encore? L’épandage de fumier, des engrais, la roche à ramasser, la machinerie à bizouner… Au printemps comme à l’automne, les horloges chez nous font figure de décoration. Un Thermos de café, un sandwich, un Mae West et, pendant des heures, se faire secouer la carcasse avec, comme musique de fond, le ronronnement lourd de la machinerie pis le cling-cling de ses attirails. C’est pas l’heure qu’il est qui décide quand on s’arrête. C’est le travail à faire. Ça arrête quand c’est fini, pas avant.

Parfois en avant, parfois en arrière, rarement sur le côté, mais souvent entre les jambes, le sacro-saint moteur, son huile, son gaz, sa graisse, ses bearings, ses pistons, ses shafts… La mécanique, c’est notre ossature, c’est ce qui nous tient debout. Farmers feed the world. Le quotidien du cultivateur est exigeant. Si on veut arriver à nos fins, ça nous prend ça, de la mécanique. Chez nous, la machinerie, on n’avait pas tant à aimer ou à pas aimer ça, c’était comme ça qu’on avançait. Je pense qu’à part l’odeur de l’étable qui nous donnait parfois l’impression de nous suivre toute la journée, on appréciait la vie qu’on avait.

Des fois, au cœur de l’été, au moment où la journée s’achève, mais que le soleil orange éclaire encore, je voyais mon père revenir du champ, concentré sur ses ouvrages, la tête déjà à demain. Le corps qui se transforme pianissimo en piston se laissant gentiment valser par le système hydraulique du fauteuil de son John Deere, pas peu fier, sa casquette de La Coop fédérée à peine déposée sur le dessus de la tête – on le voyait derrière par le filet de plastique blanc, un long trailer bien plein de balles de foin lancées pêle-mêle piné à la barre de tire, il menait au silo son agricole cortège suivi d’un cumulus jaune or de poussières sèches. Le foin épars qui ne résistait pas aux trous et aux bosses, comme les poussières d’une comète, laissait son long sillon brillant s’étirer derrière lui. Il était à l’ouvrage, concentré, mais paisible. Parce que le travail de la terre se voit, sa culture se sent (rien comme le parfum de la première coupe!), se touche, s’entend, grâce aux vents qui flattent les champs dans le sens du poil, se goûte éventuellement, à ses yeux, rien ne pouvait être plus valorisant. Les journées sont longues, mais le travail est bon.

Là où nous vivons, quand le soleil veut se coucher, de son petit sommet, le mont Saint-Grégoire lui donne la chance de le faire un peu plus tôt qu’ailleurs. Ma mère profitait souvent de la petite fraîche qui s’installe à ce moment-là pour aller faire son tai-chi au pied de notre vieux pommier. Se lever juste avant le soleil, se coucher juste après, même si on sait bien que y’en a ben que ça fait chialer, pour nous autres, ça reste un luxe. On était plutôt bien.

Ça, c’était avant l’accident.

Mon père a arrêté de parler dans l’après. Juste un mot, par-ci par-là. Juste si vraiment nécessaire. D’un clac, sa mâchoire s’est verrouillée, ses dents se sont soudées. Elle débarre à peine pour mastiquer. Et encore, pour le peu que son appétit laisse passer… Ma mère a suffisamment pleuré pour s’assécher. Complètement. Une goutte d’eau sur la fonte d’une truie surchauffée. Comme une terre sans pluie, leur visage s’est strié : un champ labouré vu du ciel; s’y sont creusées pas tant des rides que des gerçures, de profondes craquelures. À la commissure des lèvres, du bord des yeux jusqu’à la tempe, le front du nord au sud pis de l’est à l’ouest… Le visage à l’image de cette sèche terre stérile qui ne donnera plus jamais de fruits.

*

C’est toujours dans l’après qu’on dit c’est tellement bête, c’est tellement niaiseux! Ça aurait tellement pu ne pas arriver. Perverse machination du hasard… On était en plein dans un de ces beaux dimanches de juillet, quand l’été donne un petit répit rempli de brises chaudes, délicates et du ciel partout. Les petites cousines de la grande ville étaient en visite. C’est sûr qu’elles aiment ça venir visiter leurs grands cousins. C’est aussi ben sûr qu’elles aiment ça embarquer sur les machines et faire des tours de tracteurs, de wagon, de quatre-roues. Aller vite entre deux champs de maïs, la couette au vent, des cheveux dorés qui se collent sur les dents, un soulier détaché, les lacets flottants, les petites prisonnières des dos-d’âne et des ruelles courtes des terres asphaltées, elles aiment ben ça. Une après l’autre, mon frère leur donnait une ride de quad et on ne se tannait pas de les entendre rire et crier leur mélange de peur et de plaisir chaque fois qu’elles arrivaient au bout d’un rang de maïs.

Rouler sur la terre battue, c’est un plaisir, mais ces petites machines-là sont capables d’aller beaucoup plus vite si le chemin est droit et plat. Exactement comme la 227 (on dit deux vingt-sept) qui passe en face de chez nous et qui fend nos terres en deux et nos chemins de tracteur en perpendiculaire, faisant de ces chemins-là de vastes croix. La 227, c’est une belle grande ligne droite. Quasiment pas un char qui passe par là.

Tout au plaisir de faire plaisir, mon frère s’enligne pour clencher deux, trois backand forth full pine. Un peu avant d’arriver à la jonction de la 104, il entame son U-turn. C’est une chorégraphie qui s’exécute sans difficulté, sans réfléchir, mille fois répétée. Un automatisme. Machinalement, sa main droite pousse un peu, le coude barré, en même temps que la gauche tire légèrement sur le volant de son quatre-roues qui est, comme une prothèse qu’on porte depuis la naissance, un peu lui aussi. Les épaules, le torse et la tête suivent dans un parfait et malheureux synchronisme.

Une toute petite fraction d’une fraction de seconde, sa tête aurait dû commencer la danse, la pupille accotée dans le canthus de l’œil gauche…

On a entendu la fracasse de la ferraille qui se froisse, le cri strident de la tôle qui se tort. C’est seulement une seconde après, juste après cette seconde-là, que la longue plainte des pneus poncés par l’asphalte est venue nous hurler dans les oreilles. Ça avait fessé. Sans ralentir.

Quand je suis arrivé, la voisine qu’était infirmière était déjà à cheval sur la petite Aimée, disloquée, que le choc avait garrochée dans le fossé. De ses deux mains greffées l’une à l’autre sur la cage thoracique déjà pétée, elle tentait de toute la force de son âme, de tout le poids de son corps de prendre la relève du petit cœur dont la mécanique se préparait à lâcher. À chaque poussée sur sa poitrine plate, par la mécanique du balancier, son petit ventre se bombait imitant un ventre porteur qu’elle n’aurait jamais. Le conducteur du Ram 1500 avait ouvert sa porte, mais n’était pas sorti. Sa jambe gauche flottait au-dessus de son marchepied chromé, son bras bronzé se balançait, sans force. Le sang avait quitté son visage. Il était blanc. Blanc comme son pick-up avait été blanc, juste avant.

Puis il y avait un peu de mon frère étalé, étendu, râpé sur une longue strippe de la 227. Le coup de bélier l’avait mis pour un dernier instant de grâce en apesanteur. Mais son plongeon sur l’asphalte l’a laissé surtout en surface. Ses bermudas combat, sa camisole Magadeth et sa casquette Sonic n’ont pas été d’une grande protection. Comme une motte de beurre qu’on lance dans la poêle, il a d’un coup fondu de moitié. La route l’a mangé. La 227 l’a déshabillé, lui a brûlé les poils, arraché la peau, grindé les os. L’œil, la joue, le sourcil, l’oreille, les gencives et les dents; la moitié de son visage est devenue propriété de la 227. Ses cheveux et son cuir chevelu se sont fait agripper, arracher par ces milliers de petites roches amalgamées. Le sang a cuit, calciné, collé au fond.

Le towing est venu chercher le quatre-roues pour la scrap, le Ram pour le garage. Une ambulance pour le chauffeur hagard, une autre pour faire semblant. Les pompiers ont nettoyé, ramassé les éclats de vitre, les éclisses de plastique, la tôle. Les citernes étaient vides. Ils ont jeté de l’absorbant sur l’huile, le gaz, le sang. Ils ont passé le balai à poils durs. Ils ont pris une large pelle en aluminium pour mettre ça dans un baril, puis ils sont partis. Une tache sombre, une ombre, est restée tatouée dans l’asphalte. C’est mon frère.

À l’automne, quand une brume de poussières noires qui enveloppe le tracteur arrive à la croisée de la grand-route, avant de traverser avec la rigging, mon père, ma mère ou moi, astheure on vire machinalement à droite, côté opposé. On fait exprès un long détour en attendant que les pluies de novembre, les neiges d’hiver, les allers et les retours des charrues effacent ce qui nous reste d’Émile sur la 227.

Découvrez les autres finalistes du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2021

Véritable tremplin pour les écrivaines et écrivains canadiens, les Prix de la création Radio-Canada sont ouverts à toute personne qui écrit, de façon amateur ou professionnelle. Ils récompensent chaque année les meilleurs récits (histoires vécues), nouvelles (fictions) et poèmes inédits soumis au concours.

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