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Le fer dans ma chair, d'Ariane Hivert, finaliste du Prix de la nouvelle 2021

Gros plan du visage souriant d'une jeune femme aux cheveux bruns qui porte des lunettes.

Ariane Hivert est en lice pour le Prix de la nouvelle Radio-Canada 2021.

Photo : Atwood Photographie

Radio-Canada

À 7 ans, Ariane Hivert dévorait tous les romans de Lucy Maud Montgomery. À 9 ans, elle écrivait ses propres histoires. Aujourd'hui âgée de 37 ans, après avoir travaillé dans un musée et dans une librairie, elle est rédactrice professionnelle. Elle aime écrire autant des nouvelles que des pièces de théâtre ou des romans. Si elle a longtemps snobé la nouvelle en raison de sa forme brève, elle l'apprécie maintenant pour sa simplicité et son intimité.

Les opinions exprimées par les auteurs et autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certaines personnes pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

LE FER DANS MA CHAIR

J’ai une cicatrice, là, une ombre sur ma peau, une trace de mes épreuves, un rappel de ma faiblesse. Sombre, indélébile. Même quand je ferme les yeux, elle est là, sous mes doigts. Un endroit tendre, fragile.

Dès le début, Jess et moi savions qu’être parents ne serait pas un jeu d’enfant. Il y a d’abord eu l’insouciance – on est encore jeunes, on a le temps. Puis le désir – j’ai envie d’être maman… et si on essayait? Et la colère – pourquoi est-ce si difficile, si artificiel? Et finalement l’acceptation, amère et silencieuse.

L’univers des possibles est peuplé de souffrances. Celle de l’intervention, celle de l’accouchement, celle de l’échec, mais surtout celle de l’incertitude qui me suit depuis des mois. Pour que l’expérience réussisse, je dois sacrifier mon corps dans l’espoir de voir grandir la chair de ma chair. Et sacrifier la magie, car les miracles ne sont pas chose de science.

Le mois dernier, le fer est entré dans ma chair pour libérer mes ovaires. Il m’a laissé cette boursouflure sur le ventre. Aujourd’hui, ce sera pour récolter mes ovules artificiellement matures. Puis à nouveau, dans cinq jours, pour déposer l’embryon d’une existence dans mon utérus.

Ce matin, le miroir me renvoie une image étrangère. Je connais ce corps, cette peau mate, ces seins auréolés de praline, mais ces yeux verts me regardent sans émotion. Une main invisible serre la base de ma colonne vertébrale, un frisson remonte jusqu’à mon crâne. Je vois les poils se hérisser sur ce corps nu qui ne semble pas être le mien.

Je prends le comprimé prescrit pour me détendre, le laisse fondre sous ma langue. Pas d’eau pour effacer le goût poudreux; il faut rester à jeun. J’enfile des vêtements amples, révise la liste des choses à emporter, referme mon sac.

Après deux semaines d’injections, cette chair n’est plus la mienne. Ce corps, celui d’un automate. Mes pieds me mènent jusqu’en bas de l’escalier, enfilent des chaussures, franchissent le seuil, embarquent dans la voiture. Se laisser conduire, la radio pour conversation. Regarder défiler le paysage. Le soleil se reflète sur la clinique de verre, m’éblouit. Claquement de portières.

L’ascenseur gronde jusqu’au quatrième étage. À peine le temps de s’asseoir dans la salle d’attente. L’heure approche. Une infirmière montre le chemin. Des dizaines de lits vides s’alignent dans une grande pièce sombre. D’épais rideaux bloquent la lumière du jour. L’impression d’être sous l’eau, chercher son souffle. Se dénuder, encore. Le tissu rêche des vêtements jetables. Les draps lavés à répétition avec de l’eau de Javel. Chuchoter comme dans une bibliothèque déserte. Attendre l’heure précise, exactement dix heures après la dernière dose, les ovules comme des bombes à retardement.

Enfin, la salle d’opération. Sans fenêtre, comme un tombeau. Des ténèbres s’amassent dans les coins, cachent spectres et angoisses. Au centre, une plate-forme surélevée qui attend un corps, éclairée par un soleil cru et artificiel, entourée d’artéfacts du monde des vivants, moniteurs et autres équipements médicaux. Clignotements, bourdonnements. L’odeur de l’antiseptique qui monte à la gorge. Tous anonymes derrière masques, calots et blouses vertes. Salutations étouffées. Explications brèves. Sourires invisibles. Claquement de gants en latex.

Le bassin au bord de la table, les pieds dans les étriers. La chemise bleue relevée jusqu’à la poitrine, un gel froid étendu sur le ventre. Les images en noir et blanc où l’on devine les organes. La seringue s’enfonce. Une fois. Deux fois. Attendre que l’anesthésiant se répande dans les tissus.

Entre mes jambes pénètre un instrument monstrueux : une trop longue aiguille hypodermique, des tubulures infinies, détente et crosse de fusil. Ça perce les entrailles pour en aspirer la moelle de la vie.

Les muscles de mes jambes sont tendus, mes doigts s’enfoncent dans le matelas. Le cuir crisse, mes oreilles sifflent. Serrer les dents pour encaisser la douleur. Se mordre la joue, fort, pour changer le mal de place. Ça goûte le métal.

Le fer est entré dans ma chair et en est ressorti. Je retombe, tremblante. Je respire.

Le médecin retire l’instrument, me dit de me relever. Sur le comptoir, un plateau en acier. Dans dix boîtes de Pétri, autant de mes ovules baignent dans un liquide jaune, mon nom en lettres majuscules inscrit sur chaque rebord. L’infirmière me sourit et les emporte au laboratoire pour qu'ils soient fécondés. Mes petits monstres tant désirés.

J’ai mis mes émotions in vitro, embouteillé mes rêves, mes espoirs. Il ne me reste que la peur. Celle de la douleur, des regrets, de l’échec. La peur est un démon qui grandit en moi. Elle prend toute la place. En restera-t-il pour mon petit ange?

Être à la fois Frankenstein et sa créature : volontairement s’étendre sur la table d’opération pour créer la vie dans un environnement stérile et contrôlé, non pas comme la nature l’a prévu, mais plutôt comme la science le permet.

Attendre cinq jours. Dès le lendemain, au bout du fil, un rapport de l’état des choses. Je ne sais pas si ce sont de bonnes nouvelles ou non. Je ne pose pas la question.

Dix ovules prélevés

         Huit prêts à être fécondés

             Six conceptions réussies

                 Quatre zygotes qui se multiplient

                      Deux embryons matures

                            Une seule petite créature

                                  Le décompte est terminé.

Jour 5. Samedi. La clinique est ouverte la fin de semaine : les utérus ne prennent pas de congés. Le mien est prêt, aussi prêt que la série de médicaments que je lui ai administrés peut le préparer.

En descendant de la voiture, Jess me tend la main. Je lui donne la mienne, aimablement. Je me laisse guider sur ce chemin que je connais trop bien : stationnement, hall d’entrée, ascenseur, comptoir d’accueil, corridor. Dans la grande pièce sous-marine, les lits sont toujours aussi vides, mais quelques rideaux ont été ouverts. Le soleil scintille contre la vitre turquoise. La surface n’est pas bien loin.

Inutile de se déshabiller entièrement, le bas suffit. Un mince drap de papier pour cacher ma nudité, en attendant le médecin. C’est inutile, ma pudeur s’est dissoute il y a longtemps.

Étriers, speculum, cathéter et seringue. Un moment et c’est fait. L’instruction claire de rester allongée trente minutes. Le temps que l’embryon fasse son nid. Éviter les effets de la gravité.

Ses doigts toujours enlacés aux miens, Jess glisse sa main libre sur mon ventre. Croiser son regard, retourner son sourire et sentir ma carapace se fissurer. Et par la brèche s’infiltre une lueur.

L’espoir est une arme à double tranchant, oscillant entre bonheur et désillusionnement. Il inspire le meilleur et ne prépare pas au pire. S’il se concrétise, la joie n’est pas plus grande, mais s’il s’effondre, la chute est d’autant plus brutale.

Encore attendre. Encore des médicaments. Quatorze jours d’incertitude et de secret. Quatorze jours qui s’égrainent trop lentement. Marcher, travailler, faire comme si de rien n’était. Manger, prendre des comprimés, passer le temps. Se laver, douter, essayer de dormir.

Ne pas attiser l’étincelle de l’espoir. Ne pas nourrir l’imagination. Chaque soir, simplement souhaiter que la poussière d’ange dans mon ventre se soit accrochée toute la journée. Chaque matin, simplement visualiser qu’elle continue de grandir.

Mais la fissure dans ma coquille s’élargit, peu à peu. Et la lumière pénètre de plus en plus. Devant mes yeux miroite un futur incertain. Je ne devrais pas regarder, mais j’ai tellement envie d’y croire.

Rêve sanglant et réveil brutal. Dans l’aube résonnent ma respiration saccadée et mes angoisses imaginées. Le crépuscule gris réveille les oiseaux de mauvais augure. Je ne veux pas quitter le refuge de mon grand lit défait.

J’ai peur : mon démon n’est jamais bien loin.

Retour à la clinique. Pas question d’uriner sur un petit bâton acheté à la pharmacie. Une prise de sang pour être certain. Pour éviter les faux positifs, les fausses joies.

Dans la voiture, l’atmosphère est fébrile. À plusieurs reprises, je sens le regard de Jess se poser sur moi. Je garde les yeux sur la route même si je ne conduis pas.

Stationnement, hall d’entrée, ascenseur, comptoir d’accueil.

Première salle d’attente. Prélèvement. Deuxième salle d’attente.

Le minuscule diachylon qu’on m’a mis au creux du bras ne fait pas le poids contre l’Aspirine que l’on m’a prescrite. Le liquide écarlate dégoutte au bout de mes doigts sur le plancher blanc. Quelqu’un change mon pansement pour quelque chose de plus solide, essuie toutes traces de sang. Le sol est à nouveau immaculé.

Encore attendre. Les dernières minutes sont les plus longues.

Enfin, on nous appelle pour nous conduire dans une salle privée. Aux murs sont affichées des planches d’anatomie : organes sexuels, stades de développement embryonnaire et fœtal, etc. Un comptoir encombré de boîtes de matériel médical et de dépliants, une table d’examens et une seule chaise, sur laquelle je m’assois : mes jambes sont en guenilles. La main de Jess cherche la mienne; son pouce caresse mes doigts.

L’infirmière entre pour nous donner le résultat. Elle n’a pas besoin d’ouvrir la bouche, je sais.

Ma coquille vole en éclats. Je suis nue devant la vérité.

Mon cœur est à vif, exposé. Je suffoque. Comment quelque chose qui n’existe pas peut-il faire aussi mal?

Mes émotions débordent, explosent. La tempête fait rage.

Le front contre les genoux. La douleur au centre de mon être ne diminue pas. Mon ventre était déjà vide hier; aujourd’hui, il est un cratère.

Je me réfugie dans les bras de Jess. Les larmes coulent aussi sur ses joues. Ses mots de réconfort sont inaudibles, ses caresses écorchent le sable de ma peau. J’ai si froid.

L’infirmière est allée vérifier l’état de mes embryons. Tout est à recommencer.

Pendant quatorze jours, je me suis laissé bercer par la douce houle de l’espoir. Mais le ressac de la réalité est d’une violence terrible. Le naufrage est imminent. L’ange s’est envolé.

Je ne suis que douleur. Le vide, l’absence, l’échec. Mon échec, tragique et final.

Je n’ai pas assez de larmes. Le doute, la culpabilité, le deuil. Celui d’un enfant qui ne pourra pas naître, celui d’une personne que je n’ai pas connue, d’un avenir qui n’arrivera jamais.

Je ne suis que ruines. Mon corps, mon esprit, mon âme. Brisés. Mon cœur, en position fœtale, se protège.

J’essaie de m’oublier. M’ensevelir sous le travail, la routine, les fictions. Ne pas penser, ne pas sentir, ne pas souffrir.

J’essaie de rebâtir ma forteresse. Recoller les morceaux. Me pardonner. Guérir.

Je redoute, chaque mois, les larmes entre mes cuisses. Attendues, cruelles. La douleur renouvelée qui me déchire le ventre, m’étouffe, m’empêche d’avancer.

Renaître. Revivre.

Tranquillement, le retour à la normale. La chaleur est revenue. Mon cœur bat à nouveau. Je me reconnais dans le miroir.

Le matin est ensoleillé. Je choisis une jolie robe qui met mes courbes en valeur. Jess m’accueille dans la cuisine avec un baiser amoureux, plus éloquent que tous les compliments. Je souris. L’odeur du café embaume la pièce, le goût du jus d’orange réveille mes papilles, les croissants sont délicieusement feuilletés.

Le trajet en voiture est rempli de regards furtifs et complices, de caresses légères. Un dernier baiser avant de se quitter pour la journée : cette fois, c’est moi qui le fais durer. Mon travail est valorisant, mes collègues m’apprécient. J’aime ce que je fais, je suis douée et je contribue à un monde meilleur.

Jess me raconte les péripéties de sa journée, les clients étranges, les farces de ses collègues. Je ris aux éclats. Entre deux bouchées de sushi, nous osons rêver. Faire des plans pour le futur.

Au moment de fermer les yeux, je réalise que je n’ai pas pensé à mon petit ange aujourd’hui. Et même cette simple réflexion n’est pas douloureuse. Je m’endors, sereine. Toute ma vie, mon cœur se souviendra de ce songe, comme d’un soupir chargé de tristesse et d’amour.

Aujourd’hui, ma cicatrice est toujours là, presque invisible. Si le souvenir a déjà été amer, il s’est adouci, lui aussi. Les années ont effacé la douleur. Je n’ai pas de regrets. Je n’ai plus de raison d’avoir peur. Ni démon, ni ange. Simplement la tendresse et la joie.

Habillée de nuages

La lune pleine

Mère tranquille

Cette nuit, elle enfantera les étoiles

Et laissera des cendres sur mes joues

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