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Chant du chardonneret élégant, de Mokhtar Liamini, finaliste du Prix de la nouvelle 2021

L'auteur sourit.

Mokhtar Liamini est en lice pour le Prix de la nouvelle Radio-Canada 2021.

Photo : Joannie Côté

Radio-Canada

Mokhtar Liamini a 41 ans et est né à Alger, où il a vécu jusqu'à l'âge de 22 ans avant de s'installer à Sherbrooke pour poursuivre ses études en ingénierie mécanique, puis à Montréal. Il a commencé à écrire plus régulièrement pendant la pandémie. « C'est une grande surprise [être finaliste], car c’est l’une des premières nouvelles que j'ai écrites et aussi la première que je fais lire. »

Les opinions exprimées par les auteurs et autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certaines personnes pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

CHANT DU CHARDONNERET ÉLÉGANT

Vingt dinars, c’est le prix que j’ai vendu le chardonneret à Sadek. Vingt dinars, c’est très peu, c’est vingt centimes d’euros, le prix de quelques bonbons, je ne sais pas combien c’est en dollars canadiens. Je l’ai vendu aussi peu cher parce que je croyais qu’il allait mourir. Je t’explique, je chassais avec de la glu, et quand on chasse avec de la glu, on n’a pas beaucoup de temps pour venir libérer l’oiseau. S’il passe trop de temps collé sur la branche, il s’affaiblit terriblement à s’agiter dans tous les sens pour se libérer et même s’il est vivant quand on le décolle, il finit par mourir dans les jours qui suivent.

Celui-là je l’ai trouvé épuisé mais il n’est pas mort comme je m’y attendais. Je l’ai vendu pas cher en pensant faire une affaire, Sadek n’y connaissait rien. Mais voilà, quelques mois plus tard je suis passé sous son balcon et l’oiseau était devenu le meilleur chanteur du quartier. D’habitude, pour apprendre à chanter à un jeune chardonneret, il faut poser sa cage à côté de celle d’un vieux plusieurs jours de suite. À l’écoute, il apprend à chanter et plus tard il mue et il devient prêt à être accouplé. Ça, c’est la méthode habituelle.

Seulement Sadek ne s’est jamais donné la peine de sortir son chardonneret, il l’a appelé Bisou, s’en occupait bien mais ne le sortait jamais. Il faut dire que Sadek a toujours été différent, on le taquinait beaucoup avec ça. Nous, on était tout le temps dehors, soit à chasser, soit à jouer au foot, quand ce n’était pas pour s’adosser à un mur et regarder passer les voisins. Sadek passait son temps chez lui, on entendait de la musique quand sa fenêtre était ouverte, du rock. Les seules fois où il sortait c’était pour aller se promener avec Mahfoud, ces deux-là étaient inséparables, on se moquait d’eux en leur disant qu’ils allaient finir par se marier mais tu sais ces choses ne se font pas chez nous. Tu peux voir des gars se promener bras dessus, bras dessous, collés comme avec de la glu et non, ce ne sont pas des amoureux, juste des potes, ça ne les empêche pas de vouloir se marier avec une femme comme tout le monde et de continuer d’aller à la mosquée, être des bons croyants…

Enfin, je change souvent de sujet, c’est mon principal défaut, sois patient avec moi et je vais te raconter ce que je sais de l’histoire de Sadek puisque tu as fait tout ce voyage pour en savoir plus sur lui. Comme je te disais, on le voyait souvent avec Mahfoud, ils étaient gentils avec tout le monde mais n’avaient aucune envie de se mélanger aux autres et ça chez nous c’est difficile. Alors pour avoir la paix, ils allaient dans un bois, pas loin de notre quartier, et c’est là qu’on les a vus la première fois s’embrasser.

Mohamed, le frère de Mahfoud était avec nous et il était fou de rage, nous on ne savait pas s’il fallait en rire ou en pleurer mais lui voulait les tuer. Il a traîné Mahfoud chez lui où il a reçu la raclée de sa vie et est allé ensuite voir la famille de Sadek. On entendait la mère de Sadek jusqu’au stade que tu vois là-bas, son père, lui, ne disait rien, comme d’habitude, mais on l’a vu quelques jours plus tard marcher et marmonner tout seul en hochant la tête.

Après ça, pendant un bon moment, on n’a revu ni Sadek, ni Mahfoud. On traînait parfois en dessous du balcon de Sadek et on entendait Bisou chanter, c’était comme si le meilleur joueur de mandole avait décidé de donner un concert à partir de ce balcon. Du rock, on n'en a plus entendu pendant un certain temps. Lorsque Sadek et Mahfoud se sont mis à sortir à nouveau, tous les gamins du quartier les pourchassaient, les traitaient de pédés et leur lançaient des pierres. Toi, dans ton pays, c’est normal deux hommes qui s’embrassent mais chez nous c’est le pire des péchés tu comprends?

Des maîtres nous regardent

Dans nos cages

Dans leur pays-cage

Les barreaux nous semblent dérisoires

Et nous chantons

Puissent nos chants

Libérer nos maîtres

De leurs vieilles histoires d’ogres

De leurs défaites paternelles

De leurs mères stoïques

J’ai vu cette terre du ciel

Ses bois ravagés par les champs

Ses champs ravagés par les villes

Ses villes ravagées par le temps

Et pourtant il en émane

Des parfums de fleurs

À nuls autres pareils

Chaque senteur y est immense

Chaque goût y est intense

Celui de la victoire

Comme celui de la défaite

Petit à petit, on a oublié l’affaire et Mahfoud devenait proche de mon groupe d’amis. Au début, on s’est bien foutus de lui et on lui rappelait sans arrêt son histoire avec Sadek mais il devenait chaque jour plus pieux, c’est lui qui allait le plus souvent à la mosquée, il y allait en gandoura le vendredi et il ne manquait jamais de nous rappeler que chaque croyant a droit à une deuxième chance à condition de faire preuve d’un repentir sincère. C’était son cas et il forçait le respect.

Sadek est toujours resté réservé. Quand il sortait, il rasait les murs. Sa vie se résumait à ses études et au rock, qu’on entendait plus fort à certains moments par la fenêtre. De mon côté, je laissais les plus jeunes du quartier capturer les chardonnerets, ils me les amenaient et je leur achetais les plus prometteurs pour les élever et les revendre plus cher, ça me faisait une rentrée d’argent supplémentaire en ces temps difficiles. Comme Bisou continuait de chanter comme un maître du chaabi, j’avais trouvé une façon d’apporter mes cages plus proches du balcon de Sadek. Il y avait une maison en construction en face de l’immeuble, le chantier était arrêté depuis plusieurs années, personne ne savait pourquoi. Je m’installais certains jours avec mes cages dans le balcon du deuxième et faisais ainsi directement face à celui de Sadek. Je pouvais passer là des heures, assis tranquille, adossé au mur à fermer les yeux et écouter Bisou chanter, mes jeunes m’kanen eux aussi écoutaient et les bruits de la ville disparaissaient, les murs gris du quartier semblaient se teindre de couleurs tant le chant était exceptionnel.

Les pensées s’envolent

Libres comme ton chant

Tes pauses de sage

Loin de nos vicissitudes

Nos vies pesantes

Villes-étables

Horizon-mer mis en lucarne

Heureux sont les cargos

Prêts à quitter le port

Et ses eaux noires goudron

Ce jour-là, j’avais emmené deux autres amis éleveurs sur mon balcon adoptif, nous passions l’après-midi à ne rien faire allongés à côté de nos cages. C’est au moment de nous lever que nous avons vu la même chose en même temps : Mahfoud et Sadek, dans l’appartement en train de s’embrasser. Nous sommes descendus discrètement, assommés par ce que nous avions vu. Chacun essayait de savoir si les autres allaient vendre la mèche et comme j’étais le plus proche de Mohamed, le frère de Mahfoud, c’est moi qui ai été mandaté pour aller lui parler. Seulement je me suis dégonflé, va savoir pourquoi, tu comprends ce ne sont pas des choses que notre religion ou notre éducation permettent mais je ne me sentais pas le courage. N’empêche que quelqu’un a eu moins de scrupules parce que…

Quelque temps plus tard, le mariage de Mahfoud était annoncé… sa mère lui avait mis le couteau sous la gorge pour qu’il lui donne un nom de fille, n’importe lequel. Il lui avait donné le nom d’une fille qu’il connaissait : Radia. Dans le quartier elle avait la réputation d’être un garçon manqué, le genre de fille que les hommes n’osent pas emmerder parce qu’elle peut se fâcher et sauter sur le fautif. La mère de Mahfoud avait fait la demande aux parents de Radia et ils avaient vite accepté. Les préparatifs promettaient un mariage fastueux, les mauvaises langues du quartier disaient que ça prenait un mariage princier pour effacer les traces des scandales passés, un mariage avec orchestre, agneaux égorgés et gâteaux de toutes sortes.

Seulement le soir du mariage, au moment où Mahfoud est allé rejoindre Radia, il est revenu nous voir, blême comme s’il avait vu un esprit. J’étais avec Mohamed et on écoutait l’orchestre quand c’est arrivé. Mahfoud est venu voir son frère et il lui a dit : ce n’est pas la bonne Radia! ma mère s’est trompée de Radia! alors là le scandale je ne te dis pas. Mohamed a attrapé Mahfoud par le col de la chemise et lui a dit que c’était trop tard, que c’était le mektoub et qu’il allait devoir se comporter comme un homme pour une fois. Mahfoud y est retourné, la tête basse, et on a su par la suite que sa mère quand elle était allée faire sa demande s’était trompée d’un étage, et manque de chance, une autre Radia habitait l’étage au-dessus.

C’est à partir de ce moment-là que Mahfoud a commencé à parler d’immigration au Canada, il ne parlait d’ailleurs plus que de ça. Pendant que le ventre de Radia s’arrondissait, il faisait ses démarches d’immigration. Sadek sortait encore moins qu’avant, la vie continuait dans le quartier, chacun faisait semblant comme d’habitude que tout était normal. Tu sais ici, il y a beaucoup d’hypocrisie, on se sourit, on se salue bruyamment pour ensuite balancer les pires méchancetés une fois les dos tournés.

Vie trompe-l’œil

Festival d’apparences

Théâtre d’ombres

Trame poussiéreuse

Corans importés

Vives reliures

Lorsque tout le reste

Tombe en poussière

Manières empesées

Par les sonnants versets

Martelés

Mahfoud est finalement parti sans prévenir personne. Quelques jours plus tard Sadek sortait Bisou pour la première fois dehors. Il a mis dans sa cage une tasse d’eau. Il fallait voir Bisou s’y ébrouer. Une fois sec, il s’est mis à chanter et nous nous sommes tous rassemblés autour pour l’écouter. D’aussi proche et en fermant les yeux, plus rien n’existait autour. Sadek l’a laissé chanter un bon moment et ensuite d’un coup a ouvert la porte de la cage, Bisou s’est envolé à tire-d’aile.

Sadek a continué à être taciturne, un jour je l’ai croisé et j’ai tenté de lui parler de Mahfoud, j’essayais de savoir s’il avait des nouvelles. Il a marmonné, et a disparu au plus vite. Et quelques mois plus tard, il partait aussi. Celle-là personne ne l’a vue venir. Oui, le Canada aussi.

Tu sais, on revient tous, observe la nature et tu les vois ces plantes et ces animaux habités par un besoin de retour, que ce soit à un état, un endroit ou une époque. Et Bisou est revenu aussi, il se posait sur son ancienne cage certains après-midi et refaisait des concerts qui noyaient dans le miel tous les bruits habituels du quartier. On l’a entendu comme ça plusieurs années et c’est la seule trace qui est restée de toute cette histoire. Et maintenant, j’ai assez parlé, c’est à toi de me raconter ce qui t’amène ici.

Moi, je viens pour comprendre et avec ce que tu me racontes je commence à comprendre, toutes ces années, ces mensonges, mon père et ma mère qui vivent comme deux étrangers l’un pour l’autre, les deux dans leur pays. Je n’ai jamais connu Sadek mais mon père m’en a parlé, pas comme son amant non, mais comme la meilleure chose qui lui soit arrivée. Tu sais mon père est dans un hôpital pour soigner ses troubles mentaux, Douglas, ça s’appelle. Il nous faisait de plus en plus de crises, parlait d’en finir et un jour ça a vraiment failli mal finir. Ma mère l’avait poussé à bout. Il passe maintenant ses journées à ne rien faire à part regarder par la fenêtre et c’est drôle que tu m’aies parlé de Bisou car ce sont les oiseaux qu’il aime voir là-bas. Les chardonnerets existent mais ils sont différents de ceux d’ici, je ne les ai jamais entendus chanter et on en voit rarement. Mais au printemps arrivent les bernaches, d’immenses oies noires, blanches et grises et mon père passe des heures à la fenêtre à les regarder sur les terrains gazonnés de l’hôpital.

J’ai voulu savoir ce qui se passait dans sa tête car il ne m’a jamais rien raconté de sa vie d’avant. Alors la seule façon que j’ai trouvée ça a été de venir ici, et je te rencontre, toi qui en sais beaucoup. As-tu eu des nouvelles de Sadek depuis? Mon père et lui semblent s’être perdus de vue. En tout cas moi je me retrouve, avec tout ce que je viens d’entendre, il me semble que des morceaux se recollent en moi. C’est comme si des parties de moi que j’avais perdu l’espoir de dompter avaient décidé tout d’un coup de cesser de jouer aux chevaux fous et de s’allonger sur le sol le souffle encore lourd et brûlant. Permets-moi de m’asseoir ici sur le trottoir. Tu peux me laisser seul? Je viendrai peut-être te voir encore avant de repartir.

Je m’assois sur le trottoir, en proie à un vertige et ferme les yeux. Et c’est là que je le trouve, ce jardin dont on parle. Ce jardin secret tellement ressourçant si on trouve le chemin pour le visiter dans les périodes de tumultes. Le mien n’est pas particulièrement beau, c’est un stationnement d’Alger entouré d’arbres peinant à pousser. Bien qu'il soit situé en banlieue, la plupart du temps, les bruits de la ville l’envahissent sauf certains après-midi comme celui-là. Un chardonneret nommé Bisou se pose sur son ancienne cage et de son chant couvre la rumeur de la ville. Mon nez oublie les odeurs de vieilles poubelles, mes yeux se ferment aux murets croulants et mes oreilles aux pétarades des moteurs diesels. Mon esprit s’élève en suivant les notes pures de ce chant.

Il y a une élégance

Qui nous transcende

Que toutes espèces comprennent

Elle se trouve à une hauteur

À laquelle peut nous emmener

Un chardonneret libéré

Par ses notes pareilles

Aux chants sages des maîtres

Aux contes de nos grands-mères

Qui brisent les dogmes

Et nous éveillent

À nos raisons primaires

Par le hublot je contemple une dernière fois ces terres jaunies avant que l’avion pique vers la mer. Peut-être que j’irai voir mon père à Douglas et peut-être que je réussirai à le convaincre de me raconter le reste de l’histoire. En attendant, je ferme les yeux et dans ma tête retentit un chant qui va m’accompagner, celui du chardonneret élégant.

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