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Des héros de première ligne vivent dans la précarité

Une employée d'une résidence de soins de longue durée pousse un patient assis dans un fauteuil roulant. Les deux personnes sont masquées.

La pandémie a fait davantage de morts dans les foyers de soins de longue durée pendant la deuxième vague.

Photo : CBC/Evan Mitsui

En Ontario, des travailleurs qui sont aux premières lignes de la lutte contre la COVID-19 ne gagnent pas assez d'argent pour se payer un logis, selon certains témoignages.

Malgré les compliments des autorités, la situation ne s'est toujours pas résorbée, affirment ces experts.

Aujourd’hui, nous reconnaissons leurs efforts incroyables. Nous reconnaissons leur sacrifice, disait le premier ministre Doug Ford fin avril dernier en annonçant une prime pour les travailleurs de première ligne (Nouvelle fenêtre).

Il s'agissait d'une augmentation de salaire d'environ trois ou quatre dollars par heure. Cette somme demeure insuffisante pour vivre décemment dans des villes comme Ottawa et Toronto, indique Sharleen Stewart, présidente de SEIU Healthcare.

Certains n’ont pas reçu cette prime avant 2021. Dans certains foyers les salaires commencent à moins de 15 $ par heure, la moyenne est d’environ 19 $. Or pour vivre dans une ville comme Toronto, il faut gagner environ 50 000 $ par année [ou l'équivalent de 24 $ par heure, NDLR], souligne-t-elle.

Une femme devant un lutrin avec micro.

Sharleen Stewart, présidente de SEIU Healthcare

Photo : Radio-Canada / Evan Mitsui/CBC News

Des travailleurs en situation d’itinérance

À la mi-décembre, le Dr Jeff Turnbull, un médecin de famille qui travaille avec des personnes en situation d’itinérance à Ottawa, a témoigné devant la commission d’enquête sur les foyers de soins de longue durée. Lors de son entrevue, il a expliqué comment une éclosion de COVID-19 est survenue dans un refuge pour femmes dans lequel il travaille.

Lire le témoignage (Nouvelle fenêtre) du Dr Jeff Turnbull devant la commission d’enquête (p. 27, en anglais)

Il y a eu une éclosion et quand nous avons parlé aux gens pour savoir comment le virus avait pu arriver jusqu’ici, il se trouvait que deux femmes [qui y logeaient] travaillaient dans des foyers de soins de longue durée, raconte-t-il.

Ces travailleuses ne gagnaient toutefois pas assez d’argent pour se payer un toit au-dessus de leur tête.

Jeff Turnbull a fondé MAP Ottawa.

Jeff Turnbull a fondé MAP Ottawa.

Photo : Radio-Canada

C’est très difficile de devoir travailler toute la journée à l’extérieur, parfois dans différents endroits, et de rentrer le soir dormir dans un refuge. Ce sont souvent des femmes et nouvelles arrivantes.

Une citation de :Le Dr Jeff Turnbull

La gériatre à l’hôpital Sunnybrook Mireille Norris raconte aussi une situation déplorable pour nombre d’entre eux. Ils sont très peu payés, n’ont pas de bénéfices, certains vivent dans leurs voitures ou dans des conditions précaires.

Pour Tim Richter, président-directeur général de l’Alliance canadienne pour mettre fin à l’itinérance, ce n’est pas une surprise d’apprendre que certains travailleurs de première ligne n’ont pas le salaire suffisant pour se payer un loyer.

Nous savons qu’il y a un nombre important de personnes qui travaillent tout en étant sans logement. On estime que 235 000 Canadiens vivent dans l’itinérance chaque année, soit environ 35 000 chaque nuit et c’est sans compter ceux qu’on ne voit pas, dit-il.

Une affiche pour venir en aide aux sans-abri.

La pandémie a mis en évidence les problèmes d'itinérance dans de nombreuses villes canadiennes.

Photo : Radio-Canada

La peur de dénoncer

Il est difficile de trouver un travailleur de foyers de soins de longue durée qui accepte de parler ouvertement de ses conditions de travail en Ontario. Plusieurs syndicats les représentant, comme Migrant Workers Alliance for Change et SEIU Healthcare, expliquent qu’ils travaillent de longues heures, et certains craignent aussi des représailles de leur employeur (Nouvelle fenêtre).

Ils sont menacés. Certains ont même dû signer des accords selon lesquels ils ne parleraient pas publiquement des conditions à l’intérieur de ces foyers, explique Sharleen Stewart.

L’été dernier, le syndicat a mené un sondage auprès de ses quelque 60 000 membres. Ils étaient 92 % à dire se sentir en sous-effectifs et surmenés au travail.

Sharleen Stewart ajoute que 67 % d’entre eux ont déclaré gagner moins qu’avant la pandémie et 30 % ont quitté la profession.

Une précarité qui s'éternise

Ce n’est pas une nouveauté, rappelle toutefois le Dr Amit Arya, médecin de famille dans les foyers de soins de longue durée et fondateur de Doctors for Justice in LTC.

Nous savons depuis des décennies que le personnel travaillant dans les foyers n’est pas bien traité. Beaucoup d’entre eux ont des emplois à temps partiel, pas d’avantages sociaux et pas de congés de maladie payés, indique-t-il.

Le Dr Amit Arya.

Pour le Dr Amit Arya, la situation perdure depuis longtemps.

Photo : Radio-Canada

La commission d’enquête a d’ailleurs recueilli les témoignages de certains d'entre eux. Manque d’équipement de protection individuelle, de personnel, longues heures de travail et pénurie de personnel… Tous ces points ont été soulevés lors des entrevues.

Dans l’un de ces témoignages (Nouvelle fenêtre), un employé décrit le manque de compassion qu'il dit avoir vécu pendant les 12 ans passés à travailler dans l'un de ces foyers.

J’ai travaillé dans mon établissement plus de neuf ans dans un poste à temps partiel, même si je travaillais à temps plein, sans avoir d’avantages sociaux. Et même lorsque j’ai eu un emploi à temps plein, je ne gagnais pas assez et je devais continuer à faire des soins à domicile jusqu’à la naissance de mon fils.

Femmes et nouvelles arrivantes

La plupart des agents de santé de première ligne dans ces établissements sont des femmes racialisées, mères célibataires et nouvelles arrivantes, explique le Dr Arya.

Notre société et nos systèmes ont depuis toujours dévalué ce qu’ils considèrent comme le travail des femmes, qu’il s’agisse de s’occuper des personnes âgées ou des enfants. C’est l’une des causes profondes de la situation dans les foyers, estime-t-il.

Mme Stewart en arrive au même constat. Il leur faut souvent plus d'un emploi pour pouvoir payer leurs factures. Et si elles tombent malades, c'est impossible de s'isoler ou même de ne pas aller travailler et se priver de salaire, ajoute-t-elle.

Une préposée aux bénéficiaires aidant une aînée à marcher.

Dans les foyers de soins de longue durée, en Ontario, le personnel est deux fois plus contaminé à la COVID-19 que les résidents, selon les dernières données disponibles.

Photo : Getty Images / Joe Raedle

Une pénurie de personnel

En février, le gouvernement ontarien a finalement annoncé une campagne de formation de préposés aux bénéficiaires dans ces établissements. Celle-ci était accompagnée d'un investissement de 115 millions de dollars pour recruter 6000 nouveaux employés.

La pénurie était connue depuis l’été 2020, après la première vague qui avait déjà causé 1815 morts chez les résidents. La deuxième vague a été encore plus mortelle, avec 2042 décès.

Mme Stewart et le Dr Arya estiment que le nombre de nouvelles recrues ne sera toutefois pas suffisant. Entre les départs et les créations de nouveaux lits, il faudrait au moins 20 000 employés de plus et c'est sans compter les infirmières supplémentaires, indique le Dr Arya.

Mais jusqu'à ce que le gouvernement améliore réellement les conditions de travail à l'intérieur de ces maisons et [leur offre] un salaire suffisant pour vivre, on aura le même problème : les employés partiront après quelques mois, rappelle Mme Stewart.

Des héros oubliés?

Doug Ford a régulièrement glorifié le rôle de ces travailleurs lors de conférences de presse.

Des héros sans capes, ni même de masque de protection au début de la pandémie.

À quelques jours du budget, le 24 mars, le syndicat SEIU Healthcare demande au gouvernement d’introduire un salaire minimum de 25 $ par heure pour les préposés aux services de soutien dans les foyers.

Il ne s’agit pas seulement d’appeler des gens des héros, mais de leur donner une vie décente, dit pour sa part le Dr Arya.

On parle du personnel de la santé comme étant des héros pendant la pandémie, j’aimerais qu’on puisse montrer vraiment le respect et la gratitude [...] que leur rôle soit valorisé pas seulement avec des mots mais avec des bénéfices comme employés qui valident l’importance de leur rôle dans notre système de santé, conclut la Dre Norris.

Notre dossier : La COVID-19 en Ontario

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