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Houston, We Have a Purple, d’Éléonore BH, finaliste du Prix de la nouvelle 2021

Éléonore BH fait un signe de paix à la caméra.

Éléonore BH est en lice pour le Prix de la nouvelle Radio-Canada 2021.

Photo : Isabelle Monette

Radio-Canada

Éléonore BH a 40 ans et est professeure de littérature au cégep. Celle qui n'avait jamais fait lire ses textes avant, excepté lors d'un cours de création, se dit « très indisciplinée » et doit être sous la contrainte pour écrire. Elle est même étonnée d'être parvenue à envoyer sa nouvelle à temps!

Les opinions exprimées par les auteurs et autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certaines personnes pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

HOUSTON, WE HAVE A PURPLE

Au travail, on l’appelait Rachel. C’était pratique, puisque ça se dit aussi bien en anglais qu’en français. Chun-Hei avait choisi ce prénom parce que son patron lui avait demandé de se trouver un nom plus facile à prononcer pour les gens d’ici. Lui-même se faisait appeler Jay. Il lui avait proposé Connie; le patron se moquait bien des francophones. Elle avait répondu Rachel , comme le personnage de Jennifer Aniston dans Friends. Il avait acquiescé.

Au début, il ne l’avait pas payée, mais elle pouvait conserver ses pourboires. Il disait qu’il ne la paierait pas, le temps qu’elle apprenne le métier – quelques semaines. C’est vrai, elle n’avait jamais fait ça auparavant, retirer les rouges Coca Cola Red, Dutch Tulips ou lesRed Hot Rio plus vifs encore que le fameux Kiss Me I’m Brasilian. Elle remplaçait parfois ces couleurs par des plus osées comme le Blue My Mind, Unicorn Puke ou encore le vert Hiding Boogers in Aunt’s Karen Birkin Bag. Elle avait dû apprendre à nettoyer les pieds dans l’eau chaude pour faire ramollir les cuticules, ensuite les tasser de la surface des ongles avec un poussoir et couper les envies. Limer les ongles, retirer la corne sous les pieds et les exfolier. Rachel, penchée sur les pieds de ses clientes, faisait du mieux qu’elle pouvait. Elle faisait son travail de façon méticuleuse. Les habituées appréciaient ses soins. Quelques-unes spécifiaient au patron qu’elles voulaient Rachel pour leur pédicure lorsqu’elles appelaient pour prendre rendez-vous. Le patron n’aimait pas cela, à ses yeux, ses employées étaient interchangeables, elles ne devaient pas se distinguer les unes des autres.

À la fin d’une journée de travail, Chun-Hei se redressait et faisait un exercice d’étirement pour son échine fatiguée d’être courbée. Elle quittait Nails Palace-Palais Des Ongles et marchait les 4,2 kilomètres qui la séparaient de chez elle pour éviter de payer le billet de métro. L’air frais lui permettait aussi de se débarrasser des maux de tête que provoquait l’inhalation de produits chimiques.

Après un mois, son patron avait commencé à lui verser un petit salaire, mais il conservait maintenant ses pourboires. Il s’était aussi mis à chronométrer le temps qu’elle consacrait à chaque cliente et il lui avait expliqué qu’il ne pouvait pas encore la rémunérer autant que les autres étant donné sa lenteur. Elle avait bien essayé d’accélérer la cadence, mais elle craignait de blesser les clientes. Lorsqu’elle avait coupé par mégarde un petit bout de peau à côté du gros orteil d’une cliente, et que celle-ci s’était plainte, le patron lui avait confisqué sa paie de la journée.

Contrairement aux coiffeuses, qui travaillent debout, au-dessus de la tête de leurs clientes, et qui parlent sans arrêt, les femmes qui s’occupent des ongles le font en silence. Bien souvent, Rachel ne disait pas plus d’une dizaine de mots dans toute sa journée. Et encore, elle répétait souvent les mêmes. Ses interactions étaient réduites au minimum. Le patron n’aimait pas non plus que ses employées discutent avec les clientes. Lui-même baragouinant à peine l’anglais, il se méfiait de ce que ses clientes auraient pu apprendre sur le fonctionnement de son salon. Pour éviter le placotage, il avait fait installer plusieurs téléviseurs qui diffusaient des émissions américaines à plein volume à longueur de journée.

Cela ne faisait pas longtemps que Chun-Hei était arrivée à Montréal. Elle s’était retrouvée à faire des pédicures au Nails Palace-Palais Des Ongles, puisqu’elle n’avait pas fait d’études. On engageait beaucoup les Coréennes, car elles avaient la réputation d’être minutieuses et elles avaient l’air plus propres que les Chinoises, selon les dires du patron. Si vous étiez jeune et moindrement jolie, se trouver un travail dans un des nombreux salons spécialisés en pédicure et manucure devenait encore plus facile. C’était le cas de Chun-Hei.

Son appartement, elle le partageait avec deux autres colocataires. Elle ne les connaissait pas beaucoup, chacun restait dans sa chambre, évitant le plus possible la cuisine, la seule pièce commune si on excluait la toilette. Chun-Hei était soulagée de constater que ses colocataires souhaitaient éviter les contacts autant qu’elle-même.

Elle avait pris l’habitude de prendre une douche chaude en rentrant du travail. Cela avait pour but de ramener son corps à une température normale – l’hiver pénétrait dans ses os, pensait-elle – et cela dissipait l’odeur d’acétone qui la suivait jusque chez elle. Elle se cuisinait ensuite une soupe et allait la manger dans sa chambre où elle passait sa soirée devant son téléphone.

Après un certain temps, elle commençait à somnoler, elle déposait son bol près de son lit et elle n’avait qu’à tirer ses couvertures sur elle pour s’endormir. Il lui arrivait parfois d’avoir de la difficulté à trouver le sommeil, malgré la fatigue. Elle détestait ces moments-là, où sa tête se mettait à réfléchir. Ses pensées étaient tellement puissantes, qu’elles s’incarnaient parfois en paroles sorties de ses lèvres. Son corps, éreinté, cessait de combattre son esprit. Tout ce qu’elle terrait au plus profond d’elle-même se manifestait alors contre sa volonté. Elle voyait encore plus clairement toutes les injustices dont elle payait le prix, à commencer par son patron qui roulait en Mercedes, ses collègues qui gagnaient à peine plus qu’elle, mais qui ne protestaient pas et qui, plutôt que de se liguer contre leur exploiteur, préféraient se venger les unes sur les autres. Et les clientes! Les clientes qui devaient bien se douter que son travail était aliénant, mais qui s’en foutaient. Elles ne la voyaient pas, elle était invisible pour elles, même si elle tenait leurs pieds dans ses mains. Calées dans leur gros fauteuil de cuir, plongées dans leur téléphone; même le contact physique ne les empêchait pas d’être à mille lieues de sa misère à elle.

Un jour, alors qu’elle repoussait des envies particulièrement coriaces à une autre de ces clientes absorbées par son téléphone, lui vint le désir d’enfoncer la tige de métal qu’elle tenait dans sa main entre les os métatarsiens du pied de la dame. La cliente hurlerait, le sang giclerait et Rachel recevrait peut-être même un coup de pied en plein visage. Elle s’imaginait le repousse-cuticules coincé au travers du pied et le sang rouge couleur Kiss My A’s dégoulinant dans la cuve d’eau sale où flottaient les peaux mortes. Son patron arriverait, affolé, et Chun-Hei verrait dans son visage la peur de tout perdre. Elle ne savait pas si elle était capable de faire cela, elle pensa qu’un jour, peut-être même bientôt, son esprit cesserait de contrôler son corps. Un sourire ténu se dessina sur son visage.

À la place, elle peignait en silence un orteil d’une couche d’un mauve criard, le Houston, We Have a Purple.

Découvrez les autres finalistes du Prix de la nouvelle Radio-Canada 2021

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