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Plongeon au cœur du premier cas confirmé de COVID-19 au Québec

Ce devait être un voyage de perfectionnement professionnel en Iran. Malgré toutes les mesures sanitaires qu’elle a prises, Nora, une Canadienne d’origine iranienne, a contracté la COVID-19, devenant ainsi le premier cas officiel au Québec le 28 février 2020. En entrevue à Radio-Canada, elle revient sur son expérience de la maladie et sur ses conséquences.

Une femme regarde au travers de rideaux et dans une fenêtre.

Nora s'était rendue en Iran, en février 2020, afin d'approfondir ses connaissances en coiffure.

Photo : iStock

Yasmine Khayat

Installée à Montréal depuis 2013 en compagnie de son mari et de leurs deux enfants, Nora – ce n’est pas son nom, elle a demandé à taire sa véritable identité – avait déjà un diplôme de coiffure en poche, mais souhaitait approfondir ses connaissances dans ce domaine. Après une recherche exhaustive, elle a choisi de se rendre en Iran, à partir du 14 février 2020, pour 10 jours.

À ce moment, Nora savait qu’un virus faisait des ravages à Wuhan, en Chine, et elle craignait que l’avion ne soit pas désinfecté. Elle a alors décidé d’acheter des masques, des gants, du gel hydroalcoolique en quantité en pensant qu’elle serait protégée contre le virus.

Une fois à bord de l’avion, elle a désinfecté son siège et porté un masque et des gants durant tout le vol.

Une fois en Iran, Nora dit n’avoir jamais pris de transports en commun. Durant ses journées de formation, elle affirme avoir gardé son masque et des gants et avoir respecté la distance de deux mètres avec sa formatrice. Elle a maintenu ce protocole sanitaire jusqu’à son retour à Montréal le 24 février et a préféré ne pas se rendre dans sa ville natale pour voir ses parents.

Un retour mouvementé

Du gel hydroalcoolique, des masques et des gants

Nora a apporté son gel hydroalcoolique, ses masques et des gants lors de son voyage en Iran en février 2020.

Photo : iStock

Le jour de son retour au Canada, le gouvernement iranien avait annoncé 12 morts du coronavirus. Nora se souvient de ce lundi où la télévision d’État annonçait de plus en plus de cas d’infections.

Un climat de peur s’est installé. Nora raconte qu’elle craignait que l’espace aérien ne soit fermé et qu’elle ne reste coincée en Iran.

Malheureusement, avec tout ce que je faisais, j’ai attrapé le virus, [dans l’avion] j’ai désinfecté ma chaise et celle de mes deux voisins, je leur ai offert du désinfectant pour se laver les mains [...] La seule personne qui avait le masque dans tout l’avion, c’était moi, dit-elle, non sans rire.

Vers la fin de son séjour, Nora raconte avoir ressenti une grande fatigue qu’elle a mise sur le compte du décalage horaire et de la formation. Mais dès que son avion s’est posé à Montréal, vers 15 h le 24 février, elle n’a eu qu’une idée en tête, aller consulter.

Croyant avoir contracté la COVID-19, elle a demandé à son mari de ne pas s’approcher d’elle et de l’emmener directement à la clinique de son quartier. Elle a expliqué ses craintes à l’infirmière qui lui a donné rendez-vous le lendemain, le 25 février à 9 h.

Durant cette nuit, Nora a dormi dans le salon et a refusé d'étreindre ses enfants.

Elle s’est rendue à son rendez-vous médical en empruntant la voiture de son fils aîné. Car même à son retour au Québec, elle soutient n’avoir jamais pris les transports en commun.

Avant de rentrer voir le docteur, je lui ai demandé : "S’il vous plaît, prenez vos gants et mettez votre masque, je viens d’arriver d’Iran et j’ai probablement attrapé la COVID-19."

Une citation de :Nora

Nora se souvient d’avoir insisté auprès du médecin pour appeler la ligne d’information sur la COVID-19. Au bout du fil, on lui a répondu qu’elle ne présentait aucun symptôme qui lui permettrait d’avoir un test de dépistage. Ni toux ni fièvre pour les autorités sanitaires, il ne s’agissait pas d’un cas de COVID-19.

On lui a prescrit des antibiotiques pour son mal de gorge et un billet du médecin pour se rendre à l'Hôpital de Verdun si jamais elle ne se sentait pas mieux au bout de quelques jours.

Je me sentais trop mal, j’avais des douleurs dans tout mon corps, raconte-t-elle. Elle n’a pas attendu une minute de plus et s’est rendue directement et de son propre chef à l'Hôpital de Verdun, toujours avec la voiture de son fils.

Elle a pris garde de ne pas entrer en contact avec d’autres personnes et s’est adressée à l’agent de sécurité en lui tendant le billet du médecin et en lui demandant d’appeler une infirmière.

Elle ne voulait pas se retrouver dans la salle d’attente de l’urgence. Je lui ai dit que j’avais sûrement la COVID-19 et dès qu’il a entendu ça, c’était la panique.

Nora a été prise en charge et transportée en fauteuil roulant.

Je suis rentrée dans une chambre comme un garage sans fenêtres, ils m’ont demandé de rester là, j’ai attendu quelques heures, puis ils sont revenus et m’ont fait un examen des poumons. Après, ils m’ont emmenée dans une pièce à côté, indique Nora. Il s’agissait d’une chambre à pression négative, dans laquelle elle est demeurée 27 heures.

Les professionnels de la santé lui ont fourni un repas, une pile de serviettes. Ils ont nettoyé les murs du plafond au sol, se souvient-elle. Nora sentait énormément de stress dans l’air. Si, un an après, elle décrit cette scène en riant, elle dit néanmoins que cette tension ressentie l’a habitée longtemps après.

Un échantillon est introduit dans un tube pour un test de dépistage de COVID-19.

Le 27 février 2020, la santé publique confirmait à Nora qu'elle avait contracté la COVID-19.

Photo : Reuters / Pascal Rossignol

Le 26 février 2020, une équipe de l'Hôpital général juif de Montréal est arrivée au chevet de Nora pour lui faire passer un test de dépistage. On lui aurait aussi recommandé de rester à l’Hôpital de Verdun jusqu’à l’obtention des résultats 24 heures plus tard, mais Nora a préféré quitter l’hôpital.

Avec l’aide d’un médecin, elle a établi un plan de quarantaine que ce dernier a autorisé. Nora allait occuper l’appartement de sa nièce qui vit seule et sa nièce irait vivre chez elle.

Le combat contre le virus

Le lendemain après-midi, le 27 février, Nora a reçu l’appel de la santé publique : son test est positif. La femme de 41 ans devient le premier cas officiel de COVID-19 au Québec.

L’infirmière m’appelait tous les jours ou presque. Ça, c’était vraiment quelque chose. Ils appelaient aussi mes enfants, ma nièce, mon mari. Ils voulaient que même ma nièce s’isole en quarantaine alors que je ne l’ai jamais croisée.

Une citation de :Nora

Nora et ses proches ont continué à s’isoler et, durant la deuxième semaine, elle a vu apparaître une toux tenace qui l’empêchait de respirer.

Pendant la deuxième semaine, je ne pouvais pas manger. J’ai perdu du poids, j’avais mal au cœur, vomissements, diarrhée… Le neuvième jour de mon isolement, il pleuvait et le temps était très humide. Je toussais et je n’arrivais plus à respirer, alors j’ai appelé l’infirmière et elle m’a envoyée l’ambulance d’Urgences-santé, ils sont arrivés 30 minutes plus tard.

Nora a été transportée à l’Hôpital général Juif où elle a subi des examens médicaux. Mais au moment de lui donner son congé, un autre problème s’est posé. Elle ne pouvait pas retourner chez elle en taxi ni en ambulance, et encore moins en transports en commun.

Nora a alors proposé à l’équipe médicale de lui fournir des gants, une visière, un masque et une blouse. Elle affirme leur avoir suggéré d’appeler son mari et de s’asseoir sur la banquette arrière de la voiture tout en ouvrant toutes les fenêtres. Elle disait qu’ainsi la distanciation physique allait être respectée.

Son épisode de toux avait duré 18 jours et son isolement allait s’en trouver prolongé. Mais dans l’après-midi du 15 mars 2020, elle a reçu enfin un test négatif à la COVID-19.

Même si elle a triomphé du virus, sa rémission a duré plusieurs mois, durant lesquels elle a vécu des épisodes de grandes douleurs physiques et d’incapacités motrices. Encore aujourd’hui, Nora souffre de problèmes de dos et consulte un physiothérapeute.

L’impact social et économique

Un salon de coiffure

Nora a repris la coiffure huit mois après avoir contracté la COVID-19.

Photo : Radio-Canada / Francois Genest

Même si elle avait voulu reprendre le boulot à la mi-mars, le Québec était sur pause et les salons de coiffure ne figuraient pas sur la liste des services essentiels. Elle n’a manié le sèche-cheveux et la brosse que huit mois plus tard.

Le 16 mars 2020, le gouvernement de François Legault annonçait le Programme d'aide temporaire aux travailleurs touchés par le nouveau coronavirus (PATT), qui offrait aux travailleurs autonomes et aux salariés n’ayant pas accès à l’assurance-emploi un soutien financier de 573 $ par semaine durant les deux semaines d’isolement. Nora et son fils aîné, qui avait aussi perdu son emploi, ont fait des demandes répétées.

Ni moi ni mon fils n’avons reçu cet argent, jusqu’à ce jour, soutient-elle.

Dans un courriel dont Radio-Canada a obtenu copie, le responsable qui a analysé sa demande a répondu à Nora que l’aide financière de Québec lui est refusée. Il ajoute que selon les informations fournies par Nora, elle s’est isolée de son propre chef, elle ne présentait aucun symptôme grippal et elle n’a pas été en contact avec une personne atteinte de la COVID-19.

L’épisode le plus violent pour Nora a été de lire des commentaires haineux contre elle sur les réseaux sociaux. Elle a été accusée de tous les torts, et à tort estime-t-elle, car elle a fait tout ce qu’il fallait pour se préserver et préserver les siens et la population.

Nora a consulté un psychologue iranien par vidéoconférence. Elle ressentait le besoin de se vider le cœur dans sa langue maternelle pour être comprise.

Ce dernier lui a finalement indiqué que son cas nécessitait une prescription d’antidépresseurs. Elle est retournée voir son médecin de famille qui a posé le même diagnostic. L’isolement aura eu raison de sa santé mentale.

Aujourd’hui, Nora s’estime chanceuse. Elle dit apprécier chaque jour qui passe et considère la vie comme un don précieux. Elle a retrouvé son sourire et sa joie de vivre et pardonne à ceux qui l’ont jugée.

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