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Boris Cyrulnik : l'après-pandémie est encore à bâtir

Boris Cyrulnik pose sur une chaise dans un jardin.

Boris Cyrulnik

Photo : Getty Images / AFP/Franck Pennant

Radio-Canada

Quel sera l'impact de la pandémie sur nos vies? À quoi ressemblera le monde d'après? La journaliste Céline Galipeau s’est entretenue avec le neuropsychiatre français Boris Cyrulnik, qui vient de publier le livre Des âmes et des saisons : psycho-écologie, sur la façon dont notre environnement nous façonne et sculpte notre cerveau.

Céline Galipeau : Les cerveaux réagissent différemment à cette crise. Certains réussissent à rebondir, à s'adapter. Pourquoi?

Boris Cyrulnik : Je vous propose de tenir un raisonnement évolutif, c'est-à-dire que pour répondre à votre question, je vais dire qu'il faut analyser ce qui a été construit avant le confinement. Certains parmi nous avaient acquis des facteurs de protection, c'est-à-dire des gens qui parlaient bien, avaient une famille stable. Ils avaient eu un diplôme suffisant pour avoir un métier convenable, donc ils avaient un grand logement. Et quand le virus a imposé le confinement, ils n'ont pas souffert, et après le virus, ils vont redémarrer sans traumatisme.

À l'inverse, ceux qui, avant le virus, avaient acquis des facteurs de vulnérabilité – famille instable, maladie, accident de la vie, mauvais accès à la parole, petits diplômes, petits métiers, petits salaires, donc surpopulation dans un petit logement – vont se retrouver dans 30 mètres carrés avec six personnes, donc harcelés, exaspérés. Ceux-là vont vivre le confinement comme un traumatisme et, après la sortie du confinement, si on ne les entoure pas, il n'y aura pas beaucoup de processus de résilience.

C.G. : Vous avez dit que, pour vous, ça n'était pas une crise sanitaire, mais plutôt une catastrophe. Pourquoi?

B.C. : Parce que le mot crise vient du monde médical. Il parle, tout d'un coup il tombe, il convulse, il se relève et il finit sa phrase. C'est la crise d'épilepsie. Ce n’est pas du tout ce qui se passe pour un virus. On ne l'a pas vu venir. Progressivement, on a trouvé des solutions avec un peu de retard, mais c'était inévitable. Et puis maintenant, l'économie est effondrée. Des inégalités sociales, comme on l'a dit, vont être aggravées. Il va y avoir des morts. Il va y avoir des interruptions graves de l'école et surtout de l'université, et on ne pourra pas redémarrer comme avant. On va sûrement reprendre une forme de vie, mais ça ne sera pas la même qu'avant.

C.G. : Peut être que l'espoir est en train de revenir avec les vaccins, mais en même temps, on sent une très grande fatigue. C'est comme si l'incertitude nous pesait. Est-ce que c'est ce qui cause l’anxiété?

B.C. : Absolument. Si on avait un programme stable, on serrerait les dents et on affronterait. C'est ce qui s'est passé pour le premier confinement. En France, les gens se sont adaptés très vite, il y avait beaucoup d'humour sur Internet. Et là, il n’y en a pas du tout. On a une usure de l'âme. Tout le monde en a un peu marre. On voudrait que ce soit fini, donc ça veut dire qu’on est un peu usé et que la manière de revivre, on commence à la préparer.

En revanche, quand on n'a pas de plan d'action, quand on part dans tous les sens, on ne sait pas quoi faire. Donc, la souffrance est aggravée par l'incertitude. Et ça, c'est dangereux pour la sortie du virus. C'est que chaque fois qu'il y a un moment de chaos social, on constate que ceux qui vivent dans l’incertitude sont anxieux, car ils ne savent pas quoi faire. Ils ne savent pas comment se défendre. Dans ce contexte, un sauveur peut arriver, quelqu’un qui sécurise les gens en leur disant moi, j'ai la solution, votez pour moi. Et c'est comme ça qu'un grand nombre de dictateurs sont régulièrement élus démocratiquement après des périodes de chaos social.

C.G. : On vous sent un peu inquiet quand même par la suite.

B.C. : Oui. On a oublié que, depuis le Néolithique, on a régulièrement des pestes et qu'elles sont toujours provoquées par le même processus, c'est-à-dire que le virus sur le plan biologique, ce n’est rien. C’est douze gènes encapsulés dans un petit sac de lipides. Tout le reste est un processus créé par la civilisation. Beaucoup trop d'élevages d'animaux à manger, de déforestation, de massacres du sol, de mélanges des excréments des animaux. C'est nous qui fabriquons le virus. Il y en a plein dans la nature, des virus, mais c'est nous ensuite qui les transportons. D'abord, on les a transportés avec les caravanes de chameaux, sur la route de la soie. Ensuite, on les transporte avec des bateaux, les bateaux d’Antioche à Marseille, et ceux de Marseille, d’où partaient les épidémies de peste qui, en deux ans, ont tué un Européen sur deux. Et puis ensuite, ce sont les avions qui sont les nouveaux chameaux et qui transportent les tissus, qui transportent les aliments avec les bactéries et avec les virus. D'où les épidémies répétées.

C.G. : Et vous dites qu'il va falloir changer. On ne pourra pas reprendre la vie comme elle était avant.

B.C. : Il y a des gens qui proposent de reprendre la vie comme elle était avant. Il y a même des gens, des économistes surtout, qui proposent de rattraper le retard. Mais si on remet en place les processus qui ont fabriqué le virus et qui l'ont transporté, eh bien on va faire un nouveau siècle de peste. Et dans trois ans, il y aura un nouveau virus avec une autre formule chimique et il faudra tout recommencer.

C.G. : J'aimerais qu'on revienne un peu à cette fatigue que beaucoup de gens ressentent maintenant. Comment tenir le coup avec toutes ces mesures sanitaires et une vie sociale si limitée?

B.C. : Le confinement qui nous protège du virus nous agresse, neurologiquement et psychologiquement. L'isolement sensoriel provoque des altérations cérébrales.

Si les personnes âgées sont isolées, c'est très grave. Une personne âgée dans un isolement sensoriel, elle se laisse partir. On appelle ça le syndrome du glissement. Elle cesse de manger, de boire. Et elle meurt non pas de déshydratation, mais de carences affectives parce qu'elle se laisse partir. La partie dangereuse de la population est chez les adolescents. Les adolescents sont à une période sensible de leur développement. C'est le moment où ils prennent leur trajectoire affective. C'est le moment des grandes rencontres. Il y a déjà un an de perdu, il y a déjà beaucoup de décrochages. Comment vont-ils faire pour se relancer? Certains, bien sûr, vont se relancer, ceux qui avaient un bon entourage. Mais beaucoup vont casser.

C.G. : Les personnes âgées ont payé un prix très élevé dans cette pandémie, surtout pendant la première vague. Beaucoup ont été isolées. Est-ce que les séquelles resteront?

B.C. : Le cerveau des personnes âgées est beaucoup moins plastique que celui des jeunes. Les personnes âgées n'ont plus la même forme de résilience, c'est-à-dire que pour se remettre à vivre, il leur suffit de peu. Un coup de téléphone de temps en temps, une visite, et la possibilité de vivre dans leur mémoire avec des photos. Donc, le processus de résilience sera facile parce que les personnes âgées ont moins de demandes, moins d'exigences. Mais si on ne fait pas ça, il y aura beaucoup de morts.

C.G. : Beaucoup de familles n’ont pas pu accompagner leurs proches dans les derniers jours pendant la première vague, faire des rituels de deuil. Ça aussi, c'est un traumatisme.

B.C. : C'est un traumatisme pour les enfants, pour les survivants. Ça, c'est la culpabilité pathologique que beaucoup de gens ont déjà. Je n'ai rien fait. Je n'ai même pas dit adieu. Il est mort mon père, tout seul. C'est très embêtant parce que toutes les cultures ont inventé des rituels du deuil, qui consistent à respecter le mort et à redonner leur dignité aux vivants. Quand le deuil est raté, c'est un deuil pathologique. Les gens se culpabilisent et s'auto-agressent et, très souvent, ils ont des comportements d'échec.

C.G. : Comment donner un sens à tout ce qui nous est arrivé?

B.C. : C'est la question fondamentale. Si on donne sens à ce qui nous arrive, on supportera ce qui nous arrive. Et si on ne donne pas sens, on va déprimer parce que ça va être une souffrance absurde. Alors que si on donne sens, si on se dit : d'accord, on a ruiné notre pays, d'accord, on a perdu un homme, d'accord, on s'est beaucoup ennuyé, mais en échange, on va mettre en place une manière de vivre ensemble qui soit plus belle et plus harmonieuse. Donc ça valait la peine de souffrir. Et à ce moment-là, notre souffrance prend sens. Ça valait la peine de souffrir parce qu’après, on va déclencher un processus de résilience affective, culturelle, et on vivra mieux. Ça valait la peine de souffrir. J'espère qu'on dira cette phrase dans quelques mois.

Cette entrevue sera diffusée dans le cadre d’une émission spéciale pilotée par Céline Galipeau, Une (autre) vie, jeudi 11 mars, à 20 h sur ICI RDI et ICI TELE.

Cette entrevue a été éditée et condensée.

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