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De la Yougoslavie à Sherbrooke : se construire une nouvelle vie

Il y a 30 ans, la guerre éclatait en Yougoslavie, entraînant l'arrivée de quelque mille réfugiés en Estrie.

un chauffeur de taxi appuyé sur sa voiture.

Zeljko Dragovic fait du taxi à Sherbrooke depuis 2009

Photo : Radio-Canada / ANNICK SAUVÉ

Yougoslavie, 1991 : le pire conflit armé en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale éclate. Les républiques unies sous une même fédération dans la péninsule des Balkans se disloquent. La chute du communisme fait resurgir les intérêts nationalistes, ethniques et religieux. De nombreuses personnes, comme Zeljko Dragovic, n'ont pas d'autres choix que de fuir devant la violence qui fait rage. « Si je restais, j'aurais été obligé d’intégrer l'armée croate pour aller me battre contre mes cousins et mes parents. »

À l'instar de mille autres Yougoslaves, il décide de traverser l'océan et de mettre le pied en Estrie, sa terre d'accueil.

Un pays sens dessus dessous

L'histoire de Zeljko Dragovic, un Serbe de Croatie, est semblable à celle de bien des réfugiés yougoslaves. Il grandit sous le régime socialiste de Tito et s’en accommode bien. Lorsque le bloc communiste implose en Europe, la situation politique change dans son pays. Le désir d’indépendance, l’élection d’un parti nationaliste en Croatie et la volonté de la Serbie de maintenir la confédération yougoslave font tout basculer. 

Peu à peu, l'intolérance et le racisme systémique s’installent. En Croatie, la minorité serbe, qui représente 12 % de la population, est peu à peu exclue. Zeljko devient un étranger dans son propre pays.

J’ai vécu 25 ans en Croatie. La plupart de mes amis étaient croates. Dans ce temps-là, on faisait juste des blagues avec ça. On s’amusait [de nos différentes cultures]. On n'a jamais pensé que ça tournerait en guerre!

Une citation de :Zeljko Dragovic

Enseignant au secondaire, il donne un cours d’initiation à la technologie dans une école de Šibenik, sa ville natale située au bord de la mer Adriatique. Des élèves lui écrivent des insultes sur les tables de sa salle de classe. Des collègues lui tournent le dos. Il est devenu un paria, déplore-t-il. À un moment donné, on n'était plus les bienvenus en Croatie. On n'avait pas le choix de partir.

Zeljko, sa conjointe Aleksandra et leur jeune fils Janko, âgé de 15 mois, partent à temps. Une dizaine de jours après leur départ, l’armée croate prend le contrôle de Šibenik. Quant aux Serbes, ils prennent celui du village voisin, où habitent ses parents.

Je connais des amis, trois frères. Deux d'entre eux étaient dans l'armée serbe, et le troisième frère était dans l'armée croate.

Une citation de :Zeljko Dragovic

Sa conjointe Aleksandra est à la fois serbe et croate. Elle a de la famille en Serbie, l'État voisin. La famille trouve refuge chez ses grands-parents à Jagodina, une ville située environ à 140 kilomètres de Belgrade. On a eu de la chance, parce qu'on avait un endroit où s'installer. On était chanceux, parce que beaucoup de monde qui partait n’avait pas d'endroit où aller, souligne Zeljko. 

Un homme et une femme se tiennent par le cou.

Aleksandra et Zeljko à Split, en Croatie, lors de leurs études universitaires.

Photo : DRAGOVIC

Zeljko est un Serbe en Serbie, mais il connaît à peine cette république. Il n'y est allé que quelques fois seulement. Il se trouve un travail d’enseignant. Lui et son épouse font aussi quelques petits boulots pour arrondir leurs fins de mois, mais au bout de quelques années, les conditions de vie deviennent impossibles. La guerre fait toujours rage, la monnaie se dévalue, l’économie est à plat.

On était vraiment dans la misère. On était sous sanctions internationales. Les magasins étaient fermés. Souvent, on était obligé d'aller acheter la nourriture essentielle sur le marché noir. C'était vraiment une grosse crise.

Une citation de :Zeljko Dragovic
Un couple et son jeune garçon.

C'est le début de la guerre en Croatie. Les Dragovic s'apprêtent à fuir vers la Serbie.

Photo : DRAGOVIC

Tout quitter pour réussir sa vie

Le couple est déchiré, mais songe sérieusement à quitter le pays. Une fuite est possible vers des pays d’Europe, comme l’Allemagne ou la Suède. Toutefois, ceux qui choisissent cette option terminent habituellement leur route dans un camp de réfugiés. Le Canada, pour sa part, offre un programme de parrainage qui présente de plus grandes garanties de sécurité. Zeljko et Aleksandra décident d'entreprendre des démarches auprès de l’ambassade canadienne.

En ne sachant pas ce qui allait se passer, je voulais juste partir et quitter tout ce désordre. C’était vraiment des sentiments mélangés, note Zeljko.

On était jeunes aussi. On voulait quelque chose, réussir dans notre vie, précise Aleksandra.

Au bout de six mois de démarches, ils obtiennent une réponse positive du Canada. La famille d'Aleksandra et la sœur de Zeljko viennent passer leurs derniers moments avec eux, avant leur embarquement dans l’autocar qui les mènera d’abord en Hongrie. Je ne réalisais pas [la gravité du moment] avant que mon fils ne commence à pleurer, parce qu'il voyait toute la famille pleurer, se remémore Aleksandra, avec beaucoup d’émotion.

Mon fils m'a demandé : "Pourquoi ils pleurent?" Je lui ai dit : "Parce qu’ils ne savent pas quand on va se revoir".

Une citation de :Aleksandra Dragovic

Un long voyage vers le froid

Le voyage est long jusqu’au Canada. Les Dragovic roulent de Belgrade à Budapest. Puis ils prennent un vol à destination de Toronto, avec un arrêt en Suisse. Certains réfugiés terminent leur voyage dans la métropole canadienne, d’autres prennent la direction de Calgary ou de Vancouver. Les Dragovic, eux, sont attendus à Montréal. Le 17 mars 1995, après un long voyage éreintant, ils débarquent enfin à Sherbrooke. Un endroit qui leur est alors totalement inconnu, se rappelle Zeljko.

Ce ne fut pas facile, à la première impression. On est arrivés au mois de mars. On avait quitté un pays où il y avait déjà des fleurs. On est tombés dans la neige et dans le froid.

Un couple sur un traîneau à neige.

La famille Dragovic, lors de ses premières années à Sherbrooke.

Photo : DRAGOVIC

Aleksandra parle un peu le français. Elle l’a étudié à l'université en Croatie dans l’espoir de l’enseigner un jour, mais la guerre a mis fin à son projet. Toutefois, sa connaissance de la langue, si mince soit-elle, est un atout pour elle et pour sa famille dans le processus d’intégration. Elle lui permet aussi d'appuyer les nouveaux arrivants yougoslaves en travaillant quelques heures par mois comme traductrice au Service d'aide aux Néo-Canadiens. L'organisme leur donne également, à elle et sa famille, un précieux coup de main pour les aider à s'adapter au fonctionnement de leur pays d'accueil.

Zeljko et Aleksandra suivent des cours de francisation pendant six mois. C’est notamment pendant cette période qu’ils commencent à tisser des liens avec les ressortissants yougoslaves installés, tout comme eux, à Sherbrooke. Peu importe leur origine, les réfugiés yougoslaves, pourtant divisés dans leur pays, deviennent unis, et une grande solidarité se construit au fil des ans, confirme Zeljko. Ce sont des gens qu’on a connus ici. Des gens qui venaient de l’ex-Yougoslavie. Des gens de toutes religions [et de toutes ethnies]. Pour les gens ordinaires, il n’y a pas de différences. On est tous, je dirais, dans le même bateau. On est tous partis à cause de la guerre. 

Se bâtir une sécurité

La recherche d’un travail se révèle ardue, même si le couple Dragovic est scolarisé. Zeljko aimerait enseigner ici au Québec, mais il écarte rapidement cette option. 

Je me suis informé un petit peu. C’est sûr que j’ai accepté [la situation] parce que je sais que je ne parlais pas assez bien français. Avec mon accent, c'est sûr que ça aurait été compliqué.

Il leur faudra finalement un peu plus de deux ans pour décrocher un travail. Zeljko est embauché comme journalier chez Waterville TG, et Aleksandra trouve un travail à l'usine C-MAC Microcircuits, où elle travaille encore aujourd’hui.

Un couple avec ses deux jeunes enfants, à genoux dans le gazon.

La famille Dragovic, cinq ans après son arrivée à Sherbrooke

Photo : DRAGOVIC

Le couple a donc des revenus stables, mais ce n’est pas suffisant. Zeljko veut améliorer son sort et celui de sa famille. Il décide de se bâtir lui-même une maison. En une douzaine d’années, il construit cinq résidences. 

Aleksandra m’a appuyé dans toutes mes démarches. C’est beaucoup d’organisation et, physiquement, ce n’est pas facile. Je dirais que durant mes 25 années de vie ici, j’ai travaillé en moyenne de 10 à 12 heures par jour. J’ai déjà bien mérité ma retraite, mais je ne peux pas l’avoir encore, souligne-t-il en riant.

En 2008, lors de la crise financière, Zeljko est victime des mises à pied massives chez Waterville TG. Le fabricant de joints d'étanchéité pour l’industrie automobile remercie 500 travailleurs. Zeljko précise fièrement qu'il ne touche pas une seule journée d'assurance-emploi. Des amis yougoslaves, chauffeurs de taxi à Sherbrooke, l'invitent se joindre à eux. Zeljko décide de s'acheter un emploi, et fait l'acquisition d'un permis de taxi.

Un chauffeur de taxi dans sa voiture.

Zeljko, dans son taxi. À Sherbrooke, 35 % des chauffeurs de taxi sont d'origine yougoslave.

Photo : Radio-Canada / ANNICK SAUVÉ

Ce n’est pas un métier qui est facile, déplore toutefois Zeljko. Il admet que les quarts de travail sont longs. Les clients peuvent se montrer désagréables, voire violents. Il arrive aussi qu'il soit victime de vol et d'insultes. On vit quotidiennement des affaires qu’on ne parle pas trop. Une dame, à qui je donnais le service de transport adapté, m’a demandé si j'étais un immigrant. J’ai répondu oui, tout en lui demandant pourquoi. Elle m'a répondu : "Je déteste les immigrants".

Je reçois aussi des insultes du type "crisse d’immigré", "importé". On se parle de ça entre collègues, et ça arrive souvent, malheureusement.

Une citation de :Zeljko Dragovic
Un chauffeur de taxi tourné vers le passager, assis à l'arrière du véhicule.

Zeljko dans son taxi, dans lequel il passe de nombreuses heures par jour.

Photo : Radio-Canada / ANNICK SAUVÉ

Le fier parcours du combattant

Les embûches ont peut-être été nombreuses, mais en jetant un regard sur tout le chemin parcouru depuis leur départ de la Yougoslavie, Zeljko et Aleksandra n'en restent pas moins fiers de la vie qu'ils se sont bâtis en sol estrien.

On a travaillé fort, on a accompli quelque chose, affirme Zeljko. Les enfants ont [presque tous] fini l'école, ajoute Aleksandra. Maria, leur fille née à Sherbrooke, termine bientôt son baccalauréat en administration des affaires à l’Université de Sherbrooke. Leur fils Janko a fait des études en graphisme et en animation 3D. Il est artiste en effets visuels pour le cinéma et pour des séries télé.

Les Dragovic sont retournés en Croatie plusieurs fois depuis leur arrivée au Canada. Zeljko aimerait d'ailleurs retourner y vivre un jour, mais l'idée n'emballe pas sa conjointe. Leurs enfants sont bien établis ici, justifie-t-elle, et elle trouverait difficile d'être éloignée d'eux.

Néanmoins, ni l'un ni l'autre n’oublient leur pays d’origine. Il vit toujours en eux. Zeljko confie qu’il rêve encore régulièrement qu’il est toujours là-bas.

Moi, personnellement, je rêve souvent que je suis encore à l’école, en Croatie. Ce fut les meilleurs moments de ma vie. Je finissais l’université, et trois mois après, j’obtenais un travail en enseignement. J’étais vraiment dans une belle école, au centre-ville. Je ne pouvais pas imaginer mieux. La vie commençait bien.

Une citation de :Zeljko Dragovic

Les guerres en Yougoslavie ont fait rage pendant 10 ans, soit de 1991 à 2001. Les estimations varient, mais le nombre de victimes s'élèverait à 200 000. Les familles de Zeljko et d'Aleksandra, qui sont restées sur place pendant les années de conflits, ont connu des difficultés importantes, mais elles en sont sorties indemnes. Ce ne sont pas tous les ressortissants yougoslaves ayant immigré en Estrie qui ont eu cette chance. Plusieurs pleurent encore aujourd’hui la perte de parents et d’amis.

De la Yougoslavie à Sherbrooke

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