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« Personne n’a pu faire son deuil correctement » à cause de la pandémie

Adieux virtuels, funérailles webdiffusées : la pandémie a complètement chamboulé le deuil de milliers de Québécois dont les proches sont morts de la COVID-19. Des familles se racontent.

Un homme et une femme sourient.

Lorsque Doris a déménagé dans une résidence pour aînés, Frank a voulu à tout prix suivre sa bien-aimée.

Photo : Offert par la famille Peres

Quand sa femme est décédée le 23 avril 2020 à l’âge de 84 ans, Frank Peres a complètement craqué, raconte leur fils Ian. Le couple habitait depuis peu au Centre d'hébergement de Lachine, à Montréal. Mais mari et femme étaient dans deux chambres séparées et les règles leur interdisaient de se voir.

Frank n’avait pas vu sa femme depuis le 13 mars.

Il n’a pas pu lui tenir la main, il n’a pas pu lui dire au revoir. Après sa mort, au téléphone, il criait, il hurlait. Il m’a dit : "je ne veux plus vivre comme ça, on est enfermés, on nous traite comme des animaux."

Portrait d'un homme

Frank Peres n'a pas pu voir sa femme, Doris, avant qu'elle meure, même s'ils habitaient dans la même résidence pour aînés.

Photo : Offert par la famille Peres

Pour l’aider à passer à travers ce moment difficile, Ian a proposé à son père de venir vivre chez lui à Toronto.

Des vies inoubliables

Consulter le dossier complet

Un collier avec le mot «papa».

Mais la tragédie a frappé de nouveau. Frank Peres a lui aussi contracté la COVID et en est mort le 20 mai, à l’âge de 86 ans.

Deux fois plutôt qu’une, la famille Peres n’a pas pu être aux côtés des êtres aimés. En raison des restrictions particulièrement sévères du printemps dernier, leurs derniers adieux se sont faits par FaceTime avec quelques proches et un prêtre.

Je ne cesse de penser au fait que ma mère est morte seule dans sa chambre, dit Ian. Les médias parlaient à ce moment-là d’aînés morts déshydratés, sans nourriture dans leur résidence. Je continue de me demander comment est morte ma mère, si elle est morte assoiffée, sans personne pour lui tenir la main...

Les mêmes idées angoissantes lui traversent l'esprit lorsqu'il pense à son père. À la demande d’Ian, les infirmières à l’hôpital lui ont envoyé une photo de lui après son décès. Les images qu’il a reçues lui font croire que sa mort n’a pas été paisible.

Presque un an plus tard, Ian dit qu’il n’a pas encore fait son deuil et que ses deux frères peinent à croire ce qui leur est arrivé.

Pour Ian, la prière l’aide à surmonter sa tristesse. Sa seule consolation est de savoir que ses parents n’ont pas dû vivre des mois de pandémie, isolés et dans la solitude.

Les aînés vivent l’enfer en ce moment, se désole-t-il.

Une tristesse solitaire

Un homme et sa grand-mère.

Robert Sculnick et sa grand-mère Myrtle en 2010.

Photo : Offert par Robert Sculnick

Robert Sculnick et sa famille ont également été parmi les premiers à vivre un décès en temps de pandémie. Les funérailles de sa grand-mère, Myrtle Stark Goldbach, ont été célébrées en ligne.

Ça a été vraiment étrange, se souvient-il. Nous avons été parmi les premiers à célébrer des funérailles sur Zoom.

Traditionnellement, les funérailles d’une personne de confession juive doivent être célébrées dans les 24 heures suivant le décès, aussi, tout s'est fait très vite.

Elle est morte à 9 h le matin, et à 15 h, on webdiffusait les funérailles. C’était très intime. Mais c’était surréel.

Une citation de Robert Sculnick, petit-fils de Myrtle Stark Goldbach

Alors que le premier anniversaire de la mort de Myrtle approche, le deuil est loin d’être terminé.

Je suis complètement bouleversé, confie Robert Sculnick. Les émotions sont encore difficiles à vivre.

Les premières familles endeuillées par la pandémie se sont senties très seules, croit-il, et le confinement n'a fait qu'amplifier cette tristesse solitaire.

Un an plus tard, c'est toujours empli d'une peine immense qu'il repense à la mort de sa grand-mère et à celle de milliers d’autres aînés.

Tout ça, résume-t-il, c’est une tragédie. Il y a un problème avec la façon dont on s’occupe de nos aînés. La COVID-19 a pris avantage de ça et est entrée par la porte que nous avons laissée ouverte.

70 ans, ce n'est pas vieux

Un homme avec deux femmes

Michel Jutras avec ses deux filles, Annie et Sylvie.

Photo : Offert par la famille Jutras

Les gens ont tellement tendance à dire : "ah ben oui, mais ils sont vieux ou il a l’alzheimer." C'est la pire affaire à se faire dire. C’est le père, le grand-père de quelqu'un. Mon père venait juste d'avoir 70 ans.

Une citation de Annie Jutras, fille de Michel Jutras

Le deuil chez les Jutras se fait petit peu par petit peu, et pour chacun de façon différente, depuis la mort de Michel, la veille du jour de l'An.

Pauline, sa femme, s'est sentie terriblement coupable de l’avoir déménagé quelques mois plus tôt en CHSLD, où il a attrapé la COVID-19. La tenue des obsèques, même avec moins de 25 personnes, lui a toutefois donné un peu de réconfort.

C'était important de lui rendre un vrai hommage. On a décidé de ne pas attendre. Ma mère avait besoin de ça, dit leur fille Annie.

La sœur d’Annie, Sylvie, qui travaille à la résidence où habitait son père, a retardé son retour au travail, encore bouleversée.

C'était elle qui le couchait tous les soirs, raconte Annie. Pour elle, ça a été d'autant plus dur. Je n’ose pas imaginer de revoir sa chambre vide, de voir quelqu'un d'autre entrer dans sa chambre.

Photo de famille

Michel Jutras avec ses quatre petits-enfants, Vincent, Gabriel, Mathieu et Jade.

Photo : Offert par la famille Jutras

Pour Jade, la petite-fille de Michel, impossible de ne pas penser à son grand-père quand la pandémie est omniprésente.

À tous les jours, il y a quelque chose qui rappelle sa mort. Tout le monde parle de la COVID. Tu ouvres la télé, ils parlent de la COVID… C'est toujours dans ta face. J'ai toujours l'impression que je pense à lui, parce que c'est partout. 

Une citation de Jade, petite-fille de Michel Jutras

Entendre des jeunes de son âge à l'université se plaindre de ne pas pouvoir faire le party amplifie sa peine. T’a toujours le goût de conscientiser quelqu'un en leur disant que ce tu as vécu, souligne-t-elle.

Des choix déchirants

Trois enfants et leur parent devant un gâteau d'anniversaire.

Georges Tenta avec sa femme et ses enfants.

Photo : Offert par la famille Tenta

Jacqueline Tenta a perdu son père, Georges, le 25 avril 2020, mais c'est seulement le 20 août que ses funérailles ont été célébrées.

Ça a été une manière de clore tout ça, dit-elle. Ça reste que ça a été fait dans des circonstances étranges.

Le port du masque et la distanciation physique sont alors obligatoires. Pas de câlins, pas de poignées de main non plus pour consoler les endeuillés.

Ce contact humain manque cruellement, dit Jacqueline. Heureusement que ma mère et moi, on était ensemble, donc on se consolait ensemble.

Il est encore difficile pour Jacqueline de vivre pleinement son deuil.

Elle pense souvent au fait qu’elle a dû faire ses adieux par vidéoconférence. Elle n'avait pas le choix. Sa mère subissait alors des traitements d’hormonothérapie pour un cancer du sein, et puis elle-même est mère monoparentale et elle est asthmatique.

Je ne pouvais pas prendre le risque de tomber malade et de ne plus pouvoir m’occuper de ma mère et mon fils, explique-t-elle.

Presque un an plus tard, elle est encore déchirée par sa décision.

J’aurais voulu le prendre dans mes bras, le consoler. C’est ce qui me manque pour passer à travers. Ce moment, on ne l’aura jamais.

Une citation de Jacqueline Tenta, fille de Georges Tenta

Depuis, elle se rend régulièrement au columbarium où se trouve l'urne de son père pour lui raconter quelques blagues, comme s’il est encore là. Sa mère, elle, s'est jetée à corps perdu dans des projets, comme la vente de la maison.

Deux deuils en attente

Un homme assis dehors

Pierre Théocaridès a exercé la chirurgie thoraco-vasculaire à l'Hôpital de Verdun pendant près de 40 ans, dont 10 comme chef du département de chirurgie.

Photo : Offert par la famille Théocaridès

Nathalie Théocharidès savait que la santé et l’âge de son père, Pierre Théocharidès, le rendaient vulnérable à la COVID-19, mais jamais elle n’aurait imaginé devoir lui dire ses adieux dans des circonstances aussi inhabituelles.

Au début de mars, elle revenait d'un séjour en Europe lorsque la pandémie a frappé. Nathalie n'avait pas vu son père depuis le mois de janvier et les visites dans les résidences étaient désormais interdites.

Son père a été infecté le dimanche de Pâques. Il est décédé le 25 avril, à l'âge de 92 ans. Nathalie a eu l'autorisation lui rendre visite une dernière fois.

Habillée de la tête aux pieds avec de l’équipement de protection, un masque et une visière, il était difficile de communiquer avec son père, qui n’avait pas ses appareils auditifs.

Hurler ses adieux à quelqu’un d’autre dans la chambre, j’ai trouvé ça vraiment vraiment difficile, confie-t-elle. Dur, après cela, de bien vivre son deuil.

Compte tenu des restrictions, la famille Théocharidès avait choisi d’attendre pour tenir les funérailles. Et puis deux des petits-enfants de Pierre étaient alors à Londres, un troisième travaillait sur un navire.

Mais avant même de pouvoir fixer une date, Eric, le fils de Pierre, qui lui aussi vivait confiné dans un CHSLD à cause de sa sclérose en plaques, décède subitement d'un anévrisme en octobre.

Maintenant, j’ai deux deuils en attente, dit Nathalie. Je n’ai pas eu le temps de faire le deuil de mon père que mon frère est décédé.

Nathalie dit avoir reçu beaucoup d’appels et de messages de proches, mais avoue qu’il est difficile de ne pas pouvoir se rassembler avec sa famille et ses amis.

Un mot ou des condoléances sur Facebook, ce n'est pas la même chose qu'un câlin, un regard dans les yeux. On l'apprécie, mais deux jours plus tard les gens oublient déjà qu’on a perdu son père ou sa mère.

Une citation de Nathalie Théocharidès, fille de Pierre Théocharidès

Nathalie dit avoir trouvé du réconfort grâce au chien adopté peu avant le décès de son père. C'est bête, dit-elle, mais ça m'a beaucoup aidée cette année.

Dans la tragédie, les familles Peres, Jutras, Théocharidès, Tenta et Stark/Sculnick sont désormais unies.

Elles font partie de ces dizaines de milliers de Québécois qui pleurent la mort d’un être cher, leur vie fauchée par un virus qui a pris d’assaut le monde.

On est tous bouleversés et on essaie tous de retourner à notre vie normale, mais ce n’est pas facile, dit Robert Sculnik. À chaque fois que j’entends une statistique sur les décès de la COVID-19, je ne peux pas m’empêcher de mettre un visage à ces chiffres…

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