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Une tempête sans nom qui va passer à l'histoire dans la Péninsule acadienne

Environnement Canada a reconnu qu'une «bombe météorologique» a frappé la Péninsule acadienne.

Environnement Canada a reconnu qu'une «bombe météorologique» a frappé la Péninsule acadienne.

Photo : Radio-Canada / Alix Villeneuve

La violente tempête qui a ébranlé la Péninsule acadienne dans la nuit de lundi à mardi et qui s'est poursuivie pendant un certain temps va rester gravée à jamais dans la mémoire de certains.

Elle a pris tout le monde par surprise et fait des ravages aux quatre coins de la région.

On ne voyait ni ciel ni terre.

On ne voyait ni ciel ni terre.

Photo : Radio-Canada / Alix Villeneuve

Dans son sillage, elle a fait des victimes de manière directe ou indirecte : un homme de 53 ans à Bas-Caraquet, une femme de 90 ans à Paquetville et un homme dans la force de l'âge (29 ans) à Lamèque, qui n'a toujours pas été retrouvé.

La police ne révèle pas leur identité parce que ces personnes n'ont pas été victimes d'actes criminels. Mais elles ont des noms, des visages. Et elles manquent énormément à leurs proches.

Cela frappe l'imaginaire quand on pense que la crise du verglas de 2017 avait fait deux morts dans la région. Ces personnes avaient succombé à une intoxication au monoxyde de carbone.

Revenir vivre en Acadie

Michel Doiron a passé une vingtaine d'années à Montréal, mais s'est récemment rendu compte qu'il n'aimait plus tellement la grande ville. Il disait à ses proches qu'il voulait revenir vivre en Acadie. C'est ce qu'il a fait, il y a deux ans, pour se rapprocher aussi de sa mère malade. Il s'était trouvé un travail dans une usine de transformation de poissons.

Lundi soir, il est allé faire une promenade en raquettes qui lui a été fatale. Il a été retrouvé deux jours plus tard par un voisin, non loin de la côte qu'il aimait tant, à Bas-Caraquet.

Michel Doiron.

Michel Doiron

Photo : Gracieuseté

Son grand ami Sylvain Lanteigne, chez qui il habitait, assure qu'il était en pleine forme.

« On allait à la piscine une fois par semaine, patiner au Club plein air, souligne-t-il. Il s'entraînait dans un gymnase. Les deux dimanches passés, on a marché jusqu'à l'île de Caraquet avec le chien. Ça prend une heure juste pour s'y rendre. »

Pourtant, il n'a pas pu rentrer à la maison.

Il se serait étouffé avec les vents forts et il n'aurait pas pu reprendre son souffle, explique son bon ami. On doit connaître les conclusions officielles du coroner lundi.

Un monument pour sa mère

Sylvain Lanteigne assure que Michel Doiron aimait beaucoup la vie et qu'il avait un côté spirituel.

Il aimait beaucoup ramasser des coquillages, raconte-t-il. Quand sa mère est décédée, sa famille n'avait pas beaucoup d'argent pour payer un monument. On est allés marcher derrière l'église à Caraquet puis on a rapporté une grosse roche qui avait une forme intéressante. On est allés chercher deux blocs de la fondation de l'église de Bas-Caraquet qui a brûlé. Il a coulé du ciment et fait installer une plaque. C'est le monument pour sa mère. Quand tu regardes dans le cimetière, il est aussi beau que les autres. Sa mère aimait beaucoup marcher sur le bord de la mer. Ça avait une signification pour Michel.

Il va sans dire que le départ de Michel Doiron laisse un grand vide pour Sylvain Lanteigne comme pour beaucoup d'autres.

« Il n'y en aura pas de tempête, tu verras! »

Annette Brideau s'occupait d'une dame âgée à Paquetville. Elle l'aidait à faire ses courses, son épicerie, ses visites chez le médecin. Lundi dernier, elle lui a téléphoné pour lui dire qu'elle ne passerait pas la voir le lendemain parce qu'il ne ferait pas beau.

Forte de l'autorité de ses 90 ans, Andréa Gauvin lui a lancé : Il n'y en aura pas de tempête, tu verras. Ils se trompent toujours à la météo.

Andréa Gauvin.

Andréa Gauvin

Photo : Gracieuseté

Elle a été retrouvée sans vie sur le perron de sa maison, mercredi, au petit matin, par le conducteur d'un tracteur qui s'occupait de déblayer sa cour.

Mme Gauvin, qui n'avait jamais voulu entrer dans un « foyer de vieux », vivait seule dans sa maison. Elle avait l'habitude de sortir nettoyer son perron à l'aide d'un balai, beau temps, mauvais temps.

Une amie, une tante, une maman

Avant d'être endeuillée par le départ de Mme Gauvin, Annette Brideau se sentait déjà triste, car elle avait dit adieu à sa chienne labrador lundi. Elle l'avait rescapée il y a trois mois, mais l'animal était rendu trop malade.

À son retour de chez le vétérinaire, elle s'est rendue à la coop de Paquetville pour faire son épicerie.

Il n'y avait pas de panique dans le magasin et il n'était pas plein de monde comme on voit parfois avant une grosse tempête, assure-t-elle. On ne nous avait pas annoncé la tempête du siècle. Le monde n'était pas prêt à ça.

Sa chère Andréa lui manque déjà énormément.

C'était une amie, une tante... une maman.

Risquer sa vie pour aider les autres

Plusieurs témoignages concordent : si Justin Savoie est parti en motoneige par si mauvais temps, c'était pour venir en aide à d'autres personnes qui s'étaient butées à cette tempête. Près du petit pont de Lamèque, où sa motoneige a été retrouvée au fond de l'eau, tout le monde a la mine basse. Difficile d'imaginer aujourd'hui que cet endroit a été un lieu d'émerveillement quand, à l'automne 2016, six dauphins se sont donné en spectacle pendant des jours.

Plusieurs de ses amis n'ont pas hésité à arpenter les sentiers en forêt, à inspecter les chalets à la recherche du moindre signe de Justin. On va tout faire pour le ramener à ses parents, a lancé l'un d'eux, qui fonçait malgré la douleur qu'il ressentait.

Justin Savoie.

Justin Savoie

Photo : Gendarmerie royale du Canada (GRC)

Le père de famille de 29 ans, qui a grandi en parlant anglais à l'extérieur de la région, avait fait le pari de venir s'installer près de la mer pour épauler son père dans son commerce, La p'tite boucherie des îles. Ce dernier a d'ailleurs dit à des amis qu'il était heureux de constater à quel point son fils était vaillant.

Justin Savoie rêvait depuis un certain temps de développer son entreprise de tatouage.

Les recherches se poursuivent toujours pour tenter de le retrouver.

La Péninsule est devenue la cible de la tempête

Au téléphone, la météorologue d'Environnement Canada Jill Maepea marque une pause. La question vient de lui être posée : s'agissait-il d'une « bombe météorologique »? Après un long moment passé à vérifier des données, elle confirme qu'il s'agissait bel et bien d'un tel phénomène.

C'était une bombe météorologique en raison d'une baisse de pression de 24 millibars en 24 heures, tranche-t-elle.

Un chasse-neige tente de se frayer un chemin.

Un chasse-neige tente de se frayer un chemin.

Photo : Radio-Canada / Alix Villeneuve

Alors que le mauvais temps approchait, la population de la Péninsule n'a jamais été avertie qu'une « bombe météo » allait la frapper de plein fouet.

Non, mais on annonçait de grands vents et jusqu'à 30 centimètres de neige, précise Mme Maepea.

Pourquoi ne pas avoir annoncé qu'une « bombe météo » allait frapper?

On doit choisir s'il est préférable de l'indiquer ou non, explique la météorologue. Le prévisionniste peut l'annoncer s'il s'agit vraiment d'une bombe. On peut prévoir une bombe, mais ça ne change pas la quantité de neige ou la vitesse des vents. C'est un terme pour décrire une tempête, mais ça ne change pas les caractéristiques du système.

Quelque 40 centimètres de neige se sont accumulés en un peu plus d'une journée dans la Péninsule acadienne.

Quelque 40 centimètres de neige se sont accumulés en un peu plus d'une journée dans la Péninsule acadienne.

Photo : Radio-Canada / Alix Villeneuve

La Péninsule acadienne a reçu 40 centimètres de neige en 28 ou 29 heures, selon la météorologue. Pourtant la région de Bathurst a vu s'accumuler « seulement » 20 centimètres. C'est dire avec quelle précision la tempête a frappé.

La Péninsule acadienne était un peu comme une cible, affirme sans hésiter Jill Maepea.

Bombe ou non, cette tempête, qui a surtout fait des ravages au plan humain, n'a pas de nom, contrairement aux ouragans ou aux tempêtes tropicales. Mais cela viendra peut-être, puisqu'elle passe à l'histoire.

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