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« Agir sur des facteurs collectifs pour améliorer la santé des femmes »

Dans son salon.

Lydya Assayag, directrice du Réseau québécois d’action pour la santé des femmes

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Les femmes sont davantage touchées que les hommes par la pauvreté et l’impact sur leur santé est plus fort. S’ajoute l’effet de la pandémie, qui creuse encore plus les inégalités.

Myriam Fimbry, reporter à l’émission Désautels le dimanche, s’est entretenue avec l’avocate, enseignante et chercheuse Lydya Assayag, qui se décrit comme allergique à l’injustice. Spécialisée en droits de la personne, elle dirige depuis 15 ans le Réseau québécois d’action pour la santé des femmes et nous offre un précieux éclairage en cette veille du 8 mars.

Quel impact a la pauvreté sur la santé des femmes?

D'abord, malgré ce que pensent beaucoup de gens, la santé, ce n'est pas que le système de santé. Les soins de santé, ça ne compte que pour 25 % à 40 % des conditions de santé qui sont, en fait, toutes celles dans lesquelles la personne vit.

Donc, c'est un rapport social.

La place qu’on occupe dans la société – l’accès à l’éducation, à un bon emploi, un bon logement, une bonne alimentation, l’accès aux richesses de la société – a un impact direct sur notre santé.

On le sait depuis le 19e siècle, avec les débuts de la santé publique. Et la portion biologique, c'est peut-être juste 10 % ou 15 %.

Donc, quand on parle de la santé des femmes, on ne parle pas juste de la santé biologique, dans le sens qu’elles accouchent, elles allaitent, etc. On parle de la place qu’elles ont dans la société.

À quel point les femmes sont-elles encore désavantagées au Canada en 2021?

Malheureusement, encore aujourd'hui, malgré tous les progrès que nous avons faits, les femmes sont au bas de l'échelle sociale.

Au Québec, elles occupent les deux tiers des emplois à temps partiel, elles représentent plus de 60 % des employés au salaire minimum. Elles sont surreprésentées dans le travail précaire sur appel. Elles forment la majorité des chefs de familles monoparentales. Et, encore une fois, à diplôme égal et à travail égal, elles gagnent moins que les hommes. Donc, c'est déjà un critère majeur de condition de santé.

Et pourquoi la pauvreté a tant d’impact? Dans la liste des déterminants sociaux de santé, le premier, c'est la paix – l’absence de violence, si vous voulez – et tout de suite après, c'est la pauvreté. Il y a des écarts de 11 ans d'espérance de vie entre les quartiers pauvres et les quartiers riches de Montréal par exemple; 11 ans! On ne parle pas de 6 mois. C'est énorme!

Les gens qui sont pauvres, et les femmes en particulier, n’ont pas de contrôle sur leur vie. Ils vivent au jour le jour, dans une insécurité constante.

Comment cette insécurité influence-t-elle la santé?

Déjà, il y a une insécurité alimentaire constante. Les gens pauvres ne peuvent pas avoir accès à de la bonne nourriture, à cause des prix, à cause des déserts alimentaires. Ils achètent souvent de la malbouffe parce que c'est moins cher et c'est plus réconfortant, puisqu'ils vivent énormément de stress.

Comme ils vivent aussi énormément de stress et ont une faible estime d’eux-mêmes, forcément ils ont plus tendance à utiliser des substituts comme l'alcool, la cigarette ou autre chose.

Il faut comprendre aussi que les émotions ont un impact direct sur la santé physique. La différence entre santé physique et santé mentale est arbitraire. Toutes les émotions, le stress, la faible estime de soi, le fait d'être toujours en mode survie, ça a une réalité biologique très concrète, qui se traduit par des taux plus élevés de cholestérol, de diabète, de cancers, tout ce qui est maladies chroniques, alzheimer, hypertension…

Une étude récente prouve que la mauvaise gestion du stress est plus dommageable pour l'hypertension et pour les crises cardiaques... que le sel!

Sans compter que quand on est pauvre, on a un logement qui n'est pas adéquat, donc il y a de la moisissure et des problèmes de chauffage, et si on est dans des zones industrielles, il y a une pollution de l'air qui affecte la santé pulmonaire. Ça affecte aussi la santé mentale!

Et pour ce qui est des loisirs, sports, activités physiques, quand on est en mode survie, évidemment qu’on ne peut pas se payer le gym ou encore des cours de yoga ou un voyage au soleil.

C'est pareil pour les rapports sociaux : on s'isole parce qu'on a honte. On est parmi les pays les plus riches au monde et la pauvreté est considérée ici comme une tare, comme si c'était la faute des gens qu’ils soient pauvres. Alors ça aussi, ça a un impact sur la santé mentale et physique.

Enfin, je pourrais continuer pendant longtemps!

La pauvreté frappe également les hommes, mais pensez-vous que l’impact est plus fort pour les femmes?

Oui, pour plusieurs raisons. D'abord, parce qu’on existe encore dans une société marquée par les stéréotypes. Qu'on le veuille ou pas, encore aujourd'hui, on accorde plus de valeur à un homme qu’à une femme. C'est pour ça qu'il y a de plus de violence contre les femmes, qu’il y a des différences de salaires, même s'il y a des progrès. Donc, déjà, dès le départ, on n'est pas égaux.

Si vous ajoutez à ça le rôle social des femmes – encore aujourd'hui, il y a plus de 50 % des femmes qui passent les deux tiers de leur temps dans les charges domestiques, dans l'éducation et le soin des enfants, comme proche aidante – ça gruge leur temps libre, leur temps de loisir, leur capacité de faire du sport ou de prendre soin d’elles-mêmes.

Si en plus vous cumulez la pauvreté, qui est une forme de violence, le fait d'être pauvre, ça multiplie les autres formes de violence que la femme vit dans sa vie. C’est comme si ça amplifie les failles de l'égalité sociale.

Donc quand vous cumulez tout ça... Bien, écoutez, les femmes prennent presque trois fois plus d'antidépresseurs, d’antipsychotiques et d’anti-anxiolytiques que les hommes!

Et puis dans le système de santé, plus de 86 % des travailleurs sont des femmes. Ce sont elles qui assurent les services essentiels de la société. Ce n’est pas pour rien si avec la COVID-19 elles ont reçu une claque majeure!

Comment la pandémie a-t-elle aggravé la situation des femmes?

Comme les femmes assurent des services essentiels (CPE, soins de santé), ce sont elles qui ont le plus de risque d'infection, elles sont surexposées.

Deuxièmement, à cause des fermetures d’écoles et des différentes mesures sanitaires, ce sont elles qui se sont occupées des enfants et des parents en tant que proches aidantes. Donc, sur le tableau que je vous ai déjà dressé, ça s'accumule.

Troisièmement, au niveau économique, les chiffres montrent qu’elles travaillent dans les domaines qui ont été les plus touchés : la restauration, l’hébergement, le commerce de détail. Les hommes aussi dans ces domaines-là ont perdu leur emploi, mais ils sont retournés en emploi après juin, la majorité, tandis que les femmes ne sont pas retournées, encore une fois à cause de la division sexuelle des tâches.

Elles sont restées à la maison pour s'occuper des enfants et des tâches domestiques.

Simone de Beauvoir disait qu'il suffisait d'une crise pour qu'on revienne en arrière et que tous les acquis pour lesquels les femmes se sont battues disparaissent. La crise de la COVID, c'est ça : on a reculé de 20 à 30 ans en termes d'égalité hommes-femmes.

Un recul de 30 ans en arrière, à ce point? Comment on établit un tel chiffre?

On l'a établi par les critères d'emploi, parce qu'il ne faut pas oublier que l'emploi est quand même un facteur majeur d'émancipation. Et on l’établit aussi par la performance du système de santé public, lui aussi a été un facteur majeur d'émancipation des femmes.

Avant, les femmes restaient à la maison pour s'occuper des enfants et des personnes malades. Le fait qu'il y ait un système public, elles ont pu dégager ce temps-là pour étudier et avoir accès à l'emploi. Donc un système de santé qui fonctionne mal, ou peu, en période de crise pour la gestion d'une pandémie, eh bien forcément, le rôle que le système public ne peut plus jouer, ce sont les femmes qui le prennent, ça a toujours été comme ça dans l'histoire.

Donc elles sont monopolisées par ces fonctions-là qui ne sont pas rémunérées et elles ne peuvent pas investir pour leur emploi, surtout quand elles sont dans des ghettos d'emploi qui ont eu la grosse claque économique.

Donc pourquoi le recul? Parce qu'elles sont retournées à la maison, et pas forcément par choix. Les facteurs d'émancipation qui leur permettaient de prendre soin d'elles-mêmes ou d'avoir accès au monde public ont drastiquement été réduits.

Quels sont les problèmes de santé que les femmes développent beaucoup en ce moment?

C'est surtout la santé mentale. Et quand je dis santé mentale, je ne parle pas de psychose, névrose, paranoïa, je parle de détresse, d'une profonde détresse. D’une incapacité de dormir, d'une anxiété permanente, de tentatives de suicide. Et encore, je ne parle pas des femmes autochtones, des immigrantes récemment arrivées, des personnes en situation d'itinérance, pour qui c'est encore pire. Toute la population connaît des difficultés, mais les femmes, c'est toujours un cran de plus.

Vous savez que les utilisateurs des banques alimentaires sont surtout des femmes, et que durant la pandémie, 86 % des utilisateurs ou utilisatrices des banques alimentaires étaient des nouveaux utilisateurs. Donc ça vous donne une idée de cette nouvelle pauvreté qui est arrivée en bloc durant la pandémie, malgré les efforts gouvernementaux au fédéral et au provincial.

Toutefois, les femmes sont réputées être davantage capables d'aller chercher de l'aide...

Oui, en effet, elles expriment mieux leurs besoins. D'ailleurs elles vont même souvent consulter pour leur conjoint ou leur enfant, ou pour leurs parents! Mais ça ne veut pas dire qu'elles sont moins médicalisées. Par exemple, le problème de la conciliation travail-famille : un médecin ne peut pas avoir un impact social, donc sa réponse pour aider ses patientes, c'est de prescrire des médicaments. Donc, les femmes consomment beaucoup plus de médicaments, parce que la répartition des tâches, des responsabilités et des ressources n'est pas là.

La réponse est individuelle…

Voilà, alors que les problèmes sont collectifs! L’Organisation mondiale de la santé a fait une étude majeure il y a quelques années qui s'appelait Combler le fossé. Ils ont analysé 60 pays et des solutions concrètes pour améliorer la santé d'une population, en particulier celle des femmes. Et la première recommandation, ce n'est pas d'avoir un système de santé. La première recommandation, c'est de partager la richesse et le pouvoir. Et de donner aux gens un contrôle sur leur vie et sur leurs décisions de santé.

Comment voulez-vous qu'une mère monoparentale, ou qu'une mère en télétravail qui doit s'occuper de ses enfants ou de ses parents en même temps, puisse avoir un mot à dire ou un contrôle sur sa vie? Qu’elle puisse avoir le temps de dormir correctement, d'avoir des loisirs, de se ressourcer, de se vider l'esprit?

Je trouve ça aberrant : depuis le 19e siècle, on sait que ce sont des facteurs collectifs qui influencent la santé, et pourtant, encore aujourd'hui, on agit sur des facteurs individuels, on parle des habitudes de vie. Comment voulez-vous avoir des bonnes habitudes de vie si vous n’avez même pas un logement décent et si vous devez choisir entre nourriture et loyer? Ou si vous ne pouvez même pas vous payer des fruits et des légumes ou que vous vivez dans un désert alimentaire?

Comment voulez-vous prendre une marche si vous êtes dans une zone industrielle et vous respirez de l'air pollué tout le temps? Oui, c'est important les habitudes de vie, mais il faut être capable de se les payer! Sinon, ça ne sert à rien.

C’est une sorte d’hypocrisie, d'aveuglement volontaire de la société, de tout ramener à l'individuel alors qu'on sait pertinemment que ce sont les facteurs collectifs qui ont un impact direct sur la santé.

Cette entrevue est publiée dans le cadre d'une émission spéciale de Désautels le dimanche intitulée Santé des femmes - Des défis pour le 21e siècle, diffusée ce dimanche 7 mars de 10 h à 12 h.

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