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Quand la grossesse menace la santé des Afro-Américaines

Chaque année, aux États-Unis, environ 700 femmes meurent pendant leur grossesse, lors de l’accouchement ou peu de temps après. Et selon les autorités américaines, les femmes noires sont trois fois plus à risque que les femmes blanches.

Une photo d'Amber Rose Isaac, morte pendant son accouchement en avril 2020.

Une photo d'Amber Rose Isaac, morte pendant son accouchement en avril 2020.

Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

« Elle m’a regardé, il y avait des larmes sur ses joues. Elle me répétait : oui, nous rentrons chez nous. Nous trois. »

Bruce McIntyre ne cache pas son émotion quand il raconte l’un de ses derniers échanges avec sa conjointe Amber. 

En avril 2020, la jeune femme afro-américaine est morte pendant son accouchement par césarienne, après avoir donné naissance à leur fils Elias. Elle avait 26 ans. 

Dans leur appartement du Bronx, à New York, où il vit seul avec leur enfant, Bruce assure que la mort d’Amber était évitable. 

Bruce McIntyre, conjoint de Amber Rose Isaac, dans son appartement à New York.

Bruce McIntyre dénonce un manque de suivi et assure que la mort de sa conjointe, Amber, était évitable.

Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Le niveau de plaquettes dans son sang diminuait depuis décembre 2019 et nous ne l’avons appris qu’en avril 2020, raconte-t-il. Selon Bruce, en plus de la pandémie qui a compliqué le processus, sa conjointe n’a pas été suivie de manière adéquate pendant sa grossesse. 

Amber elle-même avait dénoncé la situation dans un message qu’elle a publié sur Twitter quatre jours avant sa mort. Je suis impatiente de vous raconter mon expérience durant mes deux derniers trimestres à travailler avec des docteurs incompétents, écrivait-elle. 

Pour rendre hommage à sa conjointe, Bruce McIntyre a mis sur pied la fondation SaveArose qui milite contre les inégalités et la discrimination dans le système de santé américain. 

Les soins de base doivent être accessibles pour tout le monde. Tout le monde devrait les recevoir, peu importe la couleur de leur peau.

Une citation de :Bruce McIntyre, conjoint d'Amber Rose Isaac

Le destin tragique qu’a connu Amber Rose Isaac n’est pas unique. Quelques mois après son décès, Shia-Asia Washington, une autre femme afro-américaine, est morte pendant son accouchement à New York.

Une affiche de la fondation SaveArose.

SaveArose, la fondation créée après la mort d'Amber Rose Isaac, lutte contre les inégalités en santé.

Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Les femmes noires trois fois plus à risque que les blanches

Chaque année aux États-Unis, elles sont environ 700 femmes à perdre la vie pendant la grossesse, lors de l’accouchement ou peu de temps après, selon les Centers for Disease Control and Prevention (CDC).

Dans ce pays, le taux de mortalité maternelle est deux fois plus élevé qu’au Canada ou en France, notamment en raison du nombre anormalement élevé de victimes afro-américaines.

Les risques sont trois fois plus élevés pour les femmes noires, ce que Françoise Grossmann, professeure spécialisée en santé des femmes à l'Université Tulane, explique par plusieurs facteurs.

D'abord, parce qu'il est difficile dans de nombreux quartiers à majorité afro-américaine d'avoir accès à des aliments et des soins de qualité, certaines femmes développent d’importants problèmes de diabète et d’hypertension que la grossesse ne va qu’exacerber.

Ensuite, elle évoque un manque d’écoute du personnel hospitalier dénoncé par de nombreuses femmes comme en témoignent des sondages nationaux appelés Listening to Mothers.

La plupart disent qu'elles sont mal traitées, qu'elles sont traitées avec discrimination, qu'elles n'ont pas d'autonomie de décision pendant la grossesse.

Une citation de :Françoise Grossmann, professeure à l’Université Tulane de La Nouvelle-Orléans

La communication en médecine est essentielle pour la qualité des soins, rappelle pourtant Danielle Laraque-Arena de l’Académie de médecine de New York, qui a codirigé un groupe de travail sur la mortalité maternelle dans son État. Son rapport réclame la mise sur pied d’un comité qui se penchera systématiquement sur les cas de mortalité maternelle, question de mieux en saisir les causes.

C’est un problème multifactoriel, souligne l’experte, qui explique par exemple que le système d’assurance-maladie privé propre aux États-Unis constitue un autre obstacle de taille pour de nombreuses femmes enceintes.

Une difficulté que dénonce Sharnita Brice, une jeune mère de la région de Washington. 

Pour ses deux fils, elle aurait souhaité des naissances naturelles en compagnie d’une sage-femme, un service que sa compagnie d’assurance refusait de payer. 

Sharnita Brice en compagnie de son conjoint et de ses deux fils, dans la région de Washington.

Sharnita Brice en compagnie de son conjoint et de ses deux fils, dans la région de Washington.

Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Sharnita Brice a donc subi deux césariennes à l’hôpital. Dans l’un des cas, elle a fait une hémorragie et son enfant a dû être réanimé. 

Si elle remercie le personnel médical de leur avoir sauvé la vie, elle se dit toujours traumatisée par l’expérience.

Ça m’effraie de tomber de nouveau enceinte, alors que j’ai déjà failli mourir. Pourquoi je prendrais ce risque alors que j’ai déjà une famille à la maison?

Une citation de :Sharnita Brice

Des heures de transport pour atteindre l’hôpital

Au-delà des obstacles financiers, de nombreuses femmes afro-américaines doivent aussi surmonter des barrières physiques pendant leurs grossesses, en raison d’un accès parfois plus difficile à de bons centres de soins. 

À Washington par exemple, on ne compte qu’un seul hôpital dans les quartiers qui se trouvent à l’est de la rivière Anacostia et qui sont habités à plus de 90 % par des Afro-Américains. Dans cet unique centre hospitalier, le service de maternité a fermé ses portes en 2017. 

Il faut faire deux heures de transport en commun pour traverser la ville et avoir accès aux hôpitaux, déplore Ebony Marcelle, une sage-femme de Washington.

Cette Afro-Américaine est à la tête du centre de naissance de l’organisation Community of hope qui offre un suivi avant, pendant et après l'accouchement et qui est justement installé dans un quartier de la capitale mal desservi par les grands centres hospitaliers.

La sage-femme Ebony Marcelle.

La sage-femme Ebony Marcelle nous présente une chambre où les femmes peuvent accoucher dans le centre de naissances qu'elle dirige à Washington.

Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

La majorité de notre personnel ressemble aux patients, ce qui aide les gens à se sentir plus à l’aise, indique-t-elle.

Si Ebony Marcelle se dit convaincue que les efforts de son centre peuvent contribuer à combattre la mortalité maternelle, elle reconnaît que leur portée est limitée, notamment parce que les services offerts ne sont pas remboursés par toutes les compagnies d’assurance-maladie.

Bien que je pense que nous avons un impact, il demeure petit, indique la sage-femme.

Malgré tout, le concept suscite l’inspiration ailleurs au pays.

À New York, Bruce McIntyre souhaite la construction d’un nouveau centre de naissances dans son arrondissement du Bronx, question d’éviter que d’autres femmes du secteur connaissent le même destin tragique que sa conjointe.

Le père endeuillé espère aussi que le combat qu’il mène pour plus d’égalité en santé sera un héritage qui permettra à son fils de mieux apprendre à connaître l’histoire de sa mère.

En grandissant, il pourra voir quel type de femme elle était et comment elle a eu un impact dans le monde, indique-t-il.

Ce reportage est publié dans le cadre d'une émission spéciale deDésautels le dimanche intitulée Santé des femmes - Des défis pour le 21e siècle, diffusée ce dimanche 7 mars de 10 h à 12 h.

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