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L’inflation potentiellement sous-évaluée

Les marchés obligataires anticipent une hausse prochaine de l'inflation, mais les banques centrales laissent croire le contraire.

Une femme prend une tomate dans une épicerie.

Le prix des tomates a nettement augmenté en un an.

Photo : iStock

Les prix des matériaux, des maisons et des loyers explosent. L’épicerie coûte plus cher. L’essence avoisine 1,30 $ le litre au Québec. Et pourtant, l’inflation n’a augmenté que de 1 % en janvier par rapport à l’année dernière. Que se passe-t-il?

L’inflation a un effet direct sur votre portefeuille, mais aussi sur les taux d’intérêt des prêts que vous contractez. C’est une mesure fondamentale de notre économie, et plusieurs s'interrogent sur sa tendance actuelle.

L’économiste Alberto Cavallo, de l’Université Harvard, a développé une mesure de l’inflation en rapport avec le panier de consommation, en ces temps de COVID-19, à partir des données sur les transactions par cartes de crédit et de débit.

Aux États-Unis, il constate que l’augmentation officielle de l’indice des prix à la consommation (IPC) de 1,4 % serait sous-estimée d'un demi point de pourcentage. Au Canada, cet IPC COVID aurait progressé de 1,2 %, soit 0,2 point de pourcentage de plus que le taux officiel.

Quelques dixièmes de point de pourcentage peuvent avoir une incidence majeure, sachant que les banques centrales, dont la Banque du Canada, visent une cible d’inflation de 2 % avant de songer à augmenter les taux d’intérêt.

Mais le rebond récent des taux de rendement obligataires semble démontrer que les marchés anticipent déjà une appréciation de l’inflation, ce qui peut entraîner une hausse des taux hypothécaires fixes.

Que fera-t-on de l’épargne après les vaccins?

Qu'est-ce qui brouille les pistes? Des catégories de consommation ont une plus forte inflation, tandis que d’autres, comme les voyages, ont subi une déflation.

Tout cet argent qu’on n’a pas pu dépenser dans ce qu’on faisait normalement s’est retrouvé dans les travaux de rénovation, donne en exemple le vice-président et stratège en chef des placements à la Banque Nationale, Martin Lefebvre. Le prix du bois est à son plus haut niveau. Dans la mesure où l’économie reprendra son cours normal et que la production du bois va augmenter, son prix devrait diminuer.

Difficile de prédire, selon lui, de quelle manière l’argent injecté dans l’économie au cours de la dernière année et retenu dans les comptes bancaires, aux États-Unis comme au Canada, sera dépensé une fois les confinements terminés.

Le rachat massif d’actifs financiers par la banque centrale, qui revient à imprimer de l’argent, a entraîné une augmentation significative de 18 % de la masse monétaire. Le taux d’épargne des ménages canadiens par rapport à leur revenu disponible a franchi les 28 % au milieu de l’année dernière, par rapport à 3,6 % à la fin de 2019. Résultat : des marchés boursiers surévalués.

C’est énormément d’argent et on ne sait pas trop ce que ça va donner en termes d’inflation.

Une citation de :Martin Lefebvre, vice-président et stratège en chef des placements, Banque Nationale

Chose certaine, l’inflation augmentera au cours des prochains mois uniquement parce qu’elle s’était écroulée à la même période il y a un an. Une période de transition – ou une inflation technique – est donc attendue.

Il faudra également se méfier des prix de l’énergie, dont ceux du pétrole, qui ont grimpé dans les derniers mois. On dit souvent, mentionne M. Lefebvre, qu’il s’agit d’une petite portion du panier des prix à la consommation, mais qui explique 90 % des fluctuations.

Jeudi, le président de la Réserve fédérale américaine, Jerome Powell, a d’ailleurs déclaré que l’inflation devrait augmenter aux États-Unis dans les prochains mois, mais que cette hausse devrait être temporaire et insuffisante pour permettre de raffermir la politique monétaire. L’annonce de son approche patiente a néanmoins exercé une pression à la hausse sur les taux obligataires et entraîné une baisse des indices boursiers.

Pas plus tard que la semaine dernière, le gouverneur de la Banque du Canada, Tiff Macklem, a pour sa part laissé entendre que le seuil d’une inflation de 2 % ne sera pas atteint plus tôt que prévu, malgré l’arrivée des vaccins et des mesures de relance économique des gouvernements.

Le professeur en science économique Marco Seccareccia, de l’Université d’Ottawa, préfère d’ailleurs s’inscrire à contre-courant de ce qui s’écrit dans les journaux.

Je n’y crois pas, absolument pas! [...] À moins que les salaires commencent à augmenter plus vite que l’inflation, on n’aura pas une forte hausse de l’inflation comme certains disent, soutient-il. Les salaires n’ont pas augmenté, et c’est le gros du coût qui entre dans les prix. Il estime que l’IPC doit être analysé dans son ensemble, plutôt que par secteurs.

Une tomate qui coûte cher

Quant au prix des aliments, le professeur Sylvain Charlebois, de la Faculté de management et en agriculture de l’Université Dalhousie, observe néanmoins certaines incongruités entre les données de Statistique Canada, qui mesure l’IPC, et les résultats obtenus par la firme d’analyse NielsenIQ.

Il cite par exemple l’augmentation, dans les 12 derniers mois, des ventes en dollars de 16 % pour le bœuf et de 28 % pour les tomates, probablement le produit le plus populaire dans les fruits et légumes.

Le consommateur s’en aperçoit. Il y a un impact sur la consommation mais, en retour, Statistique Canada n’est pas en mesure de vraiment bien lire les effets de la volatilité des prix au détail.

Une citation de :Sylvain Charlebois, économiste et professeur titulaire à l’Université Dalhousie

M. Charlebois estime que soit l’inflation est sous-évaluée, soit il y a un retard considérable par rapport à ce qui se passe sur le terrain.

Aux États-Unis, le New York Times évoquait en 2020 un biais de substitution dans l’analyse de l’IPC. Les gens ont tendance à substituer des alternatives moins chères quand les prix montent. Or, avec le coronavirus, ces mêmes gens se tournent davantage vers des produits essentiels, comme les aliments, et pour lesquels les rabais ont été moins importants depuis un an. Serait-ce une piste d’explication de la distorsion suggérée par Sylvain Charlebois?

Statistique Canada dit continuer d’explorer de nouvelles sources potentielles d’information, expliquant que les changements d’habitudes de consommation des Canadiens avec la pandémie ne sont pas pris en compte dans les pondérations officielles du panier fixe de l’IPC, jusqu’à ce qu’il soit mis à jour. Cette mise à jour sera présentée en juillet 2021, avec cinq mois de retard.

Une inflation inégale?

D’autres s’interrogent sur les dépenses en matière de logement, qui représentent plus du quart du calcul de l’inflation et dont la mesure n’a augmenté que de 1,4 %.

Par exemple, nous apprenions cette semaine que le prix de vente des maisons et des condos a augmenté de plus de 20 % au Québec en un an, d’après l’Association professionnelle des courtiers immobiliers. Au même moment, le coût des loyers à Montréal s’est accru d'environ 3 % dans la province.

L’analyste financier agréé Vincent Corbeil déplore dans ce contexte que la Banque du Canada ne tienne pas compte des inégalités de richesse que crée cette situation dans sa politique monétaire axée sur l’indice des prix à la consommation. L’inflation actuelle de 1 % serait crédible pour quelqu’un qui possède déjà une propriété, mais peu probable pour quelqu’un qui est à la recherche de sa première maison.

L’inflation est sous-évaluée pour les gens qui n’ont pas d’actifs financiers et immobiliers, et les gens qui sont plus jeunes.

Une citation de :Vincent Corbeil, analyste financier agréé

Une science pas tout à fait exacte

Une autre source d’inquiétude apparaît également avec les mesures de l’inflation fondamentale, qui font abstraction d’éléments volatils de l’IPC, comme les aliments et l’énergie. La Banque du Canada s’en sert comme guide dans la conduite de la politique monétaire afin de faciliter l’atteinte de la cible fixée par l’IPC.

L’inflation fondamentale atteignait 1,5 % en janvier jusqu’à ce que Statistique Canada constate des erreurs méthodologiques, quelques jours plus tard, et l’ajuste à 1,8 %, soit bien près de la cible de 2 %.

De quoi démontrer que l’inflation, telle qu’on la connaît, n’est pas une science tout à fait exacte. Et la pandémie la soumet à une rude épreuve.

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