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Nouvelle fermeture sur Saint-Viateur : le Mile-End s'organise

La vitrine de la librairie S.W Welch.

La librairie S.W Welch devra fermer ses portes en août. Le propriétaire de son local, la compagnie Shiller Lavy, exige une importante hausse de loyer.

Photo : JEAN-FRANÇOIS THÉRIAULT

Radio-Canada

Un autre commerce du quartier du Mile-End à Montréal devra fermer ses portes, ne pouvant pas faire face à une importante hausse de son loyer, ce qui suscite du mécontentement dans le voisinage.

Un texte de Jean-François Thériault

Après la boulangerie Clarke en 2015, le café Cagibi en 2018 et la pâtisserie De Gaulle en 2019, la librairie S.W Welch doit désormais quitter son local de la rue Saint-Viateur, qu'elle occupe depuis 15 ans.

Tous ces commerces avaient en commun un bail commercial qui venait à échéance et le même propriétaire, la compagnie immobilière Shiller Lavy, qui exigeait une hausse de loyer considérable. Certains locaux sont toujours vacants aujourd'hui.

L’annonce de cette nouvelle fermeture enrage certains résidents du Mile-End. Dans les derniers jours, une mobilisation citoyenne s’est mise en place pour protester contre la spéculation immobilière qui force les petits commerçants à quitter le quartier.

Sur les réseaux sociaux, l’écrivain Sean Michaels et quelques autres ont lancé le mot-clic #MileEndEnsemble. Quelques jours plus tard, le mot-clic devenait le nom d’un regroupement d’une centaine de personnes qui souhaite désormais prendre des actions concrètes pour la vitalité du Mile-End.

On sent le quartier changer depuis cinq ans, dit M. Michaels au téléphone. Mais la fermeture de S.W Welch, ç’a été un réveil : peut-être qu’on n’en a pas fait assez pour empêcher ça.

Le groupe s’est joint à une autre initiative pilotée par Stéphanie Bourbeau, elle aussi résidente du Mile-End, pour une première manifestation spontanée sur la rue Saint-Viateur, lundi en fin d’après-midi.

Parmi les gens présents à la manifestation, on comptait Ruba Ghazal, députée de Québec solidaire, et Richard Ryan, conseiller municipal pour le district du Mile-End.

Pour Stéphanie Bourdeau, la fermeture de S.W Welch, c’est la goutte qui fait déborder le vase.

On n’a plus rien à perdre , dit-elle, déplorant la fermeture des lieux culturels de son quartier.

On est en train de s’organiser concrètement, dit Stéphanie Bourdeau. Notre groupe compte des artistes, mais aussi des avocats et des comptables. On veut garder les lieux qui ont comme mission claire de desservir la communauté, pas seulement de faire du profit.

Shiller Lavy est venu s’installer ici à cause de [ces commerces] qui ont de l’âme, et veulent faire des profits avec des lieux qui ont une autre vocation.

Une citation de :Stéphanie Bourbeau, membre du groupe MileEndEnsemble

On demande aux propriétaires immobiliers d’être conscients de la responsabilité qu’ils ont envers les quartiers quand ils s’y installent, dit Sean Michaels. Ce sont des humains, pas des machines. Ils peuvent faire des choix éthiques. Je trouve ça dégueulasse que certains propriétaires renient cette responsabilité, ajoute-t-il.

Une hausse de 3000 $ par mois

Joint par téléphone, le propriétaire de la librairie Stephen Welch admet sans détour que son loyer était très bas avant que Shiller Lavy n’achète l’immeuble. C’était le genre de loyer où j’aurais presque voulu dire à l’ancien propriétaire : "Tu sais, tu peux l’augmenter un peu..."

Shiller Lavy a acquis la bâtisse en 2018. Un nouveau bail d’un an a alors été signé, faisant passer le loyer à 2000 $ par mois, incluant l’assurance et les frais d’entretien. Stephen Welch affirme que ce loyer était raisonnable compte tenu de l’espace que sa librairie occupe.

Le bail se terminant en août, Stephen Welch a contacté ses propriétaires pour discuter de son renouvellement. Le ton de ses interlocuteurs avait changé.

On m’a dit qu’à partir du mois d’août, le loyer serait de 3000 $, et que je devrais maintenant payer pour l’assurance et l’entretien de l’immeuble. En tout, on demande à Stephen Welch un montant avoisinant 5000 $ par mois.

Lorsque M. Welch a refusé l’offre, les négociations ont été rompues. Ils m’ont dit que mon local avait déjà été affiché sur leur site web, rapporte Stephen Welch. Le lendemain, un représentant de la compagnie passait mettre une affiche À louer dans sa vitrine.

En entrevue avec The Gazette lundi, Danny Lavy, cofondateur de Shiller Lavy, s’est défendu d’exiger un loyer démesuré à Stephen Welch. Selon lui, M. Welch vend des livres antiques et a un modèle d’affaires dépassé. Il faut se poser la question : qui lit encore des livres aujourd’hui?, a-t-il ajouté.

Cette affirmation en a fait bondir plusieurs, à commencer par Richard Ryan, conseiller municipal pour le district du Mile-End. Mais de quoi il se mêle?, a réagi M. Ryan au téléphone.

M. Welch vend des livres pour gagner sa vie. Il se paye un salaire, et surtout, il paye son loyer. Je comprends que le numérique joue sur le commerce de détail, mais ce n’est pas à [Danny Lavy] de décider que ce commerce ne peut pas en vivre, ajoute-t-il.

Des chiffres qui ne collent pas

En expliquant son point de vue au magazine culturel Cult MTL, Danny Lavy a blâmé tour à tour l’absence de stationnement, l'entreprise Ubisoft, la mairesse Valérie Plante et le premier ministre François Legault pour expliquer les locaux vacants et les loyers élevés de ses immeubles du Mile-End.

Il a de plus avancé que la hausse des taxes municipales était responsable de la hausse de loyer qu'il exigeait de ses locataires, une justification qu’il a souvent répétée par le passé.

Or, cette affirmation ne passe pas l’épreuve des faits. Shiller Lavy a payé 10 % moins de taxes sur l’immeuble en question par rapport à l’année dernière, selon les documents publics du rôle d’évaluation foncière de la ville.

En 2020, Shiller Lavy a payé 49 525,35 $ en taxes municipales pour l’immeuble 221-231, rue St-Viateur. Cette année, ce montant s’élevait à 45 262,71 $, une baisse d’un peu plus de 4200 $.

Richard Ryan affirme que Montréal a entamé depuis trois ans des démarches pour réguler les taxes foncières.

On voit que ses taxes ont baissé, même si la valeur de ses immeubles a augmenté dans la dernière année, ajoute-t-il.

Qu’une entreprise immobilière achète des bâtiments et veuille les rentabiliser, c’est normal. Mais là, on n’est plus dans la rentabilité. On est dans la cupidité.

Une citation de :Richard Ryan, conseiller municipal pour le district du Mile-End

Danny Lavy n'a pas répondu à notre demande d'entrevue.

Un local vide sur la rue Saint-Viateur.

La pâtisserie De Gaulle, voisin de S.W Welch, a fermé ses portes en 2019. Le local est encore vacant aujourd'hui.

Photo : JEAN-FRANÇOIS THÉRIAULT

Pour une régulation du bail commercial

Richard Ryan a piloté l’année dernière des consultations publiques sur l’enjeu des locaux vacants sur les artères commerciales. Ces rencontres visaient entre autres à mieux comprendre le phénomène de la spéculation immobilière dans les quartiers en vogue.

À la fin de l’été 2020, son comité a déposé 38 recommandations au conseil municipal. Certaines d’entre elles ont été approuvées il y a quelques semaines. Ce qu’on souhaite, dit M. Ryan, c’est que tous les commerçants enregistrent leur bail auprès du Registre foncier du Québec.

Cette procédure, qui est volontaire et coûteuse, empêche un nouveau propriétaire de mettre fin au bail avant qu’il soit terminé. Pour l’instant, très peu de commerçants font cette démarche, explique le conseiller municipal.

En fin de compte, on demande une modification au Registre foncier du Québec, affirme Richard Ryan. On veut rendre le dépôt du bail obligatoire, dit-il, ajoutant qu’il aimerait que les conditions de renouvellement soient minimalement encadrées […]. On souhaite que le commerçant soit privilégié dans le renouvellement.

La Ville de Montréal doit désormais présenter ces recommandations au gouvernement provincial. Québec doit par la suite évaluer ces demandes et statuer sur leur sort.

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