•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Greentree : ses anciens employés français « exploités » veulent tourner la page

Serge Frangul et Stéphanie Meynard dans un restaurant.

Le couple a tiré un trait sur ses rêves au Canada.

Photo : Stéphanie Meynard

Le nombre de plaintes contre l’entreprise d’Edmonton Greentree a bondi depuis notre première enquête en 2019. Certains anciens salariés ont même reçu des compensations pour des heures supplémentaires non payées.

À bord de leur caravane sur les routes mexicaines, Serge Frangul et Stéphanie Meynard se concentrent sur l’avenir, mais la rancœur les envahit lorsqu’ils entendent parler de la société Greetree, basée à Edmonton. 

Le couple de quarantenaires français dit avoir moralement clôturé l’affaire depuis le 29 octobre. Ce jour-là, Serge Frangul a reçu un paiement de 2681,63 $ de la part de l’entreprise de paysagisme grâce à une médiation avec Employment Standards, l’organisme chargé du respect des conditions de travail en Alberta.

Cette somme a été offerte après une plainte pour non-paiement d'heures supplémentaires lorsque Serge Frangul était employé par Greentree entre septembre 2017 et mars 2019.

Ça ne remplace pas tout ce qu’on a perdu au final, avoue-t-il. Amer, le couple en veut à Immigration Canada (IRCC) qui aurait reçu plusieurs plaintes ciblant cette entreprise albertaine, selon d’anciens employés contactés par Radio-Canada. 

On a reçu aucune nouvelle d’IRCC. Ces patrons restent impunis. On voudrait qu’ils soient sanctionnés pénalement et qu’ils ne puissent plus recruter d’étrangers, dit Stéphanie Meynard.

Immigration Canada a fait savoir à Radio-Canada ne pas pouvoir confirmer ou infirmer l’existence d’une enquête.

Plaintes auprès du gouvernement

En 2019, Radio-Canada avait rencontré six citoyens français qui ont vu leurs rêves d'une nouvelle vie au Canada brisés à la suite d’un recrutement par l’entreprise Greentree

Certains évoquaient du harcèlement moral et un licenciement abusif. Beaucoup estimaient que des heures supplémentaires ne leur avaient pas été payées et se sentaient floués. 

Collage présentant les six Français qui ont travaillé pour l'entreprise Greentree. Nicolas Bortolotti, Cyril Belkhiter, Laura Point, Hervé Martinez, Grégoire Boitière et Serge Frangul.

Nicolas Bortolotti, Cyril Belkhiter, Laura Point, Hervé Martinez, Grégoire Boitière et Serge Frangul, six Français qui ont partagé leur expérience négative avec l'entreprise Greentree.

Photo : Radio-Canada

À leur arrivée à Edmonton, ayant laissé emploi et maison en France, le directeur de Greentree, Gordon Neustaeter, leur fait signer un nouveau contrat avec des conditions salariales moins prometteuses que celles mentionnées sur la lettre d’embauche attachée à leur visa de travail fermé. Une pratique qui est interdite par l’IRCC.

Le charpentier Cyril Belkhiter, arrivé de France en 2018 pour travailler avec Greentree, se rappelle avoir alors le sentiment d’être pris au piège avec un faible salaire et un visa de travail fermé qui l’empêche de chercher un autre emploi.

Entre 2011 et 2020, Employment Standards a reçu 53 plaintes contre Greentree, dont 26 rien que pour la dernière année. Toutes ont été résolues, selon Adrienne South, porte-parole du gouvernement, mais les accords restent confidentiels.

Tourner la page

Laura Point était assistante de direction pour Greentree entre mars 2018 et avril 2019. Selon la plainte qu’elle a envoyée aux autorités albertaines, l’entreprise lui devrait, à la fin de son contrat, deux semaines d’indemnités ainsi que trois jours de formation obligatoire non payés, soit un total de 5448 $.

J’ai eu un paiement de Greentree, l’été dernier, après leur demande d’un accord pour stopper la procédure d’Employment Standards, explique-t-elle par courriel. 

Cela n'était pas aussi satisfaisant que la réalité, mais j’avais envie de clore ce dossier de ma vie donc j’ai accepté après une dernière négociation, ajoute-t-elle.

Dégoûtée de cette expérience à Edmonton, elle a depuis refait sa vie à Montréal et veut se concentrer sur du positif. De toute façon, la justice ne fait pas peur au directeur général, Gordon Neustaeter, estime-t-elle.

Exploitation humaine

Certains n’ont pas eu la chance de récupérer leur argent. Jérôme Rémongin est parti de France en 2013 espérant travailler plusieurs années pour cette entreprise d'Edmonton qui lui offrait une nouvelle vie en Amérique.

Il n'y a finalement travaillé qu'un an. On est vraiment arrivé dans une entreprise d’exploitation humaine qui profitait du système d’immigration, jauge-t-il aujourd'hui.

Jérôme Rémongin dans sa maison en France.

Jérôme Rémongin vit maintenant en France.

Photo : Radio-Canada

Le quarantenaire affirme que Greentree ne lui a pas payé de nombreuses heures supplémentaires, soit l'équivalent de plus de 5000 $, selon lui. Radio-Canada n’a pas pu vérifier ces informations, mais plusieurs témoignages recueillis en 2019 relatent des situations similaires.

La plainte de Jérôme Rémongin, envoyée en 2014 au gouvernement provincial, a été classée sans suite à cause d’un délai non respecté, précise-t-il. 

En mai 2016, le paysagiste doit rentrer en France avec sa famille à cause de problèmes de visa. On a vécu pendant deux mois dans une tente chez un ami. Ça fait mal, partage-t-il en ajoutant qu'il en veut toujours au service d'Immigration, à Greentree et au Conseil de développement économique de l'Alberta (CDEA).

La devanture de l'entreprise Greentree à Edmonton.

L'entreprise Greentree a recruté des dizaines de personnes venues de France.

Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

Le CDEA ne les a pas abandonnés, assure Marie-Laure Polydore. De 2013 à 2015, elle était responsable d'un projet pilote au CDEA.

Elle devait identifier un secteur d'activité dans lequel les francophones, hors du Canada, excellaient afin de les faire venir en Alberta. C'était le cas des paysagistes français.

Dans ce contexte, Marie-Laure Polydore a aidé à faire venir à Edmonton 13 professionnels. Greentree était leur porte d'entrée au Canada, mais rapidement des complications ont surgi.

Il y avait eu des problèmes de gestion et de ressources humaines. Greentree faisait miroiter des choses qui n'existaient pas. Gordon [Neustaeter, le directeur général de l'entreprise] disait qu'il allait régler les problèmes de paiement, se rappelle-t-elle.

J'ai aidé plusieurs salariés à porter plainte. J'ai moi-même alerté le provincial et le fédéral en 2013 et 2014, conclut Marie-Laure Polydore étonnée d'apprendre que les autorités ont laissé Greentree recruter des travailleurs étrangers depuis.

Greentree se défend

Gordon Neustaeter assure avoir payé les heures supplémentaires dues à tous ses anciens employés, en accord avec les règles provinciales, ajoutant que des milliers de dollars ont été versés en bonus à plusieurs d’entre eux, notamment à Serge Frangul.

La cinquantaine de plaintes représente une minorité anecdotique, selon Gordon Neustaeter, et ne fait pas le poids face à la majorité de ses employés satisfaits. C’est un ratio très élevé de satisfaction. J’en suis fier, estime-t-il.

Nous avons surtout recruté des étrangers lorsqu’il était plus difficile d’embaucher du personnel qualifié [canadien]. Nous sommes ravis des programmes gouvernementaux. Nous sommes aussi heureux de pouvoir faire grandir la communauté francophone en Alberta, ajoute M. Neustaeter.

D’après un employé actuel, qui préfère garder l’anonymat par peur de perdre son travail, les recrutements de citoyens français sont maintenant plus rares.

Serge Frangul et sa compagne Stéphanie Meynard ont décidé de tourner cette page de leur vie au Canada. Ils ont vendu leurs biens à Edmonton et parcourent désormais les routes américaines en caravane partageant leurs découvertes sur YouTube

Leur projet de vie au Canada étant tombé à l’eau, le couple caresse maintenant le rêve d'obtenir une résidence permanente au Mexique.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !