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L'Occident face au défi chinois

Le modèle occidental, hégémonique depuis la fin de la guerre froide, est maintenant contesté avec succès par la Chine, qui parvient à s'imposer comme un joueur incontournable dans un nombre croissant de pays.

Kevin McCarthy tient un rapport dans les mains.

Kevin McCarthy, leader de la minorité républicaine à la Chambre des représentants, présentait le 30 septembre 2020 une nouvelle stratégie pour combattre ce que son parti perçoit comme une menace émanant du Parti communiste chinois.

Photo : Getty Images / Tasos Katopodis

La Chine inquiète de plus en plus les Occidentaux par sa puissance économique et commerciale, ses capacités technologiques, mais aussi ses ambitions géostratégiques. Les démocraties libérales se préoccupent également de l’attrait qu'exerce ce régime autoritaire sur des pays émergents, avec lesquels elle tisse de plus en plus de liens.

Certains dénoncent des partenariats douteux dans le cadre desquels des pays africains ou asiatiques ont contracté des dettes colossales pour des projets qui ne sont pas toujours à leur avantage. Certains contrats, souvent opaques, créent un environnement propice à la corruption, soutiennent les critiques.

Plusieurs chercheurs et groupes de réflexion américains, dont l'Institut Brookings, l'International Republican Institute et la Hoover Institution, décrient l’impact de Pékin sur les droits de la personne dans ces pays et s’inquiètent de l’érosion des institutions démocratiques.

Mais si, aux États-Unis et en Europe, on dénonce avec énergie une présumée influence néfaste de la Chine, c’est aussi, en partie, parce que ces derniers sont en train de perdre leur place prépondérante dans l’ordre mondial, croit Roromme Chantal, professeur de sciences politiques à l'École des hautes études publiques de l'Université de Moncton et auteur de Comment la Chine conquiert le monde? Le rôle du pouvoir symbolique.

Pour la première fois depuis des décennies, une puissance extérieure émerge et menace de surclasser les puissances occidentales, explique-t-il.

Selon lui, ce sont cette influence chinoise grandissante et le recul du leadership américain qui poussent les Occidentaux à critiquer la Chine.

« L’idée de plus en plus répandue d'une menace chinoise coïncide avec l'émergence de la Chine au sommet de la puissance mondiale et des craintes que cette ascension génère. »

— Une citation de  Roromme Chantal, professeur à l'École des hautes études publiques de l'Université de Moncton.
Des soldats chinois marchent en levant des drapeaux.

Des cérémonies militaires ont marqué le 70e anniversaire de la fondation de la République populaire de Chine, le 1er octobre 2019.

Photo : Getty Images / GREG BAKER

Des besoins criants

Et si les Occidentaux critiquent la présence chinoise dans les pays émergents, ces derniers l’accueillent à bras ouverts, soutient le professeur Chantal. Avec la fin de la guerre froide, dit-il, ils ont perdu leur intérêt stratégique aux yeux des grandes puissances. Les opportunités que leur offre la Chine sont donc une aubaine pour eux.

Le projet des routes de la soie de Pékin, tant critiqué, facilite de fait la construction des infrastructures dont les pays émergents ont grandement besoin. Sous certains aspects, affirme-t-il, on peut le comparer au plan Marshall, financé par les Américains, qui avait permis de rebâtir l’Europe après la Deuxième Guerre mondiale.

Des hommes prennent des photos de la centrale avec leurs téléphones intelligents, le 6 mars 2017.

Le barrage hydroélectrique de Soubré, dans le sud-ouest de la Côte d'Ivoire, mis en service en mars 2017, a été construit par la Chine.

Photo : Getty Images / Sia Kambou

Les Africains, d’ailleurs, ont une vision bien plus favorable de la Chine que celle qu’en ont les Européens ou les Nord-Américains.

Selon les données recueillies par l’Afrobaromètre en 2019 (avant la COVID-19), quelque 59 % des personnes sondées dans 18 pays africains avaient une perception positive de l’influence chinoise dans leur pays.

Dans certains pays, comme le Cap-Vert, la Guinée, le Mali ou le Burkina Faso, plus de 80 % des personnes sondées ont dit avoir une perception favorable de la Chine.

Ce succès s’explique par le fait que les Chinois, à différence des Occidentaux, n’imposent pas de conditions pour leur appui financier, notamment en ce qui a trait à la gouvernance, et que leur aide est très concrète, soutient M. Chantal.

Par exemple, quand l’administration Obama s'est intéressée à l’Afrique, c’était surtout dans le cadre de la lutte contre le terrorisme plutôt que pour proposer des partenariats commerciaux ou de l’aide au développement.

Et Barack Obama est allé en Afrique, en 2013 et en 2015, lors de ses interventions publiques, il a fait la promotion des droits des homosexuels. Le dirigeant chinois, qui était en visite à peu près à la même époque, a pour sa part annoncé des milliards de dollars pour des projets.

Des gens tiennent des drapeaux avec une photo de Barack Obama.

Des Kényans attendent l'arrivée du président américain Barack Obama au stade de Nairobi, le 26 juillet 2015.

Photo : Getty Images / GEORGINA GOODWIN

« L'idée ici n'est pas de dire que la promotion des droits des homosexuels est une mauvaise chose. C'est un objectif noble. Cependant [dans un pays en développement] un dirigeant ne se fait pas élire là-dessus, mais plutôt avec la construction de routes, avec des investissements dans le secteur agricole, etc. »

— Une citation de  Roromme Chantal, professeur à l'École des hautes études publiques de l'Université de Moncton.

En plus d’offrir une aide tangible et directe aux pays en développement, la Chine apparaît également comme un modèle d’État ayant réussi en quelques décennies à sortir sa population de la misère pour maintenant concurrencer les puissances occidentales. Ce qui amène certains pays en développement à s'interroger sur la supériorité du modèle occidental, note M. Chantal.

Des analystes soulignent toutefois que même si la perception de l’influence chinoise demeure très positive en Afrique, elle s’est tout de même détériorée dans certains pays, comparativement à l’étude Afrobaromètre menée en 2014-2015. Cela pourrait être dû à la diffusion d'informations sur le piège de la dette, soit des pays forcés de s'endetter encore plus ou de céder des actifs à leur créditeur pour éponger leur dette.

Vue du port maritime de Hambantota, le 15 novembre 2018.

Le gouvernement du Sri Lanka a remis 80 % de la propriété du port de Hambantota à la Chine, dans le cadre d'un bail de 99 ans, pour éponger sa dette envers Pékin.

Photo : Getty Images / Paula Bronstein

La prétendue aide sans conditions des Chinois doit être nuancée, estime d'ailleurs Marc Julienne, responsable des activités Chine au Centre Asie de l’Institut français des relations internationales. C'est plutôt que ces conditions ne sont pas rendues publiques.

Plein de pays pourraient se retrouver pieds et poings liés, croit-il.

Il y a notamment le cas du Tadjikistan et du Kirghizistan, en Asie centrale, qui se sont lourdement endettés auprès de la Chine dans le cadre de l’initiative des routes de la soie.

À la fin de l’année dernière, le Kirghizistan, dont la situation économique s’était détériorée à cause de la pandémie, a été sommé par ses créanciers chinois de rembourser l’argent qu’ils lui avaient prêté ou de leur céder des territoires et des ressources naturelles.

Le Kirghizistan a finalement obtenu un report de paiement temporaire, lié à de nouveaux engagements.

Sooronbay Jeenbekov et Xi Jinping sourient devant des drapeaux de leur pays respectif.

Le président du Kirghizistan, Sooronbay Jeenbekov, remet une médaille au président Xi Jinping, lors de la visite de ce dernier à Bichkek, le 13 juin 2019.

Photo : Getty Images / VYACHESLAV OSELEDKO

De plus, souligne M. Julienne, pour la Chine, les affaires politiques, technologiques, stratégiques et commerciales forment un tout. En échange des investissements, elle demande, par exemple, un accès exclusif aux marchés de télécommunications, rendant ainsi le pays dépendant de la Chine.

Cela est surtout positif pour la Chine, pas pour le pays en question, remarque-t-il.

Enfin, rappelle le chercheur, les investissements et les prêts de la Chine dans des pays émergents ont chuté fortement depuis 2017 parce que certains pays sont maintenant de plus en plus méfiants.

C’est notamment le cas des nations de l’Asie du Sud, qui se sentent vulnérables face à la toute-puissance de leur voisin.

« Ils ne voient pas la Chine comme le grand sauveur qui va venir alimenter leur économie et leur apporter plein d'argent. Ils le voient aussi comme un hégémon qui peut faire pression à tout moment. »

— Une citation de  Marc Julienne, responsable des activités Chine au Centre Asie de l’Institut français des relations internationales.

Une stratégie à définir

Les Occidentaux doivent combattre cette idée que le modèle chinois peut être une solution de remplacement, et que la démocratie est optionnelle, croit pour sa part David Shullman, chercheur principal à l’International Republican Institute, à Washington.

« Le Parti communiste chinois comprend que le monde en développement est au cœur de ses objectifs à long terme et lui accorde de plus en plus d’attention. L’Occident doit donc, lui aussi, faire la même chose. »

— Une citation de  David Shullman, chercheur principal à l’International Republican Institute.
Un homme vêtu d'un uniforme remet une boîte à un autre devant des drapeaux de la Chine et du Cambodge, sur le tarmac de l'aéroport.

Au début de la pandémie de COVID-19, la Chine a pratiqué ce qu'on a appelé la « diplomatie du masque », faisant des dons d'équipements médicaux à divers pays, dont ici le Cambodge.

Photo : Getty Images / TANG CHHIN SOTHY

Il est temps que l’Occident se réveille, pense également J. Michael Cole, chercheur principal à l’Institut Macdonald-Laurier. Vivant à Taïwan, il estime que la menace chinoise est bien réelle et que les démocraties libérales ont été trop complaisantes.

« Je suis ici depuis 15 ans; il est évident pour moi que la Chine est un problème qui ne fait qu'empirer. Mais quand je retourne à Ottawa et que je le dis aux gens, ils trouvent que je suis alarmiste et irrationnel. »

— Une citation de  J. Michael Cole, chercheur principal à l’Institut Macdonald-Laurier.

Les choses sont cependant en train de changer, remarque M. Cole, et on prend enfin conscience de l’énorme influence chinoise autant sur les pays en développement que sur les démocraties établies.

Que vont faire les Américains?

L'ancien président américain Donald Trump avait décrété que la Chine était l'adversaire stratégique numéro un des États-Unis et lui avait déclaré la guerre commerciale.

Le président montre le mémorandum où il a apposé sa signature.

Le président Donald Trump a signé un mémorandum stipulant l'imposition de droits de douane qui pourraient atteindre « jusqu'à 60 milliards de dollars » sur des importations chinoises.

Photo : Reuters / Jonathan Ernst

La Chine représente aujourd'hui la plus grande menace pour l'Amérique et la plus grande menace pour la démocratie et la liberté dans le monde depuis la Seconde Guerre mondiale, écrivait ainsi en décembre dernier le directeur national du renseignement de l’administration Trump, John Ratcliffe.

Cette vision ne devrait pas changer avec la nouvelle administration démocrate. Plusieurs ministères, dont celui de la Défense, sont à l’oeuvre pour mettre en place une stratégie conjointe.

Antony Blinken, le secrétaire d'État choisi par le président Joe Biden, a déclaré, le 3 mars, que la compétition avec la Chine était le plus grand défi géopolitique du 21e siècle et a promis de conjuguer fermeté et dialogue.

« La Chine est le seul pays avec la puissance économique, diplomatique, militaire et technologique susceptible d'ébranler sérieusement le système international stable et ouvert, toutes les règles, valeurs et relations qui rendent le monde tel que nous voulons qu'il soit. »

— Une citation de  Antony Blinken, secrétaire d'État des États-Unis.

La perception de la Chine évolue depuis un certain temps, souligne J. Michael Cole. À un moment donné, au cours du deuxième mandat du président Obama, la majorité des gens ont commencé à dire : ça suffit, c'est un échec.

« La Chine devient plus riche, plus puissante militairement, elle s’affirme de plus en plus alors que nous continuons à donner et il n'y a pas de réciprocité. »

— Une citation de  J. Michael Cole, chercheur principal à l’Institut Macdonald-Laurier.

L’idée selon laquelle les comportements dérangeants de la Chine disparaîtraient et qu’elle adopterait des normes libérales et démocratiques au fur et à mesure qu’elle serait intégrée dans le système international ne tient plus la route, croit M. Cole.

Avec la répression à Hong Kong, les révélations sur le travail forcé des Ouïgours dans le Xinjiang et les incidents frontaliers avec l’Inde, les gens réalisent qu’on ne peut plus ignorer la situation, estime-t-il.

David Shullman, lui, souhaite que l’administration Biden poursuive l’approche dure envers la Chine adoptée par l’administration Trump, mais qu’elle le fasse en accord avec les alliés et d'une manière plus cohérente, de sorte que le résultat final ne soit pas simplement une rhétorique dure sur la Chine et sur une guerre commerciale qui, honnêtement, n'a pas donné de grands résultats.

Un front commun encore théorique

Les Européens sont conscients, eux aussi, de l’urgence de s’opposer à l'expansionnisme chinois, soutient Marc Julienne.

Depuis 2019, et encore plus tout au long de l'année 2020, le discours [des dirigeants européens] s’est très significativement raffermi pour dire explicitement que la Chine peut porter atteinte aux valeurs démocratiques et qu'il faut que l'Europe s'en prémunisse sur le plan politique et économique, affirme-t-il.

Le problème, note le chercheur, c'est que l’Europe a séparé les dossiers économiques des questions politiques, alors que la Chine, elle, a une stratégie globale. Elle utilise l’économie pour servir ses intérêts politiques, résume-t-il.

Les Occidentaux devraient donc avoir, eux aussi, une stratégie cohérente, pense-t-il, plutôt que, par exemple, de signer un traité sur les investissements sans rien dire sur la situation des Ouïgours.

David Shullman estime, lui aussi, que l’Europe doit être plus ferme. Or, déplore-t-il, l'accord de principe sur les investissements conclu le 30 décembre 2020 entre la Chine et l'Union européenne porte à croire que nombre de nos partenaires européens vont faire passer l'engagement économique avec la Chine avant les préoccupations en matière de droits de l'homme et de valeurs que nous partageons avec eux.

« Il y a des domaines dans lesquels nous avons beaucoup de points communs en ce qui concerne la Chine et d'autres pour lesquels il sera plus difficile de parvenir à une approche commune. Il n’y aura pas d'approche transatlantique à tous les niveaux. »

— Une citation de  David Shullman, chercheur principal à l’International Republican Institute.

Quel rôle pour le Canada?

La primauté des intérêts économiques sur les enjeux liés aux droits de la personne préoccupe également J. Michael Cole. Il croit que les services de renseignement canadiens disposent de toute l’information nécessaire sur les activités chinoises au pays, mais que tout cela est politisé avant de se rendre au cabinet du premier ministre.

Si le bureau du premier ministre ou Affaires mondiales Canada n’aiment pas l’information obtenue par les services de renseignement, ou s'ils pensent que cela va compliquer leur relation avec la Chine, ils l'ignoreront. C'est ce qui arrive souvent, parce que le principal moteur de la politique étrangère canadienne semble être les affaires.

Une personne tient une statuette de Lady Liberty Hong Kong avec un drapeau canadien.

Rassemblement à Vancouver, en Colombie-Britannique, en faveur de la démocratie à Hong Kong.

Photo : La Presse canadienne / DARRYL DYCK

M. Cole estime que nous devons, en tant que société, faire un choix.

« Voulons-nous continuer à mettre des œillères morales avec la promesse de faire plus d'argent en Chine ou voulons-nous réembrasser les valeurs qui nous définissent et travailler plus étroitement avec des pays aux vues similaires pour essayer de contrer cette influence? »

— Une citation de  J. Michael Cole, chercheur principal à l’Institut Macdonald-Laurier.

Cela pourrait nous coûter des investissements, reconnaît-il, mais c’est néanmoins nécessaire de le faire.

Il ne faut pas oublier que, malgré les tentatives d'influence, et même si certains dirigeants sont attirés par un modèle autoritaire à la chinoise, les populations de bien des pays émergents sont, pour leur part, prêtes à se battre pour la démocratie, rappelle M. Julienne.

Il évoque les cas du Myanmar, de la Thaïlande ou de Hong Kong, où des milliers de personnes réclament des changements démocratiques parfois au péril de leur vie.

« C'est vrai qu'il y a des populistes dont on parle beaucoup et qui sont très puissants. Mais la démocratie est toujours bien vivante. »

— Une citation de  Marc Julienne, responsable des activités Chine au Centre Asie de l’Institut français des relations internationales.
Avec les informations de Agence France-Presse

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