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L'auteur de l'attaque au camion-bélier de Toronto reconnu coupable

La juge devait déterminer s'il était sain d'esprit au moment de l'attentat de 2018 à Toronto.

Un véhicule accidenté avec des policiers autour.

Des policiers sur la scène du drame peu après l'attaque au camion-bélier

Photo : La Presse canadienne / Aaron Vincent Elkaim

Jean-Philippe Nadeau

Alek Minassian était bien sain d'esprit lors de l'attentat, qui a fait 10 morts et 16 blessés à Toronto en 2018, statue la Cour supérieure de l'Ontario. La juge donne donc raison à la Couronne et rejette la thèse de la non-responsabilité criminelle de la défense.

L'individu est ainsi automatiquement condamné à la prison à vie, sans droit de libération conditionnelle avant 25 ans. C'était la première fois que l'autisme était évoqué comme un argument de la non-responsabilité criminelle dans un procès au Canada.

Dans son jugement, la juge Anne Molloy affirme qu'il n'en remplit toutefois pas les critères tel qu'ils sont établis dans le Code criminel, bien qu'elle reconnaisse que l'autisme peut être considéré comme une maladie mentale dans les troubles couverts par la section 16 du code.

Dessin de cour de la juge en toge.

La juge Anne Molloy a lu son jugement en direct sur YouTube.

Photo : Radio-Canada / Pam Davies

La magistrate explique ainsi que l'homme de 28 ans savait que son crime était mal moralement, qu'il allait inévitablement tuer des piétons et encourir une peine d'emprisonnement.

Elle a rappelé qu'il avait admis son crime à la police dès son arrestation le soir de son interrogatoire.

La juge répète que l'attaque était préméditée, qu'il y pensait depuis longtemps, qu'il avait loué une fourgonnette pour faire le plus de victimes possible et qu'il avait même envisagé d'être tué par l'intervention des policiers.

Elle reprend quelques citations que l'accusé a formulées en détention auprès des psychiatres qui l'ont rencontré en prévision du procès. Elle explique que le meurtrier voulait atteindre la notoriété, que l'infamie vaut mieux que l'anonymat et que la mort vaut mieux que la prison.

Seul bémol de la juge

La magistrate écrit toutefois qu'elle ne croit pas que le meurtrier appartienne au groupe des Incels, ces hommes misogynes et frustrés sexuellement.

Elle souligne qu'il n'a jamais détesté les femmes, qu'il n'a rien dit à ce sujet dans son interrogatoire de police ni en détention dans ses conversations avec les psychiatres.

John Doe est de toute évidence fasciné, voire obsédé, par Elliot Rodger (le fondateur présumé des Incels, NDLR) et son manifeste. Toutefois, M. Doe ne démontre pas le même venin [à l'endroit des femmes] si propre aux disciples des Incels.

Une citation de :Anne Molloy, juge de la Cour supérieure de l'Ontario

La juge ajoute que le fait que l'accusé a mentionné aux policiers que l'attaque était une rébellion des Incels était un mensonge selon elle.

Une illustration judiciare de l'avocat de la défense, Boris Bytensky.

L'avocat de la défense, Boris Bytensky.

Photo : Radio-Canada / Pam Davies

La défense avait expliqué lors du procès que son client ne croyait pas à la cause des Incels, mais qu'il s'en était vanté auprès de la police, parce qu'il pensait qu'il en retirerait une plus grande notoriété publique.

Identité de l'assassin en jeu

La magistrate a d'entrée de jeu, en des termes à peine voilés, regretté que les médias aient révélé et diffusé le nom de l'assassin dès le début de son arrestation.

Pour cette raison, elle a décidé de nommer l'accusé John Doe et d'identifier à la place les victimes et les survivants, leur âge et les séquelles avec lesquelles les blessés vivent depuis la tragédie.

La juge n'a lu que quelques passages de sa décision de 68 pages durant 35 minutes sur la plateforme YouTube, pandémie oblige.

La Couronne était visiblement très heureuse du jugement. Dans une adresse aux médias, le procureur Joseph Callaghan a d'abord énuméré le nom des victimes.

La juge Molloy s'est montrée impartiale tout le long des audiences, je la remercie pour son ouverture d'esprit et pour avoir accepté d'instruire le procès sur Zoom, a-t-il dit, en qualifiant son jugement de juste et raisonnable.

Retour sur le procès

Un croquis de cour montre un homme.

Le meurtrier avait loué une camionnette trois semaines avant de commettre son crime.

Photo : Radio-Canada / Pam Davies/CBC News

Le 23 avril 2018, à bord d'une fourgonnette de location, Alek Minassian a fauché des piétons qui déambulaient sur la rue Yonge à Toronto. 10 personnes sont mortes et 16 ont été blessées.

Il s'agit de l'attaque la plus meurtrière de l'histoire de la métropole canadienne.

Au total, ce sont huit professionnels qui ont analysé l'état mental de l'individu durant une trentaine d'heures en détention avant son procès : quatre psychiatres légistes, deux psychologues légistes et deux travailleurs sociaux.

Leurs examens et leurs entrevues ont permis de dresser le portrait complexe de la personnalité du prévenu de 28 ans dès le plus jeune âge.

L'autisme au coeur de la cause

Alek Minassian a reçu un diagnostic d'autisme à l'âge de 5 ans à l'hôpital de Markham-Stouffville. Il n'a appris à formuler une phrase complète qu'à l'âge de 3 ans.

Des difficultés à socialiser avec autrui, à adopter les normes sociales et à suivre les attentes des adultes se sont manifestées dès la maternelle.

Il a par la suite toujours éprouvé des difficultés dans ses interactions avec les autres, lesquelles étaient limitées dans son enfance et son adolescence. Il a été victime d'intimidation au secondaire.

Il ne recevra toutefois jamais de thérapie pour améliorer ses capacités à éprouver de l'empathie et comprendre les perspectives de ceux qui l'entouraient.

Position de la défense

Le témoin clef de la défense était le Dr Alexander Westphal, qui a laissé entendre que le prévenu ne devrait pas être tenu criminellement responsable de son acte et qu'il existe dans la jurisprudence à l'étranger des cas d'autisme qui sont liés à l'aliénation mentale.

Une illustration judiciaire qui montre le Dr Westphal.

Le Dr Alexander Westphal est un psychiatre légiste américain qui enseigne à l'Université Yale.

Photo : Radio-Canada / Pam Davies

Le Dr Westphal est le seul expert de la défense à s'être prononcé sur la non-responsabilité criminelle de l'accusé, les autres ayant refusé de se livrer à des conjectures.

Le psychiatre américain a précisé que l'homme n'est toutefois ni un psychopathe ni un sociopathe et qu'il n'avait en outre aucun antécédent de violence avant l'attentat.

Il a par ailleurs souligné que les cas de violence meurtrière sont extrêmement rares dans le groupe des individus qui sont atteints du spectre de l'autisme.

L'individu n'était pas, selon lui, un membre dévoué du mouvement Incel, puisqu'il ne croyait pas farouchement à leur cause.

Position des procureurs

La Couronne a soutenu au contraire que l'auteur de l'attaque a failli au test de la non-responsabilité criminelle et qu'il n'en remplit pas les critères au sens du Code criminel canadien.

Il n'existe par ailleurs aucune preuve, selon elle, que l'état d'autiste de l'accusé a influencé son jugement.

Dessin d'un procureur de la Couronne.

Joseph Callaghan est l'un des trois procureurs de la Couronne.

Photo : Radio-Canada / Pam Davies

La Couronne affirme que l'état mental de l'individu ne l'a pas empêché de comprendre ce qu'il faisait le jour de l'attaque au camion-bélier, même s'il s'avère qu'il est atteint d'autisme.

En détention, le prévenu a dit que tuer était immoral selon les codes de la société, ce qui signifie qu'il comprend très bien la loi et les règles de la société, selon la Couronne.

Il a par ailleurs confié qu'il avait agi par vengeance contre la société, parce qu'il se sentait rejeté, a rappelé la Couronne.

Une illustration judiciaire du Dr Scott Woodside.

Le psychiatre légiste, le Dr Scott Woodside, était le témoin-clef de la Couronne dans ce procès.

Photo : Radio-Canada / Pam Davies

Que l'individu appartienne ou non au mouvement Incel, la Couronne ajoute qu'il a admis qu'il aurait aimé tuer encore plus de femmes, en particulier de belles femmes âgées de 18 à 30 ans, lors de l'attaque de la rue Yonge.

La Couronne a rappelé qu'Alek Minassian avait même espéré tuer 100 piétons ce jour-là pour battre un record mondial au palmarès des tueries de masse que l'on retrouve sur des sites violents et subversifs.

Elle a affirmé qu'il a planifié son crime durant des semaines, qu'il n'a pas agi sous l'effet d'une impulsion et que son crime était bien prémédité.

Une illustration judiciaire de la salle de débordement virtuelle.

Une salle de débordement avait été aménagée à l'intention du public pour qu'il puisse assister au procès sur grand écran tout en respectant les consignes sanitaires de la Ville de Toronto.

Photo : Radio-Canada / Pam Davies

La Couronne a souligné qu'il avait loué la fourgonnette dont il s'est servi pour percuter ses victimes trois semaines avant le jour de l'attentat après avoir lu des articles sur l'utilisation de véhicules lourds dans des crimes perpétrés en Europe.

Elle a rappelé que le conducteur de la camionnette a admis qu'il s'y prendrait autrement s'il avait la possibilité de répéter son crime, en prenant le soin, cette fois, de s'assurer de mourir.

La Couronne et la défense devront retourner en cour le 18 mars pour établir le calendrier des audiences sur la détermination de la peine.

La juge a la discrétion d'infliger au meurtrier une peine concomitante ou une peine consécutive pour le nombre de victimes qu'il a tuées.

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