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Chronique

En arts visuels, l’inclusion des personnes noires reste une histoire à écrire

Les créatrices et créateurs en arts visuels voient-ils une différence, neuf mois après Black Lives Matter?

Sculpture d'un homme noir à plat ventre, les mains liées derrière le dos.

La scultpture «Yes, We Love You», de Stanley Février

Photo : Jean-Guy Turgeon

Fanny Bourel

Le milieu artistique a lui aussi été touché par la mobilisation massive en faveur du mouvement Black Lives Matter à la suite de la mort de George Floyd, en mai dernier. Neuf mois plus tard, cette vague se traduit-elle par un réel changement pour les créatrices et créateurs en arts visuels issus des communautés noires au Québec?

Cela a créé un engouement pour les Noirs, tout le monde veut avoir le commentaire, le regard d’une personne noire, constate l’artiste multidisciplinaire Stanley Février, qui observe que les œuvres de ses collègues afrodescendants sont plus présentes dans les musées et les galeries. Tout d’un coup, on existe dans tout.

Lauréat du prix 2020 en art actuel du Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ), cet artiste montréalais d’origine haïtienne dénonce notamment le racisme à travers son art.

Ainsi l’an dernier, il a réalisé une sculpture d’un homme dans la même position que George Floyd à sa mort, c’est-à-dire à plat ventre avec les mains liées dans le dos. Puis il a organisé une manifestation à Montréal-Nord lors de laquelle des personnes qui avaient des panneaux avec les noms d’autres personnes tuées par la police à Montréal se sont réunies autour de la sculpture.

Des hommes et des femmes portent une statue blanche.

Stanley Février, au premier plan à gauche, porte sa sculpture lors de la manifestation à Montréal-Nord pour son projet artistique intitulé « Le silence, c'est la mort, et toi, si tu te tais, tu meurs et si tu parles, tu meurs. Alors dis et meurs! »

Photo : Mike Patten

Beaucoup d’institutions ont pris la peine de communiquer avec des artistes noirs pour qu’ils fassent partie de discussions ou de panels, renchérit Michaëlle Sergile, une artiste qui utilise surtout le tissage et le papier pour créer des œuvres portant notamment sur l’identité culturelle. Moi-même, je me suis fait beaucoup plus appeler.

De son côté, Manuel Mathieu, qui expose en ce moment au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) ainsi qu’au Musée d’art contemporain de Montréal (MAC), a également l’impression que les artistes noirs sont en vogue. Toutefois, cet artiste dont la présence médiatique s’est accrue ces dernières années ne se réjouit pas pour autant de cette tendance.

On peut argumenter que je suis le symptôme d’un changement, mais je ne me laisse pas leurrer par cela. Il y a des choses qui bougent, mais ce n’est pas assez, dit celui qui plaide pour un changement plus structurel du fonctionnement interne des institutions œuvrant en art.

Il faut dire aussi que le contexte pandémique ne facilite pas la survenue d’un changement plus significatif et concret. Beaucoup de programmations sont sur pause, peut-être qu’il y a des choses qu’on n’a pas encore vues, explique Eunice Bélidor, directrice de la galerie FOFA à l’Université Concordia et commissaire indépendante.

La jeune femme noire sourit en tenant le menton avec une main.

Eunice Bélidor en 2020

Photo : Charlène Daguin

De l’opportunisme?

Stanley Février redoute que la plus grande visibilité donnée aux personnes noires dans le milieu artistique ne soit qu’un effet de mode.

Tous les 15-20 ans, il y a un engouement pour ce qu’on appelle la diversité, dit-il. Après, on n’en entend plus autant parler.

Cette crainte est partagée par Manuel Mathieu. Dans les structures, les gens veulent mettre de l’avant des personnes comme moi pour dire qu’ils font une différence et qu’ils sont ouverts aux autres, indique-t-il. Finaliste au prestigieux prix Sobey 2020, cette étoile montante de l’art contemporain a vu ses œuvres abstraites être exposées à l’étranger en plus de Montréal.

Il n’a pas le sentiment d’avoir été instrumentalisé par le Centre Phi ou le MBAM, Nathalie Bondil l’ayant contacté dans le but d’organiser une exposition solo de son travail bien avant la vague Black Lives Matter de l’été dernier. Mais le risque d’instrumentalisation peut exister avec d’autres artistes et musées.

L'homme est assis sur un fauteuil et entouré de peintures.

Manuel Mathieu

Photo : Darwin Doleyres

À ces inquiétudes s’ajoute la peine qu’un homme a dû mourir pour qu’on voie les consciences évoluer.

« Autant je suis contente que certains artistes noirs aient réussi à avoir plus de visibilité, autant je trouve ça très malheureux qu’il ait fallu que George Floyd meure publiquement pour que des gens commencent à se dire : oui, c’est vrai [il y a du racisme].  »

— Une citation de  Eunice Bélidor, directrice de galerie et commissaire

Un retard

Si les quelques progrès observés ne suffisent pas à les convaincre, c’est aussi parce que les membres du milieu artistique afrodescendant ont longtemps eu l’impression de crier dans le vide.

Dans une ancienne revue datant de 1989, j’ai retrouvé mot pour mot les mêmes discours que les personnes racisées portent aujourd’hui, souligne Michaëlle Sergile.

La femme noire regarde le photographe.

L'artiste Michaëlle Sergile

Photo : Benny Étienne

En 2018, Stanley Février a lancé MAC-I (Nouvelle fenêtre), une œuvre numérique sous la forme d’un site web reprenant exactement la présentation du site Internet du MAC, mais en modifiant le contenu afin de dénoncer l’absence des minorités visibles dans les musées.

Il est temps de reconnaître la part créative des artistes venu.e.s de l’immigration et issu.e.s des communautés culturelles [et] de questionner l’eurocentrisme d’une Histoireunivoque pour faire place aux multiples histoires, a-t-il écrit sur son site.

L’œuvre MAC-I se voulait une invitation au dialogue à destination des musées. C’est l’inverse qui s’est produit; il y a eu un silence radio, les gens se sont sentis attaqués, se rappelle-t-il. Le MAC n’a même pas osé me contacter.

À l’époque, les recherches entreprises par Stanley Février pour préparer ce site avaient montré qu’en 50 ans, le MAC avait acheté une seule production d’un ou d’une artiste des communautés noires du Canada. Depuis, le musée en a acquis d’autres.

Un homme regarde le tableau devant lui.

« The Redemption 2020 », de Manuel Mathieu. Collection du Musée des beaux-arts de Montréal

Photo : Hugues Charbonneau

Et, malgré l’importance de la communauté haïtienne au Québec, ce n’est qu’en 2018 que le MBAM a fait entrer un artiste canado-haïtien – Manuel Mathieu – au sein de ses collections.

Pour MAC-I, Stanley Février a monté une collection virtuelle d’œuvres afin de montrer cette diversité trop peu affichée dans les musées. Pourquoi cela n’a pas été fait pendant toutes ces années?

Modifier la dynamique à l’interne

Le véritable changement qu’attend le milieu artistique afrodescendant est celui du partage du pouvoir décisionnel.

En effet, les personnes noires se font rares à la tête des galeries d’art et des centres d’artistes ou encore au sein des équipes gérant les musées. Dans les conseils d’administration de ces derniers, elles sont carrément absentes. Parmi les principaux musées d’arts visuels du Québec, seul un établissement – le MAC – compte une personne afrodescendante dans son conseil d’administration.

Les musées et les galeries se sont mis à présenter des artistes noirs, mais il n’y a pas de dialogue, déplore Stanley Février. On n’a pas demandé à ces communautés [noires] ce qu’elles voulaient et comment elles voulaient que ce soit fait.

« Nous avons contribué à construire le pays, alors nous devons être aussi dans les lieux de pouvoir décisionnel. »

— Une citation de  Stanley Février, artiste

Manuel Mathieu abonde dans le même sens. La vraie représentation, ce n’est pas seulement de mettre des artistes noirs de l’avant, c’est quand il y a un changement au niveau du pouvoir décisionnel et dans la manière dont on pense l’Autre.

Pour ne plus parler au nom des personnes noires

La nécessité de voir des personnes afrodescentantes occuper des postes de conservation ou de commissariat d’exposition dans les musées et plus largement contribuer à la mise en scène de l’art noir est également mise en avant.

On est les mieux placés pour parler de notre histoire et de notre réalité, plaide Manuel Mathieu. On n’a pas nécessairement besoin qu’on soit traduits ou bien qu’une autre personne choisisse comment nous présenter.

Certaines personnes ou institutions ont un regard systémique sur la manière dont on devrait exister, qui limite notre manière d’exister , ajoute-t-il.

Une oeuvre de tissu noir est installée sur un mur.

Pour créer cette installation sculpturale intitulée « We wear the mask », Michaëlle Sergile a tissé, à partir d’un sonogramme, la voix de Maya Angelou récitant le poème « The Mask ».

Photo : Isabelle Tessier

Des postes consacrés à l’inclusion des minorités visibles commencent à être créés dans certains établissements muséaux. Toutefois, Stanley Février y voit le risque que les personnes issues des minorités visibles recrutées par les musées soient confinées dans une boîte diversité ou soient soumises à une logique de quota, comme dans District 31, où il y a un policier noir, mais il ne dit rien et n’a aucun rôle majeur.

Il aimerait donc voir des personnes venant des communautés culturelles être embauchées pour occuper différents rôles, et non pas pour être cantonnées à travailler sur la diversité.

Un long processus

Autre évolution espérée : s’intéresser davantage aux propos des artistes d’afrodescendance plutôt qu’à leur origine ethnoculturelle.

Ce serait un bon début si le milieu de l’art contemporain québécois et canadien reconnaissait que les artistes ont quelque chose d’intéressant à dire autre que leur couleur de peau, explique Eunice Bélidor.

Ce serait bien aussi de prendre conscience que les communautés noires ne vivent pas seulement de la violence ou des traumatismes, souligne Michaëlle Sergile. Il y a de la résistance aussi dans leurs joies et leurs plaisirs.

Du chemin reste donc à parcourir en matière d’inclusion des personnes noires au sein du monde artistique québécois.

Un changement est en marche, j’espère, conclut Eunice Bélidor. Mais ce n’est pas tout de suite que l’on va en voir les résultats.

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